L’Institut Français de Saint-Louis présente: « Moi musulman, je n’ai pas à me justifier »

Dans le cadre de ses « débats d’idées », l’Institut français de Saint-Louis a reçu Seydi Djamil Niane pour la présentation de son ouvrage intitulé « Moi musulman, je n’ai pas à me justifier ». Une occasion pour ndarmag.com, en collaboration avec l’Institut Français de Saint-Louis, de revenir avec l’auteur sur ce manifeste qui invite à une meilleure compréhension de l’islam. Entretien

 

Qui est Seydi Djamil Niane?

Seydi Djamil Niane est un jeune franco-sénégalais qui a fait ses études primaires et secondaires à Louga, après quoi il s’est inscrit au département d’études arabes de l’université de Strasbourg où il a obtenu une licence en 2013 avant de s’inscrire dans ce même département pour un Master et un autre Master d’islamologie à la faculté de Droit et depuis septembre 2017, il est titulaire d’un doctorat en études arabe et islamologique. Il est actuellement chargé de recherche à Timbuktu institute, qui s’intéresse à la paix en Afrique. Il a déjà publié un ouvrage sur la poésie d’ElHadji Malick Sy qu’il avait intitulé «  La Voie d’Intercession du Prophète dans la Poésie d’El Hadj Malick Sy » et un ouvrage collectif « les représentations de l’Autre : identités et altérité » publié avec la collaboration de onze de ses collègues et son dernier ouvrage « Moi musulman, je n’ai pas à me justifier »

Vous titrez votre dernier ouvrage « Moi musulman, je n’ai pas à me justifier » mais après avoir lu le livre on se rend compte que le tout est une tentative de justification. Pourquoi ce paradoxe ?

Effectivement, c’est fait exprès car je dis dans le livre qu’aucun musulman n’a à se justifier, mais moi si j’ai décidé de le faire, c’est par choix personnel. J’ai accepté de parler, d’expliquer, de témoigner pour apporter un autre discours, celui de mon héritage. C’est ce que j’appelle « l’islam retrouvé ». Je vais vous faire une confidence : le titre que j’avais proposé à l’éditeur c’était « moi musulman, je refuse qu’on tue au nom de ma religion », mais après échanges on s’est dit qu’un titre pareil pouvait être assez problématique dans la mesure où si je dis que je refuse qu’on tue au nom de ma religion, cela voudrait dire que les autres musulmans qui n’ont pas écrit comme moi acceptent qu’on  tue au nom de leur religion, ce qui n’est pas vrai, parce que la majorité des musulman n’accepte pas ces tueries. C’est ainsi qu’on a changé ce titre pour en trouver un qui interpelle le lecteur.

Un autre paradoxe à la lumière de notre lecture de ce livre : vous semblez approuver Nietzche pour le musulman que vous êtes quand il évoque la mort de Dieu. Pourquoi ?

(Rires) Ça c’était une sorte de provocation que j’ai voulu faire. Mais après tout qu’est-ce que Nietzche entendait par la mort de Dieu ? La réponse pourrait faire l’objet d’une thèse de doctorat, mais j’ai juste voulu dire par là qu’à chaque fois qu’on lit le coran ont dit Al-Rahman Al-Rahim, Le Clément et Le Miséricordieux. Si on fait appel à ce Dieu là et qu’on sorte un jour pour foncer sur des gens, on tue des gens qui n’ont rien fait ; en les tuant on tue en même temps ce Dieu qui se définit en tant que Miséricordieux et Clément. Mais ce Dieu est mort dans le cœur de ces gens qui tuent et qui se réclament de Lui.

Vous dites quelque part dans le livre que les radicaux se fichent complètement de Dieu, ce qu’ils veulent c’est prendre la place de Dieu. Comment ?

Là je cite une anthropologue française, mais la raison est simple car c’est Dieu l’Omnipotent. Tenez et là je cite Rachid Benzine qui a préfacé mon livre et qui dit que « ces gens ce qui les intéresse c’est la gloire et comme ils ne peuvent pas donner un sens à leur vie, ils essayent de donner un sens à leur mort pour devenir éternel, pour qu’on parle d’eux jusqu’à la fin des temps », parce qu’on le veuille ou non, les frères Kouachi, Mohamed Coulibaly, Ben Laden on parlera toujours d’eux. Dieu étant Eternel, ils cherchent à ce qu’on parle d’eux éternellement.

Vous rappelez les propos d’Eric Zemmour qui sur BFM TV en 2016 affirmait que l’islam n’est pas compatible avec la République ni avec la France?

 

Oui des propos qui ont fait naitre en moi de l’amertume car c’était assez énervant d’entendre quelqu’un qui n’est pas islamologue, qui n’a pas fait d’études islamiques et qui vient te dire que les six millions de musulmans français n’ont pas leur place dans la République. Et puis ces propos manquaient vraiment de nuances car derrière le mot « islam », il évoque des choses qui n’ont rien à voir avec la religion musulmane.

Justement par rapport à cette utilisation de l’islam vous parlez également de certains intellectuels que vous qualifiez « d’orgueilleux ». D’où vient cet orgueil ?

