Tidjaniya : usages diplomatiques d’une confrérie soufie

L’analyse contemporaine des relations internationales prend généralement peu en compte le facteur religieux. Plusieurs décennies de modernisation économique et sociale et l’impact de la sécularisation expliqueraient pour partie notre sentiment d’une véritable « revanche de Dieu » devant le regain de ses différentes expressions. Cette nouvelle donne – accentuée par la soudaine défaillance de l’ennemi soviétique qui « terrorisa » longuement l’Occident –, a désigné ou fait imaginer les « nouveaux barbares » de l’Empire, comme le notait déjà Jean-Christophe Ruffin . Au « péril rouge » communiste succéda alors un « péril vert » islamiste, construit théoriquement et entretenu. Cette manipulation des symboles et du discours religieux a certainement rendu l’approche des questions internationales de plus en plus fermée à la religion, et jeté un discrédit sur l’usage du facteur religieux.

Pour les sociétés du Sud, le religieux demeure une donnée fondamentale et influe, au-delà de leurs frontières, sur la dimension internationale : on ne peut évoquer les rapports entre le Sénégal, le Mali et le monde arabe sans prendre en compte son impact et son rôle. Mais vouloir déceler cet impact et ce rôle à travers les seules organisations et institutions panislamiques présente le risque de négliger d’autres aspects de la réalité. Dans les pays que nous étudions, le sentiment d’appartenance religieuse est intact et peut donc peser, sous différentes formes, sur les autres activités et dimensions de la vie sociopolitique. En étudiant la place diplomatique acquise par le Maroc au moyen d’un modèle religieux et de réseaux non institutionnels, l’objectif est ici, précisément, de se pencher sur l’impact du facteur religieux, de l’usage qui en est fait, plus que de faire une sociologie religieuse en soi.

Le religieux peut par exemple mettre à disposition du politique des ressources de légitimation qui lui font défaut : il en va ainsi de l’accueil du souverain marocain dans les rues de Dakar lorsqu’il est dirigé par les chefs des communautés religieuses, au nom de l’islam. L’acte est éminemment politique mais profondément empreint de religiosité. Dans son approche des interconnexions entre l’islam africain et le reste du monde musulman, Christian Coulon avait déjà remarqué que les relations internationales « n’étaient pas que l’affaire des États ou des multinationales ». Il écrivait : « la société civile a des systèmes de communication et d’identification qui lui sont propres et qui mettent en jeu des rapports que l’on peut qualifier d’internationaux lorsqu’ils concernent des peuples différents situés dans des entités politiques différentes.

De tout temps, dans le cadre africain et de l’islam local, des activités impliquant différentes nations mais échappant au contrôle des États et des autorités politiques ont pris place. Malgré la focalisation sur la notion d’oumma – parfois institutionnalisée au même titre que les structures étatiques –, on peut saisir la dimension « internationale » des appartenances religieuses, notamment confrériques. C. Coulon a pu déceler des facettes d’une diplomatie parallèle, ou périphérique, avant même que François Constantin ne les conceptualise comme « modes islamiques d’action diplomatique.

Cependant, tant que ces études se restreignaient aux dimensions institutionnelles de l’oumma, avec l’Organisation de la conférence islamique (OCI) par exemple, on ne pouvait saisir que de manière très limitée l’impact réel du facteur religieux. Même parallèles aux structures étatiques, les organisations finissent par en épouser les contours et adopter leur mode de fonctionnement afin de gagner en reconnaissance. Il devient dès lors difficile de cerner le véritable rôle du religieux, ainsi que la manipulation de ses symboles par les différents acteurs. Son impact réel est donc à chercher dans les perceptions et la manière dont le sacré s’inscrit dans la vie sociale des acteurs ordinaires et façonne leur rapport au monde.

Le poids de la religion est traditionnellement analysé du point de vue de la politique intérieure des pays ; on étudiera au contraire ici son impact et son influence en matière de politique étrangère, à partir d’un cas où la diplomatie officielle est complétée, influencée, légitimée ou concurrencée par des acteurs non institutionnels qui s’appuient sur l’efficacité des symboles et sur leurs interprétations multiples. On prendra pour exemple le rôle de la confrérie Tidjaniya  dans la politique étrangère marocaine en direction de l’Afrique subsaharienne, et plus particulièrement du Sénégal. Ce dernier pays, connu surtout pour son islam confrérique soufi, est depuis quelques décennies traversé par un renouveau religieux, avec une affirmation de plus en plus nette de mouvements d’obédience salafiste, voire wahhabite .

