Timbuktu Institute Octobre 2026 - Semaine 1
Près de dix ans après le déclenchement de la crise anglophone, le Cameroun reste confronté à une fracture avec son lot de scolarité interrompue, de familles déplacées et de territoires durablement marqués par la peur. Dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, la persistance des violences, les déplacements de population et les perturbations de la vie quotidienne rappellent constamment que le retour à la paix demeure encore largement à construire. Et cela, Yaoundé en est plus que conscient. En déplacement dans la ville de Buea, le Premier ministre Joseph Dion Ngute a de nouveau appelé, le 28 septembre, à mettre un terme à l’engrenage des violences. Mais au même moment, les enlèvements, les menaces contre les écoles et les opérations de « ville morte » qui ont lieu le même jour rappellent s’il en était que le dialogue politique continue de se heurter à une réalité sécuritaire persistante. « Le dialogue doit produire des résultats », a insisté le chef du gouvernement, comme pour souligner que l’enjeu demeure de parvenir à modifier concrètement les conditions d’une paix. Cela étant, le choix de Buea n’est pas anodin. Dans le Sud-Ouest, la crise a profondément désorganisé les services publics et notamment l’éducation. Cinq enseignants ont ainsi été enlevés le 8 septembre à Wum avant d’être libérés le lendemain. Le 25 septembre, le proviseur d’un lycée public avait été blessé par balle lors d’une tentative d’enlèvement à Bamenda. Dans plusieurs localités, les groupes séparatistes continuent par ailleurs d’imposer des couvre-feux et de menacer les parents qui envoient leurs enfants à l’école. La rentrée de septembre aura ainsi offert une nouvelle mesure de l’emprise exercée par le conflit sur la vie quotidienne. C’est dans ce contexte que la journée « ville morte » du 1er octobre est venue confirmer cet état de fait. Pour les séparatistes, la date anniversaire de la réunification de 1961 conserve une forte portée symbolique, d’autant qu’elle correspond à la proclamation de l’« Ambazonie » en 2017. À Bamenda, Buea et dans les localités voisines, le ralentissement des activités s’est accompagné d’un important déploiement sécuritaire. Dix ans après le début de la crise, les bilans restent lourds. En effet, plusieurs ONG évoquent plus de 6 000 morts et des centaines de milliers de déplacés.
Bras de fer médiatique
Cette difficulté à rétablir un ordre durable dans les régions anglophones trouve un autre écho dans le bras de fer qui oppose désormais les autorités camerounaises à une partie du paysage médiatique. Le 29 septembre, le Conseil national de la communication (CNC) a suspendu pour un mois Vision 4, la chaîne de l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga, après plusieurs mois de tensions avec le régulateur. À l’origine de la sanction, la diffusion, le 2 juin, d’un reportage particulièrement critique visant une avocate de la partie civile dans l’affaire Martinez Zogo. Le journaliste Martial Owona avait déjà été suspendu trois mois, tandis que le groupe L’Anecdote avait refusé de répondre aux convocations du CNC. Son directeur des médias, Philippe Boney, avait même affirmé n’avoir « que faire du CNC ». La confrontation a ensuite changé de terrain, le groupe contestant devant la justice la légalité des sanctions et mettant en cause le mandat du président du Conseil, Joseph Chebongkeng Kalabubsu. La réponse du régulateur a été à la mesure de cette escalade : suspension de Vision 4 et de Philippe Boney pendant un mois, tandis que Martial Owona voit sa sanction portée à six mois et que Jean-Claude Fouda Abega, directeur de publication de L’Anecdote, est également suspendu. Toutefois, la chaîne a pu maintenir sa programmation au Cameroun en passant par Vision 4 RCA, sa déclinaison centrafricaine, qui échappe à la compétence du CNC.
Entre leviers et dépendances
En parallèle, Yaoundé entend en outre renforcer ses marges de manœuvre sur le front économique, notamment en misant sur des infrastructures capables de soutenir les échanges régionaux. C’est à ce titre que le 4 octobre, le président Paul Biya a autorisé un prêt d’environ 390 millions de dollars auprès de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), destiné à moderniser le corridor Douala-Bangui. L’axe est stratégique pour la Centrafrique, mais aussi pour le Tchad, dont les marchandises empruntent la liaison entre Douala et Garoua-Boulaï sur plus de 800 kilomètres. Cet investissement s’inscrit dans une politique plus large de modernisation des infrastructures, avec notamment un financement de plus de 212 millions d’euros de la Banque islamique de développement pour l’axe Douala-Bafoussam. Ces chantiers doivent renforcer la vocation du Cameroun comme porte d’accès à la mer pour plusieurs pays enclavés d’Afrique centrale. Ils viennent toutefois alourdir une équation financière déjà surveillée, plusieurs experts mettant en garde contre les risques liés à l’accumulation des emprunts.
Le renforcement des infrastructures ouvre aussi sur une autre dimension de la stratégie de Yaoundé, celle de ses partenariats extérieurs. Sur le terrain diplomatique donc, les relations avec Washington illustrent à leur tour les marges de manœuvre, mais aussi les dépendances, auxquelles le Cameroun doit composer. La nomination, le 28 septembre, de Christian Jové Ehrhardt comme ambassadeur des États-Unis à Yaoundé remet ainsi en lumière un accord conclu discrètement entre les deux pays en décembre 2025. Le diplomate avait auparavant joué un rôle dans la politique américaine d’expulsion de migrants vers des pays tiers, et notamment dans les discussions ayant abouti à l’engagement du Cameroun d’accueillir jusqu’à 1 000 personnes expulsées des États-Unis. L’arrangement, révélé plusieurs mois plus tard, avait suscité la controverse. Les organisations de défense des migrants dénoncent la politique américaine d’expulsions vers des pays tiers et les risques de persécution ou de torture auxquels certains migrants pourraient être exposés. Pour sa part, le Cameroun est resté discret sur les modalités de l’accord. La nomination de Christian Jové Ehrhardt à Yaoundé prend, à cet égard, une résonance particulière. Celui qui a contribué à Washington à la politique d’expulsion de migrants vers des pays tiers arrive dans un pays appelé à jouer lui-même un rôle dans ce dispositif. Au-delà de la coopération bilatérale, cette nomination pose ainsi la question de la capacité de Yaoundé à négocier ses intérêts dans une relation où les priorités américaines peuvent aussi se traduire par de nouvelles attentes à son égard.