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Sénégal – Maroc : « Il faudra mieux préserver ces ressources qui garantissent à la relation sa capacité de se réinventer perpétuellement » (Bakary Sambe) Spécial

Entretien réalisé par Aliou Ngamby NDIAYE, Le Soleil

« Les malheureux incidents et les débats qui s’en sont suivis, ont été l’occasion d’une thérapie collective qui a eu son utilité. Ils nous ont révélé qu’un acquis a toujours besoin d’être consolidé surtout au fil du temps et avec l’émergence de nouvelles générations dans les deux pays, non forcément connectées à l’histoire commune ou nourrie des ressources symboliques qui sous-tendent une relation qui a survécu à tous les régimes et changements politiques au Sénégal et au Maroc. Et il en sera ainsi de tous les malentendus superficiels. Mais il faudra, nécessairement, éduquer et sensibiliser davantage les peuples respectifs à la teneur et au sens des rapports qui unit nos deux pays, ne serait-ce que pour mieux préserver ces ressources qui lui garantissent la capacité de se réinventer perpétuellement », avertit Dr. Bakary Sambe dans cet entretien.

À l’heure où se tient à Rabat, du 26 au 28 janvier 2026, la 15e session de la Grande Commission mixte maroco-sénégalaise – en présence notamment des Premiers ministres Ousmane Sonko et Aziz Akhannouch –, cette rencontre intervient dans un contexte marqué par l’exemplarité historique des relations bilatérales, mais aussi par les remous passagers liés à la finale de la CAN 2025 remportée par le Sénégal à Rabat. Dans cet entretien accordé au quotidien national sénégalais, Le Soleil,  juste avant l’événement, Dr Bakary Sambe, président du Timbuktu Institute et spécialiste reconnu des relations arabo-africaines, décrypte les fondements profonds de cette coopération « rarement égalée » en Afrique : du traité d’amitié de 1966 à la Convention d’établissement de 1964 – célébrée en 2025 comme un acte fondateur unique –, en passant par l’accélération spectaculaire sous le règne de Mohammed VI et l’essor du « Maroc africain ».Il analyse aussi le rôle structurant de la Commission dans le suivi des accords, la réciprocité rare en matière de bourses et d’accès à l’emploi public, ainsi que la capacité des deux pays à dépasser les tensions sportives grâce à une conscience partagée de l’enjeu stratégique et symbolique de leur lien séculaire. Une plongée éclairante sur une relation modèle, appelée à se renforcer encore. Dr. Bakary Sambe est le Président du Timbuktu Institute, enseignant-chercheur à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, spécialiste du Maroc et des relations arabo-africaines et du Moyen Orient, ayant publié deux ouvrages sur la politique africaine du Maroc dont le dernier en date « Le Maroc africain, Trajectoires d’une ambition continentale » (2024)

Le Sénégal et le Maroc tiennent, du 26 au 28 janvier 2026, la 15e session de la Grande commission mixte entre les deux États. Quels sont les secteurs clés qui structurent traditionnellement les travaux de cette Grande commission mixte ? 

Lors des différentes sessions de la Commission, des groupes de travail examinent l’état de la coopération bilatérale et élaborent des programmes à court terme. Ces derniers feront l’objet de futurs protocoles de coopération après chaque session. Il y a ainsi un ensemble d’instruments juridiques régissant la coopération formelle entre les deux pays. Ces instruments touchent tous les domaines d’activités : l’économie, le social, la culture, la science… Sur le plan commercial, un accord du 13 février 1963 réglemente les échanges entre les deux pays. Ce, sur la base de l’octroi réciproque des autorisations d’importation et d’exportation. Le développement fulgurant des échanges et le caractère stratégique de la coopération dans divers domaines nécessitent la révision et surtout le renforcement des cadres juridiques et des mécanismes.

Comment évaluez-vous l’évolution de la coopération entre le Sénégal et le Maroc au regard des quatorze sessions précédentes ?

Je me souviendrai toujours, lorsque le quotidien national sénégalais Le Soleil analysait l’évolution de cette coopération, à la veille de la visite du Roi Mohammed VI en mai 2001, à Dakar, et qui résume parfaitement cette évolution en évoquant « une parfaite symbiose, une alliance bilatérale rarement égalée dans la coopération Sud-Sud. ». En plus d’un traité d’amitié et de coopération conclu dès 1963, les deux pays étaient déjà, à l’époque, liés par, au moins, huit autres accords et quatre conventions. Ces instruments juridiques sont constamment renforcés par plusieurs protocoles. Contrairement à d’autres accords et conventions signés entre les États du Sud au lendemain des visites officielles et qui sont, vite, rangés dans les archives sans grands effets, ceux entre le Sénégal et le Maroc bénéficient d’un suivi hors du commun sur le continent comme le démontrent la tenue de la Commission. C’est une coopération vivante constamment irriguée par l’envie partagée d’aller toujours plus loin. Le Sénégal et le Maroc sont en concertation permanente sur plusieurs questions de développement, africaines ou internationales. Pour ce faire, un comité spécial permanent veille au bon fonctionnement de la coopération et à l’application des différents accords et traités signés entre les deux pays. Mais l’avènement du règne du Roi Mohammed VI a, de manière inouïe, accéléré cette coopération en lui donnant plus de substance mais surtout un nouvel élan qui a rendu possible un renforcement exceptionnel de cette relation à laquelle l’économie, les investissements massifs dans les secteurs bancaires et financiers ont donné une réelle substance. C’est tout le sens du « Maroc africain » que j’analyse dans mon ouvrage du même titre et rappelé par le communiqué du Cabinet royal le jeudi 22 janvier dernier. 