Après un rappel de l’influence du facteur islamique dans les rapports arabo-africains en général, nous analyserons la manière dont la Tidjaniya s’est imposée comme un acteur incontournable des rapports sénégalo-marocains, avec ses réseaux et relais locaux qui véhiculent un discours religieux se prêtant à diverses interprétations. Les rapports sénégalo-marocains contemporains nous permettront de saisir comment cette confrérie soufie s’impose en régulatrice d’une coopération bilatérale, en devenant un enjeu important dans la lutte d’influence entre l’Algérie et le Maroc, opposés, entre autres questions, sur celle du Sahara occidental.

Des routes transsahariennes aux réseaux de la Tidjaniya : aux origines de la « connexion musulmane »

L’islam a historiquement été un lien entre le monde arabe et l’Afrique de l’Ouest, où il est devenu un facteur important de la vie sociale, culturelle et politique, avec la présence de multiples confréries soufies. Ces dernières ont assuré un rôle de jonction et d’interprétation du dogme dans des cultures longtemps dominées par l’animisme. L’islam africain, baptisé « islam noir » bien avant Vincent Monteil, n’a jamais été en marge de l’oumma, cette « nation » ou « communauté » musulmane transnationale.

Au cours de l’histoire, le Maghreb a entretenu d’étroites relations avec l’Afrique occidentale tout proche, par la Segiet el-hamra, le Sud marocain, voire l’Arabie lointaine. Dès le xi e siècle, les historiens arabes, à l’instar d’Al-’Umari et d’Ibn Battuta, ont identifié des contacts entre le « pays des noirs » (Bilad as-sudan) et les Arabes au travers du commerce de l’or, des esclaves, de la gomme arabique et du sel qui a très tôt favorisé son islamisation. Les richesses de l’Afrique noire d’alors ont aussi profité aux célèbres empires médiévaux des Almoravides et des Almohades, tandis que l’islam se répandait et bénéficiait des retombées de la « fraternité religieuse ». Les confréries soufies accentuèrent ce rapprochement aux xi e et xix e siècles, avec le déplacement des marabouts et prédicateurs. Ainsi la Qadiriya , comme plus tard la Tidjaniya, ont très tôt traversé le Sahara et offert un cadre propice aux échanges culturels et spirituels entre la Sénégambie et la Mauritanie voisine. De ce point de vue, l’hypothèse d’un facteur islamique facilitateur des relations arabo-africaines se consolide.

La Tidjaniya dans les relations entre le Sénégal et le Maroc indépendants

L’implantation de la Tidjaniya en Afrique subsaharienne a été largement étudiée par Jean-Louis Triaud et David Robinson . Cette confrérie présente un intérêt particulier en raison des itinéraires qu’elle emprunte, de ses acteurs depuis le xixe siècle, mais aussi de la connexion importante qu’elle a opérée entre les peuples des deux rives du Sahara .

La dimension sociopolitique de la Tidjaniya, les liens tissés à travers elle ou à travers son instrumentalisation, donnent aux rapports sénégalo-marocains leur spécificité et leur caractère durable. On ne peut parler de relations avec le Maroc sans faire référence à cette confrérie et au Sénégal, elle est vue comme la base, sinon comme le soutien religieux, des rapports bilatéraux. L’analyse des seuls mécanismes institutionnels ne permet pas de saisir le caractère inhabituel de ces interactions (les relations très personnelles entre les acteurs politiques sont doublées d’autres raccourcis) et un « réseau tidjani » se trouverait ainsi au cœur des relations entre les deux pays, par le jeu de perceptions et d’amalgames politiquement rentables. On peut donc parler d’une sorte de diplomatie parallèle.

Plus complexe et non moins intéressante est la manière dont ces deux formes d’action – celle du pouvoir politique institutionnel, celle des acteurs religieux – se complètent, ou s’utilisent mutuellement, selon les enjeux. D’une part, l’État et ses agents s’appuient sur les structures religieuses pour enraciner la relation bilatérale dans un terreau sacré, et donc légitimant. D’autre part, le religieux unificateur a besoin de l’étroite coopération avec les acteurs institutionnels, ou officiels, pour mieux jouer son rôle et franchir les frontières des États-nations : c’est par leur interaction avec les acteurs politiques, à l’aide de procédés informels, que les acteurs religieux s’institutionnalisent. Ces confréries sont-elles poussées au cœur de structures étatiques sophistiquées par la seule nécessité de subsister, par la volonté de mieux les servir ou d’en user plus efficacement ? Pour les acteurs tidjanis, s’ils s’adaptent et se maintiennent sur l’échiquier politique, c’est grâce à la place qu’ils occupent – ne serait-ce que dans les perceptions ou l’imaginaire – dans les relations sénégalo-marocaines.

