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Effectuée dans le cadre d'un partenariat entre OSIWA et leTimbuktu Institute African Center for Peace Studies, l’étude exploratoire sur les acteurs religieux face à la pandémie de COVID-19 en Afrique de l’Ouest vise à identifier les ressorts de la collaboration entre l’État et la religion dans la gestion des crises sanitaires de grande ampleur. Au Bénin, cette étude se justifie par le rôle fédérateur des énergies et des croyances que joue la religion, qui lui permet dans certaines circonstances d’élargir sa sphère d’influence, voire d’empiéter sur des plates-bandes qu’on croirait réservées à l’État. La religion au Bénin, qu’elle soit importée ou endogène, tisse et entretient des liens étroits avec le sommet de l’État, tout en tenant en haleine des milliers de fidèles. Ainsi, en contribuant aux côtés de l’État à faire prospérer les politiques publiques ou en contestant des décisions qui contrecarreraient la liberté de culte, les acteurs religieux constituent sans doute une force sociale avec laquelle il faut compter lorsque viennent les heures difficiles de prise en charge de situations sécuritaires ou sanitaires menaçant la vie de milliers de citoyens.

 

Téléchargez la note d'analyse :  Acteurs religieux et politiques au Bénin, vers quelle tendance post-covid-19 ?

Quelles conséquences de la guerre russo-ukrainienne pour le continent africain ? Comment L’Afrique se repositionne sur le nouvel échiquier mondial ? Continuera-t-elle à jouer le rôle de variable d’ajustement ou l’Afrique profitera de cette nouvelle conjoncture pour mieux tirer son épingle du grand jeu qui se déroule dans un contexte différent de celui de la guerre froide ? Cette situation inédite assimilable à une « paix chaude » est-elle simplement le fait d’une crise ou ouvre-t-elle de nouvelles perspectives pour un meilleur positionnement africain ?

Dans la chronique hebdomadaire du Timbuktu Institute en partenariat avec Medi1TV, Dr. Bakary Sambe appelle à une lecture africaine réaliste de ce conflit qui selon lui révèle que « la fragilité de la paix mondiale appelle à un changement de paradigme et impose un nouveau regard sur la notion de sécurité collective ».

 

Dr. Sambe, depuis le déclenchement de ce conflit russo-ukrainien, vous appelez constamment à une lecture africaine réaliste de la nouvelle géopolitique qui se dessine afin que, je vous cite, « le continent ne subisse pas ce nouveau grand jeu mais en devient un acteur à part entière ». Quelle est, en réalité, cette lecture africaine que vous préconisez ?

 

Vous savez, ceux qui analysent le conflit sous l’angle de la personnalité de Poutine dans son rapport avec l’Occident et les démocraties libérales, font fausse route. Il s’agit d’analyser tout simplement les stratégies des États dans leur volonté d’assurer leur survie. Ceux qui l’analysent sous le prisme du droit international sont aussi soit naïfs soit de mauvaise foi. Il est triste de le constater mais le droit international ne s’applique pas aux grandes puissances, c’est là d’ailleurs la principale raison du droit de veto. C’est d’offrir à certains États la possibilité de s’extraire du caractère impératif du droit international. L’OTAN est intervenue en Yougoslavie sans mandat de l’ONU et a poussé l’organisation à sortir une résolution pour légitimer a posteriori l’intervention. Ce qui se passe actuellement est ce qu’on appelle en théorie des Relations Internationales un dilemme de sécurité. Parce que l’inclusion de l’Ukraine dans l’Otan signifie pour la Russie une vulnérabilité, notamment en réduisant son accès à la Mer noire. C’est pour cette même raison que Poutine avait d’ailleurs annexé la Crimée. Les deux blocs vont multiplier les terrains d’affrontement. Et cette nouvelle situation doit alerter l’Afrique.

 

Donc, Bakary Sambe, si je vous comprends bien l’Afrique pourrait devenir un de ces terrains d’affrontement. Quels sont les éléments qui vous poussent vers cette analyse ?