Le 27 mars 1964 à Dakar, la convention d’établissement entre le Sénégal et le Maroc a été signée sous les visions du premier président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor et du Roi du Maroc, Hassan II. Quelle est l’importance de ce document dans la coopération bilatérale ?

On pourrait avancer, sans risque de se tromper, que l’Acte fondateur le plus significatif dans l’histoire des relations bilatérales entre le Sénégal et le Maroc fut la Convention d’établissement signée depuis le 27 mars 1964. Elle a été signée lors de la visite historique de sa Majesté le Roi Hassan II au Sénégal pendant laquelle il inaugura la Grande Mosquée de Dakar construite par son architecte personnel un certain Gustave Collet. Elle sera ratifiée du côté marocain en 1965. Cette convention, que Timbuktu Institute vient de célébrer durant toute l’année 2025 est tellement importante que les deux chefs d’États ont accordé à l’Institut leur haut-patronage conjoint. Elle dispose, clairement, en son article premier de la Section 1 : « Sans préjudice des conventions intervenues ou à intervenir entre les deux parties contractantes, les nationaux de chacune des parties pourront accéder aux emplois publics dans l’autre État dans les conditions déterminées par la législation de cet État. ». Le Maroc est, ainsi, le seul État au monde où un Sénégalais peut, en principe, accéder à des emplois réservés aux nationaux et vice versa. Les célébrations de ce 60e Anniversaire lancées officiellement en février 2025 à Dakar par l’Ambassade du Maroc et le Ministère de l’Intégration africaine et des affaires étrangères ont été clôturées symboliquement dans les provinces Sud du Maroc par un Symposium sanctionné par la Déclaration de Laayoune – entre l’Université Mohammed VI-Polytechnique et Timbuktu Institute-  et le Forum bilatéral « Le Sénégal sur la baie de Dakhla ».

Le Sénégal et le Maroc ont disputé la finale de la Can 2025 qui s’est tenue à Rabat. Est-ce que le levier de la diplomatie sportive peut renforcer les relations politiques et diplomatiques entre les deux pays ?

Le sport et surtout le football sont devenus le lieu de toutes les passions même celles déchainées par les incompréhensions passagères. Mais, je reste persuadé que quel que soit l’enjeu d’une finale de la CAN elle ne sera, le temps passant, qu’une parenthèse sportive infinitésimale dans le long cours d’une histoire faite d’affinité naturelle sur le socle d’un tas de ressources symboliques et historiques partagées dont les deux peuples et leurs leadership politiques ont pleinement conscience. Les malheureux incidents et les débats qui s’en sont suivis, ont été l’occasion d’une thérapie collective. Ils nous ont révélé qu’un acquis a toujours besoin d’être consolidé surtout au fil du temps et avec l’émergence de nouvelles générations dans les deux pays, non forcément connectées à l’histoire commune ou nourrie des ressources symboliques qui sous-tendent une relation qui a survécu à tous les régimes et changements politiques au Sénégal et au Maroc. Et il en sera ainsi de tous les malentendus superficiels. Mais il faudra, nécessairement, éduquer et sensibiliser davantage les peuples respectifs à la teneur et au sens des rapports qui unit nos deux pays. Je dis toujours aux diplomates des deux pays, qu’aussi précieux qu’il puisse être aucun bien ne doit détruire ce lien.

Une tension a été notée lors de cette finale remportée par le Sénégal à Rabat. Est-ce que cette session de la Grande commission mixte peut aider à dépassionner cet épisode ?

Ce qui est extraordinaire dans cette relation quasi sacralisée est qu’elle peut indéfiniment compter sur des « gardiens du temple ». Depuis le début de cet épiphénomène qui ne doit pas rendre alarmiste au point de perdre de vue l’enjeu existentiel d’une coopération Sud-Sud servant de modèle à l’échelle du continent. En plus des bonnes volontés, les déclarations responsables et volontaristes du leadership politique des deux pays montrent qu’il y a une claire conscience commune d’un lien sacré à préserver. En attestent les communiqués successifs du Ministre Cheikh Niang, de la Zaouia Tijaniyya de Fès et d’innombrables figures symboliques de cette relation. De plus, après les félicitations élégantes et les hommages rendus au peuple marocain et à son Souverain par le Président de la République Bassirou Diomaye Faye, les échanges téléphoniques entre les deux premiers ministres Aziz Akhannouch et Ousmane Sonko, le ton apaisant et plein de sagesse du Roi Mohammed VI dans le récent communiqué du Palais Royal vient de fermer la porte à tous les oiseaux de mauvais augure. Au vu de son contexte et de la compréhension commune des enjeux, la prochaine Session de la Grande commission, à Rabat, donnera un nouvel élan à l’exemplarité de la coopération sénégalo-marocaine.

 

Source : Interview parue dans le journal Le Soleil des Samedi 24 et 25 janvier