Timbuktu Institute sur les enjeux de la visite de Mohammed VI au Nigeria.

Le roi Mohammed VI est attendu à Abuja pour une visite officielle au Nigeria, première puissance économique du continent. L’occasion pour le souverain de s’assurer du soutien de ce pays pour la réintégration du Maroc au sein de l’UA et de renforcer les relations économiques entre les deux pays.

Le Nigéria est la prochaine étape de la tournée du roi Mohammed VI en Afrique subsaharienne entamée le 18 octobre par une visite au Rwanda. La visite du roi à Abuja est particulière à plusieurs titres. D’une part, c’est le premier voyage d’un roi du Maroc dans ce pays anglophone, considéré comme la première puissance économique et démographique du continent africain. D’autre part, le Nigéria, qui est un producteur de pétrole, fait toujours partie des pays qui reconnaissent la « RASD ». Une situation qui n’a pas empêché les deux pays d’entretenir de bonnes relations économiques.

Une nouvelle ère économique entre les deux pays

Les échanges commerciaux entre le Maroc et le Nigeria sont excellents. Le pays de l’Afrique subsaharienne est le 4e client du Maroc et absorbe 8,4 % des parts d’exportations du royaume derrière la Mauritanie, le Sénégal et la Côte d’ivoire selon un rapport de la Direction des études et des prévision financières publié en 2015. S’agissant des importations marocaines,  le Nigeria est le deuxième fournisseur du royaume en Afrique avec une 14 % des produits importés, derrière l’Afrique du Sud. Les importations en provenance du Nigeria ont « connu une hausse de plus de quatre points de pourcentage entre 2004 et 2014 » précise le rapport.

Outre les échanges, on note une timide présence des entreprises marocaines sur le marché nigérian à l’instar du groupe Saham qui a acquis en septembre 2015 une participation majoritaire dans la compagnie nigériane Continantal  Reinsurance.  Mais depuis 2016, la coopération économique entre les deux pays a pris un nouvel élan avec l’ouverture à Lagos le 19 juillet 2016 d’un colloque économique dénommé « Morocco-Nigeria, Bridging the Synergies » auquel ont pris part plus de 150 personnalités marocaines et nigérianes. Ce colloque à été organisé par le magazine mensuel Économie Entreprises en collaboration avec le Think Tank Nigérian Center for Public Policy Alternatives.

Quelques jours avant le colloque et dans le souci de se rapprocher du géant économique avant l’annonce du projet de réintégration du Maroc au sein de l’UA, Nasser Bourita, le ministre délégué aux Affaires étrangères s’était rendu au Nigéria. Une visite durant laquelle a été annoncé un projet d’installation d’une usine de fertilisants de l’Office chérifien du phosphate (OCP). Un projet révélé quelque mois auparavant par le richissime homme d’affaires nigérian Aliko Dangote qui avait annoncé être proche de la conclusion d’un accord avec le géant marocain des phosphates en vue de la mise en place d’une usine de fabrication d’engrais au Nigeria.

Cette visite royale sera donc l’occasion de tracer les contours de ce projet et d’annoncer également d’autres grands chantiers, tels que le projet gazier très ambitieux annoncé en exclusivité le mensuel marocain Economie- entreprises. Selon le média marocain ce projet estimé à plusieurs milliards de dollars fera l’objet d’un mémorandum d’entente pour la construction d’un gazoduc reliant le Nigeria au Maroc qui longera les pays de la côte ouest-africaine.

Parallèlement à la visite royale dans le pays, un forum d’affaires maroco-nigérian s’est ouvert le 30 novembre à Lagos (capitale économique à 750 km d’Abuja), en présence des représentants des patronats marocain et nigérian, ainsi que de grands groupes et de responsables des deux pays. Une forte délégation conduite par la présidente de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), Miriem Bensalah-Chaqroun,  comprenant les présidents de grands groupes marocains tels que  l’OCP, le GPBM, la SNI, MASEN, la Bourse de Casablanca, Attijariwafa Bank, Marchica Med, l’ONMT, Crédit Agricole du Maroc, BMCE Bank Of Africa, Holmarcom, BCP ou encore l’ONHYM est venue assister à cette rencontre.