 

Cet affrontement par pays interposés a beaucoup marqué l’ordre international ces dernières années et nous a installé dans ce que je pourrais appeler une « paix chaude » c’est à dire une paix sous laquelle bouillonne des antagonismes que l’on essaie de régler par des conflits par procuration. La Syrie est l’exemple parfait, et même le Mali se dirigerait vers ce sens-là. c’est donc dire que pour avoir la paix, celui qui a le moindre coût à payer doit faire le plus de concession. Il ne faut pas l’oublier, les deux camps que nous avons en face , se sont affrontés indirectement en essayant de dérouler une stratégie de « regime change » c’est-à-dire en appuyant leurs alliés locaux pour qu’ils aient le pouvoir. Aujourd’hui, nous sommes en plein dans la configuration qui nous permet de convoquer la notion de off-shore balancing qui est le mécanisme par lequel les grandes puissances classiques s’assurent que le basculement stratégique du continent, qui, aujourd’hui, peut changer la configuration des puissances sur la scène internationale, ne se fera pas à leur dépens ou même mieux se fera à leur avantage. Nous l’avons, récemment, vu avec le discours tenu par le Président Macky Sall devant Vladimir Poutine expliquant que le continent ne votait plus sur injonction ou par simple alignement. Cet acte posé montre que la voix de l’Afrique pourrait être désormais plus audible

 

Est-ce donc la fin du paradigme de la domination ou le début de l’ère d’une renégociation des rapports de force dans un nouveau contexte international que vous semblez décrire comme pouvant ouvrir de nouvelles perspectives pour notre continent ?

 

Oui, absolument, Aujourd’hui, la situation a changé et l’Afrique, si seulement son leadership politique en devenait conscient, devrait mieux tirer son épingle de ce nouveau grand jeu. Pour trois raisons au moins : D’abord, nous sommes dans un monde divisé dans lequel les alignements sont à la fois multiples et diffus. Ensuite, nous sommes dans un monde ou la distribution de la puissance est très fragmentée avec l’effet combiné de puissances classiques qui déclinent, de puissances émergentes qui montent, et d’une multitude d’Etats qui réclament le statut de middle power. Enfin, et c’est cela le déclic, nous sommes dans le contexte d’une Afrique qui par le double effet d’une élite de plus en plus décomplexée et d’une population plus exigeante, cherche à mieux tirer son épingle dans le jeu des relations internationales. Dans ce contexte qui, pour une fois, peut nous être très profitable, l’Afrique passe, du moins dans les perceptions, d’une zone acquise, de simple variable d’ajustement, à une zone plus confortable et avantageuse dans laquelle son influence et son poids pourraient décider de la balance du pouvoir à l’échelle internationale.  

Ferjani, Mohamed-Chérif, 1951‒ | Library of the Dominican Institute for  Oriental StudiesPr. Mohamed Cherif FERJANI[1]

Président du Haut-Conseil, Timbuktu Institute

Les Africains sont partagés par rapport à l’intervention russe en Ukraine. D’une part, ils souffrent des conséquences de cette guerre et plus particulièrement de la pénurie des produits de première nécessité que leurs pays importaient de l’Ukraine et de la Russie. D’autre part, ils ne comprennent pas pourquoi les pays de l’OTAN, et plus particulièrement les Etats-Unis et les pays européens, dont la Grande Bretagne et la France qui ont longtemps dominé leurs pays, se mobilisent tant contre l’intervention russe dans ce pays alors qu’ils ont fermé et ferment les yeux sur d’autres interventions dans d’autres pays : celles des Etats Unis eux-mêmes en Irak, en Afghanistan, en Libye, en Syrie et dans bien d’autres pays, celles de la France en Libye, au Mali, et dans d’autres pays, celles de la Turquie au Nord de la Syrie, celle de l’Arabie et des Emirats, soutenus par l’Egypte, les Etats-Unis et la France, au Yémen ; sans parler de l’impunité assurée à Israël malgré ses agressions permanentes contre les Palestiniens et ses pays voisins. la Russie elle-même était intervenue en Géorgie (1991-1993), en Ossétie (en 1992 et en 2008), au Tadjikistan (1992-1997, en Tchétchénie (1999-2009), dans le Caucase (1992-1997), en Crimée et dans le Donbass depuis 2014, en Syrie, en Libye et dans plusieurs pays africains, directement ou par le
biais du Groupe Wagner depuis sa création par un ancien officier de l’armée rouge en 2013, etc.

