Timbuktu Institute – Août 2026
Le Timbuktu Institute – African Center for Peace Studies et l’Institut de Recherches Stratégies (IRS) de l'Académie Internationale de Lutte Contre le Terrorisme (AILCT) publient les résultats intermédiaires d'une recherche de terrain menée de janvier à avril 2026 dans deux zones sahéliennes durement éprouvées par la violence djihadiste : Ménaka, au nord-est du Mali, et Diffa, au sud-est du Niger. Intitulée « Jeunes garçons et filles dans les zones sous influence djihadiste », l'étude complète qui sera publiée et présentée aux autorités avant une large diffusion, interroge les mécanismes d'embrigadement des jeunes et les leviers de leur protection, selon une approche comparative inédite entre les deux terrains. Les résultats évoqués dans cet article ont été présentés par le coordonnateur scientifique, Dr. Bakary Sambe, lors d’une restitution organisée par l’Institut de Recherches stratégiques de l’Académie International de Lutte contre le Terrorisme – AILCT de Jacqueville (Côte d’Ivoire).
Pour saisir au plus près les ressorts de l’embrigadement et les logiques qui façonnent les trajectoires des jeunes, l’étude s’est appuyée sur un travail de terrain approfondi, mené pendant plusieurs mois auprès des populations et des acteurs locaux. Les équipes du Timbuktu Institute sur le terrain ont conduit, pendant des mois, des entretiens individuels auprès de jeunes de 18 à 35 ans complétés par d’autres avec des informateurs clés (ONG, chefs religieux, autorités locales, anciens combattants) et cinq focus groups organisés à Ménaka en avril 2026. Cette collecte fondée sur une approche qualitative et un principe d'observation continue plutôt que d'entretiens ponctuels, s'inscrit dans un cadre éthique strict garantissant l’anonymat complet, le consentement et la prise en compte des craintes de représailles.
Le facteur économique au cœur du recrutement
Premier constat, transversal aux deux terrains : la pauvreté et le chômage constituent la porte d'entrée principale du recrutement, cités par 97 % des répondants comme premier facteur de vulnérabilité, devant les effets de la rupture scolaire (88 %), les déplacements forcés (80 %) et l'insécurité alimentaire (74 %). Mais les discours religieux ou idéologiques, parfois négligés par certains analystes, apparaissent comme un habillage important et s’illustre dans tous les aspects évoqués en tant que motifs d’engagement djihadiste. L'étude documente trois stratégies de recrutement selon les contextes que sont l'appât économique (argent distribué progressivement, promesse de motos, symboles de statut) dominant à Ménaka ; la manipulation religieuse mobilisée par Boko Haram à Diffa et la coercition directe présente sur les deux terrains, y compris sous forme d'enlèvements.
Une résilience réelle mais limitée
Face aux dynamiques d’embrigadement, les communautés disposent de ressources de résilience bien réelles, mais dont la portée demeure limitée par un soutien encore insuffisant. Dans ces contextes, la famille reste citée par 88 % des répondants comme premier rempart, suivie des chefs religieux (72 %), des autorités coutumières (60 %) et, à Ménaka, d'une relation globalement positive avec les forces de défense et de sécurité (65 %). Mais ces mécanismes sont eux-mêmes fragilisés par la pauvreté, les déplacements de populations dus aux insécurité et la peur des représailles. Les répondants semblent unanimes sur un point : les campagnes de sensibilisation déconnectées de tout appui économique ne fonctionnent pas, pas plus que les formations professionnelles sans débouchés identifiés.
Six profils de vulnérabilité
Par ailleurs, l’étude propose un outil directement utilisable par les acteurs de terrain. Elle dégage une typologie de six profils de jeunes vulnérables que sont les déscolarisés ruraux, les orphelins ou enfants séparés de leurs familles, les chefs de famille précoce (jeunes parents), les jeunes frustrés et marginalisés, les jeunes filles exposées aux violences basées sur le genre, et les ex-combattant en quête de réintégration. Chaque profil est néanmoins assorti de ses déclencheurs, de ses signes précurseurs et de ses fenêtres d'intervention prioritaires d’où l’importance d’une approche différenciée dans les stratégies de prévention et de lutte.
Cinq axes de recommandations
Enfin, les recommandations formulées à partir des vues et perceptions des répondants s'articulent autour de cinq axes : 1) l'emploi et l'autonomisation économique considérés comme la priorité absolue, 2) le renforcement de l'accès à l'éducation, 3) l'accompagnement psychosocial , 4) le retour de la présence de l'État dans les zones délaissées, 5) le soutien aux mécanismes communautaires de résilience. En ce sens, des recommandations spécifiques concernent particulièrement la protection des filles, notamment face au risque de la « love trap » numérique. Pour finir, aux partenaires techniques et financiers, l'étude adresse un message clair : privilégier des financements pluriannuels (3 à 5 ans minimum), des approches intégrées plutôt que sectorielles ainsi qu’une implication systématique des communautés dans la conception comme dans l'évaluation des projets et initiatives de prévention et de lutte.