LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE DANS LA PHILOSOPHIE DE MAWDO / DR SEYDI DIAMIL NIANE

« Je dois le quitter pour essayer de gagner ma vie avec le travail de la terre », disait autrefois Elhadji Malick Sy pour des raisons sur lesquelles nous reviendrons. Ethique, responsabilité et dignité, ces trois mots pourraient résumer les propos du Sage de  Tivaoun et nous informent sur sa philosophie de développement économique dont l’analyse est l’objet de ce papier.

Aborder la question du développement économique dans la pensée de Mawdo nous oblige à replacer la question dans le cadre général de son œuvre réformatrice pour la perfection des liens verticaux et horizontaux et la réhabilitation de l’éthique individuelle et collective.

Les liens verticaux lient l’humain au divin. Leur perfection doit avoir la sincérité pour base. Ne disait-il pas que la sincérité était la parure de l’aspirant sur la voie de la perfection spirituelle ? (Al-sidq fahwa zinatul murîdi). Une fois la sincérité acquise, l’aspirant peut facilement cheminer vers la conquête de la crainte de Dieu. A ce propos, rappelons-nous la manière dont cheikh Ahmed Tijānī définissait le soufisme : « se conformer aux ordres de Dieu et s’éloigner de ses interdits comme Il le souhaite Lui-même et non pas comme tu le souhaites ». En somme, le cheikh fondateur de la Tijāniyya appelle à la perfection des liens verticaux, laquelle perfection est au centre de la démarche d’Elhadji Malick Sy. Cela va de pair, bien évidemment, avec la réhabilitation de l’éthique individuelle qui empêche l’aspirant d’avoir recours à la tricherie quelqu’en soit la nature.

Le deuxième point fondamental est la perfection des liens horizontaux et la réalisation de l’éthique collective. C’est cela qui crée une sorte de pacte sacré entre les hommes dans le seul but d’avoir la satisfaction de Dieu. Pour ce faire, les fils conducteurs ne doivent être autres que le respect et la quête de la dignité. C’est ainsi qu’Elhadji Malick Sy s’est attelé au développement de la mystique du travail qui s’est concrétisée avec sa vaste opération de culture arachidière. Ne sommes-nous toujours pas en train de vanter les souvenirs de Ndiarné et de Djaksao ?

L’éthique, c’est vivre avec et dans la dignité sans compter sur autre que le Très-Haut. Elhadji Malick Sy en fut l’exemple le plus accompli et la manifestation la plus parfaite. Voilà ce qu’Elhadji Mâmoune Ndiaye, petit neveu de Mor-Massamba-Diéry Dieng, raconta à Elhadji Ravane Mbaye :

Elhadji Malick demanda un jour à ma mère Anta Dieng alors qu’ils se trouvaient tous deux à Tivaoune : « Sokhna Anta, sais-tu pourquoi je suis allé à Ndiarné ? » Ma mère ayant répondu par la négative, il poursuivit : « J’étais allé une fois chez un boutiquer de Saint-Louis pour chercher des bougis à crédit. Le boutiquer, après avoir accepté, refusa. Arrivé à la maison, je me mis à raconter l’affaire aux autres. Or, Bâye Mor-Massamba-Diéry, informé, je ne savais comment, remit un franc à un disciple qui alla acheter le paquet de bougies pour moi ».

« Pendant la nuit, je me mis à réfléchir sur ma situation sociale et aboutis à la conclusion suivante : « Bâye Massamba-Diéry m’héberge avec ma femme et se fait l’obligation de payer mes dettes. Je dois le quitter pour essayer de gagner ma vie avec le travail de la terre. Voilà, conclut-il, le pourquoi de mon installation à Ndiarné.[1] »

Quelle élégance ! L’homme est beau quand il est animé par une conscience de dignité. La dignité est belle lorsqu’elle est portée par un homme de Dieu comme Elhadji Malick Sy. Ce récit, nous pouvons le dire, résume bien la philosophie de développement économique d’Elhadji Malick Sy qui s’inscrit dans le cadre général de la perfection des liens verticaux et horizontaux. Rester chez Bâye Massamba-Diéry aurait été une atteinte grave à sa conscience et une remise en cause de son éthique. De ce récit, nous pouvons retenir les leçons suivantes :

1)      La solidarité entre les enfants d’une nation, voire d’une civilisation, doit être chérie. Voilà que le disciple saint-louisien d’Elhadji Malick Sy, informé de la situation, a tout de suite pris un franc pour répondre au besoin de l’homme de Tivaoun.

2)      L’assistanat ne doit pas être une règle de vie. Chacun doit travailler pour le développement économique et pour la marche de la civilisation humaine. Elhadji Malick Sy n’a-t-il pas profité de la situation qu’il venait de vivre à Saint-Louis pour déménager à Ndiarné en vue de contribuer au développement de sa terre ?

3)      L’intérêt général doit primer sur l’obsession de l’enrichissement personnel. Rappelons à ce propos que, en même temps qu’il cultivait la terre, Elhadji Malick Sy cultivait les esprits. « Ce stratège, ce Généralissime en Chef, placé à la tête d’une armée pacifique de plusieurs centaines de milliers d’âmes, disait Iba Der Thiam, n’a jamais eu d’autres armes que son chapelet, son verbe et sa plume. » Parce qu’un bon développement économique nécessite la présence de femmes et d’hommes pour qui l’intérêt général doit primer sur l’enrichissement individuel, Elhadji Malick Sy appelle, par son exemple, à la formation intellectuelle et la réforme  spirituelle des fonctionnaires. Son chapelet et sa plume étaient ses armes.

A ces trois points viennent s’ajouter deux autres non moins importants pour le développement économique : la redistribution des richesses et la lutte contre le blanchiment d’argent ou l’optimisation fiscale. Aussi a-t-il émis un avis juridique rendant l’aumône sur les bénéfices de l’arachide obligatoire. Cette mesure fut révolutionnaire au point de heurter d’autres jurisconsultes de son époque. Dans un langage plus contemporain, cette position d’Elhadji Malick Sy pourrait être considérée comme une opération contre le blanchiment d’argent et pour la redistribution des richesses, deux conditions nécessaires à un bon développement économique.

 

Dr Seydi Diamil Niane

Dakar, le 22 novembre 2017