Les cheikhs de la diplomatie et les oulémas « bilatéraux »

Les cheikhs de la Tidjaniya ont leurs propres entrées au Palais royal de Rabat ; et leurs frais médicaux et de pèlerinage à La Mecque ou à Fès sont souvent pris en charge par l’État marocain, grâce au puissant ministère des Affaires religieuses. Ces relations personnelles se développent indépendamment des rapports bilatéraux entre autorités politiques. L’Agence marocaine de coopération internationale gère, quant à elle, les bourses octroyées aux étudiants subsahariens qui viennent dans les universités marocaines et les instituts islamiques.

Dans la logique de complémentarité entre diplomatie institutionnelle et relais religieux, existe une organisation religieuse « officielle » parrainée par les deux États, mais surtout financée par le Maroc : la Ligue des oulémas du Maroc et du Sénégal, créée en 1985 sous le patronage de Hassan II et du président Abdou Diouf, lors d’une réunion au siège du Parlement marocain regroupant ambassadeurs du monde musulman et autorités politiques et religieuses. Avec le sceau officiel dont elle bénéficie, cette organisation constitue l’aile religieuse de la coopération sénégalo-marocaine. Cet état de fait revêt un double sens : d’une part, l’appropriation par les acteurs politiques d’une organisation religieuse au service de la coopération, de l’autre, la légitimation des acteurs religieux désormais « officialisés ».

La Ligue des oulémas du Maroc et du Sénégal constitue le prototype même d’une appropriation religieuse de la part des acteurs diplomatiques. Le but déclaré de cette organisation, où prédominent des acteurs appartenant à la confrérie Tidjaniya, est de « renforcer les relations fraternelles entre les deux pays ». Mais elle est aussi l’outil performant sur lequel s’appuie Rabat pour mener une politique d’influence religieuse au sud du Sahara. Elle témoigne d’une revitalisation des liens historiques entre les deux rives du grand désert par le biais du religieux, comme à l’époque où, pour nombre de perceptions, la frontière sud du « Grand Maroc » était la rive droite du fleuve Sénégal et où les prières du Vendredi et de l’Aïd étaient dites au nom du Commandeur des croyants, titre encore porté par les rois du Maroc.

La Ligue regroupant des oulémas marocains et sénégalais a d’autres objectifs, au nombre desquels la perpétuation d’un modèle religieux marocain au sud du Sahara, à travers l’appartenance commune au rite malikite. La défense du malikisme est en effet au centre des préoccupations « religieuses » de Rabat, qui entend en faire le socle de sa politique de coopération culturelle avec l’Afrique subsaharienne à majorité musulmane. Devant l’ampleur prise par les mouvements islamistes sous influence des thèses wahhabites, le Maroc s’efforce de promouvoir le rite malikite en Afrique noire, et ce, en forte concurrence avec la Libye – qui veut faire émerger et renforcer en Afrique un pôle soufi sous son contrôle – et avec l’Arabie Saoudite – qui promeut elle son wahhabisme sur fond d’aide financière. Ces deux pays sont dotés de moyens financiers beaucoup plus importants que ceux de Rabat qui, en conséquence, travaille davantage la symbolique de son action. Le Maroc, du fait de sa constante implication au sud du Sahara, s’appuie ainsi sur un capital historico-symbolique qui le favorise par rapport aux autres pays arabes.