Les Africains, comme d’autres peuples, ne supportent plus cette logique de deux poids deux mesures. Ils ne peuvent pas s’empêcher de voir dans l’attitude des pays de l’OTAN une solidarité inhérente aux liens culturels et religieux entre l’Ukraine et les pays européens et à l’Amérique du Nord. Ils ne sont pas les seuls à penser que c’est une confirmation de la volonté de l’OTAN d’étendre ses bases dans des pays appartenant auparavant au Pacte de Varsovie. Ils ne sont pas loin de partager, sur cette question, le point de vue de la Russie qui se dit menacée par l’OTAN accusé de ne pas avoir tenu ses promesses à Gorbatchev, en 1989, concernant la non intégration des anciens pays du Pacte de Varsovie à l’OTAN, alliance qui a perdu sa raison d’être avec la fin de son rival, le Pacte de Varsovie. Par ailleurs, la sympathie de beaucoup d’Africains à l’égard de la Russie, mais aussi à l’égard de la Chine, se nourrit des déceptions à l’égard des Etats-Unis, de la France, de l’Europe, dont les politiques actuelles en Afrique sont perçues comme le prolongement de leur passé colonial et esclavagiste. Ils ne leur pardonnent ni leur soutien aux dictatures en place dans beaucoup de pays africains, ni les catastrophes consécutives à leurs interventions sous couvert de lutte contre le terrorisme, d’aide au développement et de promotion de la démocratie et des droits humains.

Les Africains n’ont pas tort de voir la main des Etats-Unis et de l’Europe derrière les politiques néolibérales imposées à leurs pays par le FMI, la Banque Mondiale, les institutions financières internationales et l’OMC, au nom du nécessaire réajustement structurel, de la vérité des prix, de l’ouverture sur le  marché international, de la libre circulation des capitaux et des marchandises, du désengagement économique et social de l’Etat. Ces politiques ont aggravé partout les inégalités entre le Nord et le Sud et dans chaque pays ; elles ont condamné à la faim et à la misère des millions d’Africains, fermé la porte devant l’intégration des jeunes et des moins jeunes qui se voient condamnés à tenter l’émigration vers les pays riches du Nord ou, à défaut, à rejoindre les groupes armés, les mouvements jihadistes comme Boko Haram, l’Etat islamique du Grand Sahara ou d’autres groupes jouant sur la mobilisation des solidarités religieuses, ethniques, tribales, territoriales, groupes qui se livrent sans scrupules aux trafics de toute sorte.

Déchantant des promesses de développement, de démocratie, de liberté et des promesses de progrès social, jeunes et moins jeunes deviennent des candidats à la mort sur le chemin de l’exil à travers le Sahara et dans les eaux de la Méditerranée devenue le pls grand cimetière africain, ou dans les rangs des groupes armées du Jihad, des guerres ethnico-tribales et des réseaux de trafic de tout genre (contrebande, drogue, vente d’êtres humains renouant avec les forme les plus rétrogrades de l’esclavage, etc.).  La Russie de Poutine, la Chine, voire la Turquie ou l’Iran, sont à leurs yeux les « alliés de leur revanche sur le colonialisme, et sur les nouveaux visages de l’exploitation et de l’oppression incarnés par les multinationales et les armées de la France, de la Grande-Bretagne, de l’Europe, des Etats-Unis et de leurs alliés. C’est pourquoi, sans chercher à comprendre les raisons qui ont poussé la Russie à intervenir en Ukraine, ils lui donnent raison rien que parce que l’Europe et les Etats-Unis ont volé au secours de l’Ukraine, sans se soucier du droit du peuple ukrainien à se défendre contre l’agression de son puissant voisin. Beaucoup de ceux qui applaudissent l’intervention de l’armée de Poutine en Ukraine étaient, à raison, choqués et indignés par les interventions russes en Afghanistan, dans le Caucase, en Tchétchénie, ou par le politique de la Chine à l’égard des Ouïgours. 