Obtenir le soutien du Nigeria

Au-delà de la volonté pour le Maroc d’entamer  renforcer ses liens économiques  avec l’Afrique subsaharienne, le roi Mohammed VI cherche  du soutien en vue de la réintégration du royaume au sein de l’Union africaine avec en toile de fond la question du Sahara. Le Nigeria, un des poids lourd de l’Organisation ne dérogera pas à cette règle d’autant plus qu’il est, avec l’Algérie et l’Afrique du sud,  l’un des grands soutiens du Polisario (l’axe Alger-Abuja-Pretoria). Pourtant le Maroc compte parmi les premiers pays à avoir reconnu et établi les relations diplomatiques avec le Nigeria. « Dès l’année 1960, année de l’indépendance du Nigeria, le Maroc a ouvert une ambassade à Lagos » à l’époque capitale du pays, a écrit Mustapha Cherkaoui ancien ambassadeur du Maroc au Nigeria dans une analyse publié par l’IRES (Institut royal des études stratégiques.

Ironie du sort, c’est Muhammadu Buhari, l’actuel président du Nigeria qui a reconnu la « RASD » en 1984 lorsqu’il avait accédé au pouvoir (en 1983) au Nigeria pour la première fois, suite à un putsch. « En ce qui concerne l’avancée de la question nationale [celle du Sahara, NDLR], l’appui du Nigeria est vital » nous explique une source diplomatique marocaine.  « On parle toujours d’un axe Alger-Abuja-Pretoria  si on veut mettre à mal cet axe, il faut agir au Nigeria. Parmi ces grandes puissances, le plus proche naturellement est le Nigeria. C’est un non-sens, que le Nigeria n’ait pas d’excellentes relations avec le Maroc. Il est important que le Nigeria soit du côté du Maroc » détaille notre source. De même, « sur les 15 pays de la CEDAO, 13 sont favorables au Maroc en ce qui concerne la question nationale. Il en reste deux. Le Ghana et le Nigeria. Le Ghana [en faisant partie des pays signataires de la motion de Kigali, NDLR] s’est mis dans le sens du Maroc et il ne nous reste plus que le Nigeria » ajoute-t-il.

Coopération sécuritaire et cultuelle au menu ?

Le rapprochement entre les deux géants d l’Afrique devrait également être marqué  par  une coopération dans le domaine sécuritaire. Le Nigeria  fait fasse depuis plusieurs années à la recrudescence des actes de  terrorisme sur son territoire, menés par la secte islamiste Boko Haram. Le Nigeria pourrait avoir besoin du soutien du Maroc, devenu incontournable dans la lutte contre le terrorisme. D’autant que durant sa visite à Abuja en juillet dernier, Nasser Bourita était accompagné du directeur de la Direction générale des études et documentations (DGED), Yassine Mansouri.

Autre sujet de coopération, la religion. Le pays dirigé par un musulman sunnite, compte une importance communauté musulmane parmi laquelle les membres de la Tariqa Tijani qui occupent une place importante. « Ce pays pourrait se réaligner sur la position marocaine avec l’aide de Dakar. Le Maroc devra mettre à profit les liens spirituels à travers la confrérie tidjane, très influente au Sénégal et qui compte au Nigeria quelque cinquante millions de disciples », nous expliquait en juillet dernier Bakary Sambé, chercheur sénégalais et de l’Observatoire des radicalismes et conflits religieux en Afrique (ORCRA) au sein de Timbuktu Institute). Il faut noter que le Maroc, connu également pour exporter un islam modéré dans le monde, a accueilli en janvier 2016, 53 imams nigérians à l’Institut Mohammed VI de formation des imams de Rabat pour une formation à « un islam modéré » contre la radicalisation et l’extrémisme.