Les fréquentes activités et événements confrériques sont, aussi, mis à profit par Rabat pour consolider son modèle religieux. Le Maroc en attend quelques retombées diplomatiques, notamment quant à la sensibilisation des opinions africaines sur la question du Sahara occidental. C’est tout le sens de son implication en Afrique, en dépit de son absence des instances de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), puis de l’Union africaine depuis 1984, due à la reconnaissance puis de l’admission de la République arabe sahraouie et démocratique (RASD). On peut même relever que, paradoxalement, Rabat n’a jamais été aussi présent sur le terrain diplomatique africain que depuis son départ de l’ex-OUA…

Manifestations confrériques d’utilité diplomatique : la confrérie en mission

Chaque année se tiennent au Sénégal des journées culturelles dédiées au fondateur de la Tidjaniya. L’événement est accueilli à l’Institut islamique, dans la cour de la Grande Mosquée de Dakar, financée et inaugurée par Hassan II en 1963. Le gouvernement marocain y dépêche une délégation officielle composée de ministres et de diplomates. Cette manifestation est, pour les dignitaires et disciples de la confrérie, l’occasion de rappeler l’attachement de la Tidjaniya sénégalaise au Maroc, par un jeu d’associations découlant du fait que ce pays abrite la zaouïa -mère, siège de la confrérie.

L’édition de 1999, quelques mois après la mort d’Hassan II, fut chargée de symboles mais aussi de messages politico-diplomatiques. Elle fut le cadre choisi pour décliner toute la stratégie d’allégeance des membres de la confrérie au nouveau roi Mohammed VI. Son long message adressé aux Tidjanis sénégalais était porté par le ministre des Affaires religieuses Abdelkébir Alaoui Mdaghri , sans passer par les chancelleries ou d’autres circuits diplomatiques. Le message a été lu publiquement et immédiatement traduit en wolof, la plus parlée des langues nationales du Sénégal. Un important cheikh de la Tidjaniya, Maodo Sy, s’est chargé de réaffirmer explicitement « l’allégeance de la confrérie et de ses cheikhs au trône des Alaouites . Le représentant du gouvernement sénégalais à cette manifestation ne pouvait qu’entériner cet état de fait, précisant dans son allocution au nom du président de la République : « nous vous confions les relations sénégalo-marocaines ». La confrérie venait d’être reconnue pour son rôle diplomatique, et ses membres étaient très courtisés par des partis politiques galvanisés. On était à quelques mois de l’élection présidentielle de février-mars 2000, qui fut finalement fatale au dauphin et successeur de Senghor Abdou Diouf, et vit l’arrivée d’Abdoulaye Wade à la tête du Sénégal.

Les relations « fraternelles » allaient-elles souffrir des changements intervenus à la tête des deux pays ? L’extrême privatisation des rapports politiques allait-elle avoir raison de leur dimension religieuse ou bien les ressources symboliques partagées allaient-elles encore aider à maintenir le lien, et garantir leur nature « exceptionnelle » et leur stabilité ?

La dimension religieuse d’une diplomatie : l’onction religieuse comme gage de durabilité

Le Maroc se distingue de ses voisins maghrébins par sa forte et constante implication au sud du Sahara. D’une stratégie continentale tâtonnante dans les années 1960 – avec le rôle du groupe dit de Casablanca dans la naissance de l’OUA – jusqu’à une politique de bilatéralisme sélectif, le royaume chérifien a toujours marqué sa présence dans les « affaires africaines ». En témoigne, par exemple, l’envoi, en 1977, de soldats au secours de Mobutu dans la guerre du Shaba.

L’arrivée d’Hassan II à la tête du royaume marque le début d’une nouvelle politique dite de « retour en Afrique », dès 1963. Le déclic fut le rapprochement entre le Maroc et le Sénégal en 1964, ce dernier constituant, selon l’expression d’un ancien conseiller du roi, la « profondeur africaine» du royaume. Cet état de fait fut par la suite renforcé par les liens personnels entre les dirigeants des deux pays ayant en partage la francophonie et une proximité idéologico-politique avec le bloc occidental, notamment la France. Le Sénégal put même être considéré comme le partenaire africain privilégié du Maroc du fait des relations personnelles entre Senghor et Hassan II.

Mais la constante religieuse fut toujours un secours face aux aléas de la vie internationale et des conjonctures diplomatiques. Hassan II l’avait compris très tôt, qui affirmait clairement lors d’une conférence de presse à Taef, en Arabie Saoudite, le 9 mars 1980 qu’en Afrique « le Maroc se considère comme investi de la mission de préservation et de diffusion de la religion musulmane, par le biais des universités, des mosquées, des prédicateurs, des oulémas et des professeurs. Lors des changements politiques quasi concomitants dus à la mort d’Hassan II (juillet 1999) et à l’alternance qui plaçait Abdoulaye Wade à la tête du Sénégal (mars 2000), ce sont ces liens symboliques qui ont facilité la transition. Pour sa première sortie officielle, le tout nouveau président Abdoulaye Wade porta son choix sur le Maroc, un titre de presse relatant éloquemment : « la spontanéité dans la communion, les peuples marocain et sénégalais ont toujours su et savent toujours la faire vibrer à l’unisson, par une évocation culturelle souvent émouvante de leurs destins croisés, aux confluences de leurs racines communes ».

