Timbuktu Institute - Août 2026
Un an et demi après avoir frôlé la rupture ouverte, Alger et Bamako semblent vouloir tourner la page. Le 24 août 2026, le Premier ministre malien, le général de division Abdoulaye Maïga, a été reçu à Alger par le président Abdelmadjid Tebboune, consacrant le dégel amorcé quelques semaines plus tôt avec le retour des ambassadeurs et la réouverture des espaces aériens. Mais derrière ces retrouvailles se joue bien plus qu’un simple rapprochement diplomatique. Entre impératifs sécuritaires, rivalités d’influence et recompositions géopolitiques, Alger et Bamako cherchent chacun à préserver leurs intérêts dans un Sahel en pleine reconfiguration.
Dans la nuit du 31 mars au 1er avril 2025, l'armée algérienne annonçait avoir abattu un drone militaire malien de type Bayraktar Akıncı près de Tinzaouatène, localité frontalière située dans la région de Kidal. Dans la foulée, Bamako a immédiatement dénoncé un acte de guerre et une violation de sa souveraineté, tandis qu'Alger affirmait n'avoir fait que défendre son espace aérien face à un appareil qui l'avait illégalement pénétré. Cet épisode, qui aura envenimé de plus belles les relations entre les deux n’en demeure pas isolé. En effet, leurs relations étaient déjà tendues bien avant cet incident. Dans les faits, le Mali reprochait de longue date à l'Algérie de s'immiscer dans ses affaires intérieures en accueillant sur son sol des mouvements rebelles touareg. L'épisode du drone avait servi de détonateur : rappel réciproque des ambassadeurs, fermeture des espaces aériens des deux pays, et solidarité immédiate des autres membres de l'Alliance des États du Sahel (Niger, Burkina Faso) avec Bamako, qui ont eux aussi rappelé leurs représentants à Alger.
Cela aura donc été au bout de plus d'un an de brouille diplomatique pour que les deux pays renouent officiellement, en juillet 2026, avec le retour des ambassadeurs à leurs postes respectifs et la réouverture des espaces aériens. La visite du Premier ministre malien à Alger, un mois plus tard, vient confirmer et consolider cette dynamique. Comme il l'a résumé à l'issue de son entretien avec le président Tebboune : « Le Mali et l'Algérie sont condamnés à cheminer ensemble, condamnés à œuvrer dans le sens de la prospérité pour les deux peuples. »
Pourquoi cette détente, et pourquoi maintenant ?
Plusieurs facteurs convergent pour expliquer ce réchauffement. En premier lieu, le vide sécuritaire laissé par la rupture avec les partenaires traditionnels. Depuis que Bamako a pris ses distances avec ses partenaires bilatéraux et multilatéraux historiques, la coopération sous-régionale est redevenue incontournable. Les deux pays partagent aujourd'hui, au moins, un intérêt commun : réduire l'intensité des conflits dans la région. Ensuite, Alger et Bamako entretiennent une relation historique structurante. L'Algérie n'est pas un acteur régional comme les autres dans la crise du nord du Mali. Elle a accompagné Bamako dès les premières phases de la crise touareg, à travers les accords de Tamanrasset I et II dans les années 1990, puis les accords d'Alger de 2015, négociés d'abord à Ouagadougou avant d'être conclus à Alger et signés à Bamako. Alger a par ailleurs accueilli des réfugiés maliens tout au long des phases cycliques du conflit au Nord de ce pays. Enfin, reste entre Mali et l’Algérie, une dépendance économique de fait. Toute la bande frontalière malienne avec les localités comme Tinzaouatène, Tessalit, Aguelhok, Gao, et Kidal vit aujourd'hui largement de l'économie algérienne : carburant, produits de l'industrie alimentaire, marchés hebdomadaires transfrontaliers. Cette interdépendance économique rend la rupture difficilement tenable dans la durée pour les populations du nord malien.
Le dossier sécuritaire, cœur de la relance
Ces derniers jours, plusieurs dizaines de soldats maliens détenus depuis des mois par le Front de libération de l'Azawad (FLA) et les groupes jihadistes affiliés au JNIM ont été libérés (82 militaires le 13 août, puis une vingtaine supplémentaire le 23 août 2026) dans des opérations où la médiation algérienne a joué un rôle reconnu par des sources proches du dossier. Pour Bamako, l'attente vis-à-vis d'Alger va au-delà de ces libérations ponctuelles. En réalité, les autorités maliennes espèrent que l'Algérie puisse exercer son influence sur certains segments du FLA dans l’espoir d'un nouvel accord qui serait plus favorable que l'accord d'Alger de 2015, dont elle avait dénoncé par le passé l'instrumentalisation. Ce point figurait d'ailleurs explicitement à l'agenda diplomatique de la visite du 24 août, l'Algérie affichant sa volonté de retrouver un rôle de médiateur dans le Nord du Mali, plus de deux ans après la rupture de fait de cet accord.
De son côté, Alger espère renouer une alliance traditionnelle et retrouver une atmosphère plus favorable à ses intérêts stratégiques dans la région, notamment pour contrebalancer l'influence grandissante du Maroc. Ce dernier partenaire traditionnel du Mali, tente aussi, dans le cadre de l’initiative Atlantique d’offrir l’opportunité d’un désenclavement des pays de l’AES en misant sur une véritable diplomatie d’influence à défaut d’un pied stratégique réel au Sahel.
L'ombre du Maroc et de la Russie
Il est notoire que le rapprochement algéro-malien ne se joue pas dans un vide géopolitique. Rabat aurait, récemment d’après certaines sources, joué un rôle de médiation dans la libération de l'agent français Yann Vézilier qui était détenu par Bamako ; un épisode qui illustre en outre les solides relations que le Mali continue d'entretenir avec le Maroc, en parallèle de son rapprochement avec Alger. Pour le royaume chérifien, la perspective est limpide : miser sur son initiative atlantique pour asseoir une diplomatie d'influence en Afrique subsaharienne, notamment dans les pays de l’AES. Sauf que dans le même temps, l'Algérie, frontalière du Mali et du Niger, cherche à préserver son ancrage stratégique dans le Sahel. Un ancrage déjà renforcé côté nigérien : le président du Niger Abdourahamane Tiani, s'était rendu à Alger le 21 février 2026 pour une visite de travail et d'amitié, accueilli par Tebboune et accompagné notamment du général d'armée Salifou Modi, ministre d'État à la Défense et numéro deux du régime nigérien.
À cette rivalité avec le Maroc s'ajoute la présence de la Russie, désormais partenaire militaire de référence du régime malien à travers l'Africa Corps (ex-Wagner). Bamako semble, ainsi, avoir pris conscience que la fragilité persistante de la situation au nord du pays tenait aussi à l'absence de coopération en matière de renseignement avec l'Algérie ; une lacune que la relance actuelle vise à combler. Cependant, reste une équation au demeurant loin d’être résolue : celle du FLA lui-même ainsi que de l'accueil de réfugiés sur le sol algérien, qui continue de rendre encore plus complexes les équilibres au Nord du Mali. Le chemin parcouru en un an et demi est, certes, réel. Toutefois, il n'efface pas pour autant les zones d'ombre qui avaient nourri la rupture.