L’orgueil c’est de parler de sujets dont la maitrise nécessite des années d’étude. Moi, je ne me suis pas réveillé du jour au lendemain pour parler de l’islam, j’ai fait mes études dans une école privée franco-arabe, j’ai fréquenté l’école coranique, j’ai eu une licence en Arabe, j’ai fait une thèse en études arabe et islamologique. Je peux dire au moins que je suis initié. L’orgueil c’est de venir comme ça et d’essayer de traiter des sujets dont la maitrise nécessite plusieurs années de recherche.

Dans votre ouvrage, vous évoquez également la stigmatisation de la communauté musulmane dans le système éducatif français. Est-elle à des proportions inquiétantes ?

Peut-être j’ai été un peu dur sur ce chapitre, mais quand je parlais de l’islamophobie dans l’éducation nationale, je cite un historien et une anthropologue qui ont travaillé sur cette question. Le titre de leur ouvrage est « Fatima moins bien notée que Marianne » et avec des chiffres, ils démontrent tout ça. Sur le port du voile par exemple, récemment il y’a juste deux semaines, une fille musulmane du nom de Mennel avait participé au concours « The Voice ». Apres sa prestation les membres du jury se sont tous levé pour l’accueillir. Le lendemain des gens se sont réveillés et sont allés fouiller dans son compte twitter et dans sa page Facebook, pour sortir des publications datant de 2015. Et avec la pression subie, elle a fini par démissionner. Et retenez bien que cette fille n’était même pas voilée. Elle avait juste mis un turban. D’ailleurs quand elle a été interpellée, elle avait déclaré que c’était juste une question de style. L’autre exemple que je vous donne il y’a encore juste deux semaine, on a vu un article du journal « Le Monde »  où on pouvait lire « femmes voilées, cherchent désespérément emploi » pour dire simplement que les femmes qui portent le voile ont plus de difficultés en France, pour trouver du travail, pour avoir un logement etc…

Ce que je précise par ailleurs c’est que je ne suis pas là pour donner des ordres ou pour porter des jugements de valeur sur le foulard. Je défends aussi bien la femme voilée que celle qui ne porte pas de voile. Je suis contre le fait qu’on oblige ou qu’on interdise à une femme de se vêtir de telle ou telle autre manière. Aujourd’hui nous avons des chiffres, on sait qu’une personne qui s’appelle Mohamed a plus de mal (même s’il est Docteur) à trouver du travail qu’une autre du nom de Christophe. C’est dire donc qu’une partie de la population française qui est de confession musulmane ne se sent pas assez français. Et cette rupture-là est assez problématique pour un pays aussi grand que la France.

Seydi Djamil parlons maintenant de la violence, vous en parlez dans votre ouvrage avec les organisations comme Bokko Haram, Alquaida et l’Etat Islamique qui utilisent la violence au nom de l’islam. Apres les attentats perpétrés  par ces derniers, quel est le discours que l’élite intellectuelle musulmane devrait tenir ?

Il faudrait d’abord retenir que ce sont le discours médiatique et le discours politique qui posent problème. Il faut expliquer à ceux qui veulent comprendre. Ceux qui ne veulent pas comprendre et qui sont dans la stigmatisation, je pense que cela ne sert à rien d’essayer de les convaincre. Il y’a des personnes qui, de bonne foi, pensent que l’islam est une religion violente qui fait appel à la terreur. Ces gens-là il faut leur parler car ils ont besoin de comprendre. Si j’ai intitulé l’une des sections du livre « Lutte contre toute forme de racisme », c’est qu’il y’a aussi une bonne partie des musulmans qui passent du temps à lutter contre l’islamophobie mais qui en même temps se comportent comme des antisémites, ce que je déplore aussi. Il faut lutter contre toutes les formes de racisme en ayant un discours intelligent, différent de certains discours comme celui de Youssouf Al-Quaradawi qui disait que « l’attentat suicide dans certains cas peut être légitime », et Rabi Al Madkhali qui lui soutient que « il faut combattre ceux qui ne veulent pas entrer en Islam sauf s’ils acceptent de payer une taxe ; et les combattre également s’ils refusent de payer cette taxe ». C’est aux intellectuels musulmans qu’il appartient de combattre de tels discours. Il faudrait par la même occasion mettre en exergue tous les enseignements spirituels qui appellent au dialogue.

 

Tous ces mouvements terroristes qui revendiquent leurs actes au nom de l’islam prônent également l’application de la Charia. Ne pensez-vous pas que c’est l’interprétation de la « loi islamique » qui pose problème ?