Devant la force d’un tel symbolisme diplomatique, tout se passait comme si l’ancien opposant et nouveau président, qui avait reconnu le Front Polisario, se devait de « rentrer dans le rang », pour se conformer à la nature sacrée des relations bilatérales, affirmant, à propos du conflit sahraoui, sur la chaîne de télévision marocaine 2M  : « Moi je suis aux côtés du Maroc, et le Sénégal est aux côtés du Maroc ». Bien que d’obédience mouride (une autre confrérie du Sénégal), le président Wade tint à clôturer sa visite officielle en se recueillant, avec toute sa délégation, au mausolée de Sidi Ahmed Tijani à Fès, message éminemment politique envoyé aux adeptes de la Tidjaniya au Sénégal.

Le nouveau président l’avait reconnu lui-même avant son départ du Maroc : « les temps ont changé et nous devons tourner le regard vers l’avenir qui interpelle nos destins communs  », tournant ainsi la page.

La Tidjaniya au cœur des rivalités algéro-marocaines : l’enjeu diplomatique d’une confrérie

La rivalité entre Algérie et Maroc, et le conflit du Sahara, se répercutent dans la lutte d’influence pour contrôler une confrérie soufie transnationale et se servir de ses réseaux plus que performants. Le Maroc a eu une parfaite compréhension des enjeux de la Tidjaniya, et ce, depuis très longtemps. Mais l’Algérie peut entrer aussi, dans ce schéma, et en tirer des profits au plan diplomatique.

Le pouvoir algérien semble avoir tardivement saisi l’importance des réseaux de la Tidjaniya. En 1983, le rapatriement de la dépouille de cheikh Mohammed El Habib, descendant du fondateur de la Tidjaniya, installé au Sénégal depuis 1950, fut un événement marquant en Algérie. Le président sénégalais de l’époque, Abdou Diouf, lui avait donné une dimension politique et diplomatique en mettant son avion personnel à la disposition des cheikhs de la Tidjaniya.

L’événement fut un déclic pour les autorités algériennes qui, dès 1984, organisaient un rassemblement des Tidjanis d’Afrique subsaharienne, de Tunisie et d’Égypte à Aïn Madhi, lieu de naissance du fondateur de la confrérie. Dans la foulée, le président Diouf posait un acte significatif, reconnaissant la RASD et le Front Polisario, alors que l’Algérie accordait, au même moment, une aide financière d’environ 20 millions de dollars au Sénégal, pour un projet de logement social dans la région de Dakar : la construction de la Cité des enseignants .

La réplique du Maroc ne se faisait pas attendre. Rabat prenait l’initiative d’organiser un Colloque international sur la Tidjaniya, à Fès, en décembre 1985. L’événement fut « mémorable », non seulement pour les Tidjanis subsahariens qui voyaient leurs califes réunis dans la capitale religieuse du Maroc, mais encore pour la diplomatie marocaine, qui remportait un succès certain en obtenant des plus importants guides de la Tidjaniya une motion de soutien réaffirmant la « marocanité du Sahara ». Les autorités marocaines prirent également d’importantes mesures financières en faveur de la communauté tidjane de Kaolack, avec une subvention de près d’un million de dollars pour l’achèvement des travaux de la Grande Mosquée de Médina Baye – une importante cité de la Tidjaniya à laquelle sont affiliés plusieurs dizaines de millions d’adeptes, notamment au Nigeria, au Ghana, au Niger et dans la diaspora africaine d’Europe et des États-Unis.

L’Algérie a fait appel à la Tidjaniya et à son « capital symbolique » beaucoup plus tard, en 2006, pour des raisons de politique intérieure, notamment avec la rencontre de l’Aghouat . Cette rencontre visait d’abord à user de l’influence du soufisme en général, et de la Tidjaniya en particulier, pour réduire celle de l’extrémisme qui avait conduit, à partir de 1988, à la guerre civile : recherche d’une alternative à l’islamisme radical s’appuyant sur le confrérisme soufi qu’avaient, pourtant, sévèrement combattu les nationalistes lors de la lutte pour l’indépendance.

