Dr. Seydi Djamil Niane (Le Temps) : "Même quiétiste, le salafisme peut être le terreau du radicalisme" Spécial

Le Sénégal vient de juger une vingtaine d’islamistes soupçonnés de vouloir établir un califat en Afrique de l’Ouest. Un procès historique dans un pays réputé pour sa pratique tolérante de l’islam

Après quatre mois de procédure, le Sénégal a connu l’épilogue d’un procès historique. Vingt-neuf prévenus comparaissaient devant la chambre criminelle du Tribunal de grande instance de Dakar. Ils étaient soupçonnés d’appartenir à une cellule djihadiste avec des ramifications en Gambie, en Guinée et en Guinée-Bissau, avec pour but d’établir un califat ouest-africain. Même si la moitié des prévenus ont finalement été acquittés jeudi 19 juillet, ce procès illustre l’augmentation de la menace djihadiste en Afrique de l’Ouest.

Le cerveau du groupe condamné à 20 ans de travaux forcés

Parmi les personnalités accusées, l’imam Ndao était présenté comme guide spirituel de cette cellule. Il était poursuivi pour «apologie du terrorisme», «association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste» et «blanchiment de capitaux». Le tribunal n’a finalement retenu que la possession illégale d’une arme et de munitions, le condamnant à 1 mois et demi de prison. Ce religieux avait déjà été condamné pour des prêches radicaux en 2015.

Le cerveau du groupe, Matar Diokhané, a lui été condamné à 20 ans de travaux forcés. L’homme avait été mis sous surveillance pour avoir organisé en 2015 le départ d’une vingtaine de Sénégalais pour le Nigeria, où ils devaient rejoindre Boko Haram. Une vaste opération antiterroriste a ensuite permis de mettre au jour des mouvements financiers suspects, des armes et la consultation de sites djihadistes. Plusieurs séjours dans des zones où des groupes terroristes sont implantés tel que le Nigeria ou la Mauritanie prouvent les connexions régionales. Matar Diokhané aurait ainsi rencontré Abubakar Shekau, chef du mouvement djihadiste nigérian Boko Haram et celui-ci lui aurait remis 12 000 euros afin de poursuivre le projet de califat.

«Le Sénégal n’est pas prêt pour juger ce genre de cas, car nous manquons d’experts.»

Mamadou Bamba Ndiaye, ex-ministre chargé des affaires religieuses

Jamais auparavant la justice sénégalaise n’avait eu à juger autant d’individus pour actes de terrorisme. «Le Sénégal n’est pas prêt pour juger ce genre de cas, car nous manquons d’experts. Ce procès historique est cependant une surprise car le verdict est équitable», remarque Mamadou Bamba Ndiaye, ex-ministre chargé des affaires religieuses sous l’ancien président Wade, un portefeuille ministériel aujourd’hui disparu. «J’aurais cependant souhaité que les débats soient retransmis à la télévision pour sensibiliser la population», regrette-t-il.

Notre éditorial de décembre 2017: Le Sahel, ce grand mirage sécuritaire

Radicalisation croissante

«Les salafistes sont de plus en plus présents au Sénégal. Même s’ils sont majoritairement quiétistes et sont adeptes d’une lecture littérale du Coran contre la violence, c’est un terrain favorable à l’extrémisme», note Seydi Djamil Niane, chercheur au Timbuktu Institute, centre sur le radicalisme religieux en Afrique.

Le Sénégal est réputé pour sa tolérance et ses confréries soufies (courant quiétiste avec une pratique tolérante de l’islam). Jusqu’à présent, celles-ci font rempart contre les attaques terroristes qui ont secoué la région, comme au Burkina Faso en 2018 ou en Côte d'Ivoire en 2016. Mais des zones périphériques du pays, totalement délaissées par l’Etat et où les confréries sont peu insérées, sont les premiers territoires investis. Les idées radicales, s’appuyant sur l’éducation des plus jeunes, noyautent peu à peu la société à l’échelle régionale. En Afrique de l’Ouest, l’instabilité politique, la pauvreté et le chômage constituent un terreau fertile pour ces extrémismes religieux face à des Etats dépassés.