Effectivement, c’est à ce titre d’ailleurs que j’ai consacré toute une partie à la déconstruction dans mon ouvrage où j’invite à une lecture holistique du Coran. Vous savez, il y a des versets si on les sort de leurs contextes, si on les coupe ils peuvent justifier la tuerie du Bataclan ou tout ce qui s’est passé au Mali. Il y’a aussi des mouvements radicaux qui pensent que les Zawiya, les tombes il faut les détruire (c’est ce qui s’est passé à Tombouctou). Cette interprétation il faut la combattre au même titre que le discours haineux du wahhâbisme. Mais je dois vous dire que ce qui m’intéresse ce ne sont pas les personnes qui sont déjà embrigadées parce que je pars du principe que l’on ne peut plus déradicaliser ces derniers. C’est une thèse que je défends, peut-être qu’on peut la critiquer mais je crois que ce qu’il faut c’est surtout prévenir. Il y’a des gens qui ne sont pas encore endoctrinés il faut les sensibiliser et laisser à l’Etat le soin de s’occuper de ceux qui ont déjà pris les armes. Je consacre mon énergie à démonter le discours religieux qui essaye par exemple de légitimer Al-Qaïda. Et tous les penseurs intellectuels musulmans doivent en faire une obligation. Ils doivent démonter ce genre de discours en proposant un autre discours comme je le fais dans ce manifeste.

Que pensez-vous de ces jeunes africains qui regagnent les rangs de l’Etat Islamique par exemple ?

Je suis chercheur à Timbuktu Institue, on a fait beaucoup d’enquêtes sur les raisons qui poussent ces jeunes à s’engager dans ces mouvements terroristes. Et je peux vous affirmer que ce qu’on a découvert c’est qu’en Afrique, la religion n’est pas centrale dans le processus d’engagement de ces jeunes. Ce sont les mêmes personnes qui à une époque disaient « Barca ou Barçak » qui disent aujourd’hui si on a rien à faire ici pourquoi ne pas aller ailleurs. C’est  Cette frustration des jeunes qui est récupérée par certains religieux qui font croire à ces derniers, prenant l’exemple du Sénégal, « que vous êtes dans un  Etat laïque et depuis les indépendances vous n’arrivez pas à décoller, il y’a une élite qui s’accapare de vos ressources et vous jeunes vous ne faites rien. Et qu’en Islam il y’a une obligation de partager la richesse et que nous, soit Al-Qaida ou Aqmi , nous sommes là pour ça. » Face à un tel discours, un jeune qui n’est pas bien armé intellectuellement peut très bien verser dans l’extrémisme. Mais il ne faut pas généraliser cette manière de penser car en France par exemple ce n’est ni la frustration encore moins la misère sociale qui pousse les gens à s’engager dans les groupes terroristes car on voit par exemple des Docteurs de très hauts fonctionnaires rejoindre les rangs de l’EI. En Afrique il faut retenir que c’est la défaillance de l’Etat, la misère sociale et le chômage qui justifient l’attitude des jeunes.

Dans le Chapitre où vous demandez de « regagner le cœur de l’islam », vous parlez d’ « Islam et islam ». Y’a-t-il Islam et islam ?

Oui, regardez par exemple pour le christianisme c’est plus simple parcequ’on a le christianisme et la chrétienté. En islam nous ne l’avons pas. C’est  ce qui a poussé les islamologues à  faire se distinguo : quand on parle de « islam » avec un « i » minuscule, il s’agit de la religion avec ses pratiques ; et quand on parle de « Islam » avec un « i » majuscule, il s’agit de l’histoire, de la civilisation qui englobe l’empire omeyade, l’empire abbasside, l’empire du Mali, la culture, la littérature etc…

Seydi Djamil Niane vous évoquez également la responsabilité de l’homme dans ce combat pour une meilleure compréhension de l’islam. Qu’attendez-vous de l’homme ? 

J’attends de lui qu’il sorte de la religiosité aliénante. Vous savez aujourd’hui certains pensent que nous n’avons rien à faire parce que tout a été écrit. Mais si on part du principe selon lequel Dieu l’Omnipotent a déjà décidé de tout. Ce Dieu qui se définit comme étant le Juste et qui ne commettrait donc aucune injustice décide que je sois musulman et que l’autre soit chrétien ; si demain il décidait de me mettre au Paradis et de mettre l’autre en Enfer, où est la justice divine ? Du coup on est responsable de nos actes et responsable du monde. Cette responsabilité est fondamentale car elle engendre la liberté et la conscience de l’altérité.

En vous lisant, on sent nettement l’influence de Frantz Fanon, qu’est ce qui chez cet auteur vous attire ?

Ah oui ! J’irai même plus loin. A chaque fois que je le dis à mes amis musulmans ça les choque : aujourd’hui je n’arrive plus à lire le coran sans faire appel à Frantz Fanon. En effet il a cette particularité de dénoncer l’injustice quelle qu’elle soit tout en rendant l’homme responsable de lui-même. Je prends l’exemple de « Peau noire, masque blanc » dans lequel il relate les conséquences de l’esclavagisme et vers la fin, il dit «  vais-je prendre moi Frantz Fanon, l’autre blanc que je croise responsable des négriers de mes ancêtres ? » Et il conclut par dire non, parce que « je refuse d’être esclave de l’esclavage » . En d’autres termes il analyse les conséquences politiques de l’histoire tout en nous demandant de nous libérer de cette histoire sans pour autant l’oublier. Comme le dit souvent mon ami Bakary Sambe, « la colonisation n’est pas mon histoire mais c’est ma mémoire ». 

Entretien réalisé par Momar Alice NIANG

Source : http://ndarmag.com