L’offensive marocaine ou la revendication de paternité

Le Maroc, qui ne négligeait pas l’alternative offerte par le soufisme, essaya alors de répondre aux manifestations d’intérêt pour la Tidjaniya du voisin et concurrent algérien. Ainsi Rabat reprenait-il la main en réactivant ses nombreux réseaux en Afrique subsaharienne, et mettant l’accent sur la dimension internationale de la Tidjaniya.

La grande rencontre de Fès, désormais annuelle, regroupe depuis juillet 2007 des délégations des cinq continents, venues réaffirmer le rôle incontournable, et le statut, du Maroc auprès des adeptes de cette confrérie fondamentalement attachée à la zaouïa-mère. Le roi Mohammed VI donnait ainsi une nouvelle dimension à cet « attachement » des Tidjanis du monde entier à la ville de Fès, qui abrite le mausolée du fondateur de leur tarîqa Tidjaniya. Plus que les Durus Hasaniya  qui avaient plutôt un aspect élitiste avec l’invitation des seuls oulémas pendant le mois du ramadan, la rencontre annuelle de Fès inaugure une nouvelle ère : celle de l’ancrage symbolique d’une communauté spirituelle transnationale.

Les rivalités s’accentuent sur le terrain subsaharien avec l’arrivée de l’Iran qui recherche des partenariats économiques alternatifs et l’émergence de communautés chiites endogènes différentes de celle des Libanais. Cette dernière com-munauté est connue pour son rôle économique, et sa présence dans les affaires, en Afrique de l’Ouest francophone. L’Iran, quant à lui, tente d’investir au Sénégal dans le secteur de la construction automobile et a récemment proposé son aide au gouvernement sénégalais pour la modernisation des écoles coraniques du pays.

En Afrique de l’Ouest, les relations politiques, économiques et culturelles avec le monde arabe empruntent très souvent le canal religieux. S’agit-il d’une simple prise en compte de l’impact de l’islam ou d’un calcul intégrant les éventuelles faveurs de partenaires détenteurs de pétro-dollars ? L’assistance apportée aux « frères en religion » est-elle gratuite, ou découle-t-elle d’exigences politiques, à la fois internes et externes, dont, en particulier, le souci de se légitimer auprès des gouvernés ? N’est-elle pas, également, pour les pays du Golfe, une manière parmi d’autres, de gagner en sympathie auprès des pays africains, sujets de droit international, susceptibles d’apporter leur soutien et leurs suffrages aux causes arabes dans les instances internationales ?

L’interpénétration poussée des faits politiques, religieux, économiques et culturels semble rendre obsolètes nombre de paradigmes de l’étude classique des relations internationales ; et l’on ne peut désormais négliger les ressources que dégagent le religieux et les sentiments et imaginaires qui en découlent. Avec l’irruption inattendue des individus et des acteurs non institutionnels sur la scène internationale, les relations « internationales » cessent d’être le domaine réservé des États-nations. La confrérie Tidjaniya, caractéristique d’un rapprochement, par le biais du spirituel, entre deux entités politiques entraînées par l’imaginaire religieux et le partage d’une histoire plus que millénaire, continuera à occuper une place de choix dans les relations bilatérales entre le Sénégal et le Maroc. Au-delà, en matière économique, la présence grandissante des grandes entreprises et autres groupes bancaires marocains en Afrique subsaharienne, témoigne d’un leadership de jour en jour plus nettement dessiné. Le Maroc a clairement défini la « géographie de ses intérêts » au sud du Sahara, ainsi qu’une politique africaine cohérente. Cette dernière dépasse le maniement de l’influence religieuse, intégrant désormais l’action des groupes industriels et bancaires.

Cette volonté d’affirmation du Maroc ne pouvait au vrai s’exprimer qu’en Afrique subsaharienne : ses ambitions en Méditerranée sont compromises par l’Espagne au nord tandis que le rival algérien les limite à l’Est. L’Afrique subsaharienne est donc un espace essentiel, et la Tidjaniya reste au centre de la manœuvre pour la présence dans cet espace.

 

Sambe Bakary, « Tidjaniya : usages diplomatiques d’une confrérie soufie »,

 Politique étrangère 4/2010 (Hiver)


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