Ils ne cherchent pas à faire le lien entre l’intervention russe en Ukraine et d’autres interventions dans d’autres pays ou régions du monde qu’ils dénoncent à raison, sans problème. On  reproduit ainsi le réflexe de « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » ; on applaudit les coups d’Etats des juntes qui font appel au soutien du Groupe Wagner et de la Russie, de la Chine ou d’autres pays prêts à prendre la place de leurs rivaux ... Ils persisteront dans cette attitude jusqu’au jour où les nouvelles juntes au pouvoir et leurs soutiens étrangers se trouveront confrontés à de nouvelles émeutes de la faim, de nouvelles explosion de désespoir ; ou jusqu’au jour où les nouveaux maîtres se trouvent nez-à-nez avec les groupes jihadistes et groupes armés de toute sorte qui surfent sur la colère des populations à nouveau oubliées, comme on  commence à le voir au Mali, où l’Etat Islamique au Grand Sahara a profité du vide laissé par le départ des derniers soldats français engagés dans l’opération Berkane pour prendre pied dans la région de Gao et Ménaka, près de la frontière avec le Niger.

C’est pourquoi les peuples africains ont intérêt à se montrer solidaires avec tous les peuples victimes d’agressions, quels que soient les agresseurs et quelles que soient leurs victimes. Ils doivent tirer les leçons de l’histoire montrant qu’il ne faut pas faire confiance à des puissances qui n’ont aucun scrupule à dominer d’autres pays et qui ne cherchent qu’à supplanter leurs rivaux pour conquérir des marchés, piller des richesses, s’assurer des positions stratégiques, sans se soucier du sort des populations des pays qu’elles dominent.

 

*cet article est une tribune libre et ne reflète pas forcément une position de l’institut

Dr. Bakary Sambe est directeur régional de Timbuktu Institute- African Center for Peace Studies (Dakar, Niamey, Bamako), un think tank régional leader dans le domaine de la réflexion stratégique et la prévention des conflits. Fondateur de l'Observatoire des Radicalismes et des Conflits Religieux en Afrique, Sambe est enseignant-chercheur à l'Université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal). Ses travaux actuels portent sur les stratégies endogènes en matière de prévention et de résolution des conflits, les dynamiques transfrontalières et l'expérimentation d'approches agiles dans les zones de crise.

Source : seneweb.com

Dans cet entretien accordé à Seneweb, il analyse la visite de Macky Sall en terre malienne pour la première fois depuis l’arrivée du Colonel Assimi Goïta au pouvoir. Le chercheur pose, également, son regard sur la guerre d’influence que se livrent les puissances étrangères sur le sol africain.

Le Président Macky Sall s’est rendu au Mali en visite officielle. Pour beaucoup, l’objet principal de la visite reste l’affaire des 49 militaires ivoiriens. Pensez-vous la même chose ?

Je ne peux croire que ce soit la seule raison. Le président Sall est allé au Mali à un double titre : en tant que chef d’Etat d’un pays voisin mais aussi avec la casquette de Président en exercice de l’Union Africaine. Il y a, d’abord, la question centrale de la conduite à terme de la transition qui a été la pomme de discorde entre la junte et la CEDEAO. Ensuite, l’insécurité grandissante dans ce pays qui, malgré tous les discours contre toute réalité sur une montée en puissance des FAMA (Forces Armées Maliennes), est en train d’inquiéter tout le monde. Il ne faut pas non plus négliger les préoccupations liées exactions au Centre du pays depuis les évènements de Moura et de Hombori qui risquent d’avoir comme contrecoup une exacerbation des velléités ethnico-communautaires dont les effets seraient dévastateurs pour la stabilité du Mali et de toute l’Afrique de l’Ouest. La réalité à intégrer est que la situation malienne est préoccupante et mériterait une implication plus prononcée de la CEDEAO et de l’Union africaine si on ne veut pas assister, encore de manière passive, au débordement de l’épicentre de la violence sur toute la région.

“Les récentes attaques qui ont pu atteindre Kati, le cœur stratégique et centre névralgique du pouvoir, sont les signes d’une totale défaillance du système de sécurité”

Est-ce que cette visite pourrait faire changer la dynamique empruntée par le Mali en ce moment ?

Je ne sais pas ce qui s’est dit en coulisse, mais derrière les rideaux diplomatiques, il faudra nécessairement aborder la question du calendrier de la transition, la place des partenaires internationaux et l’avenir de la Minusma. Je suis de ceux qui pensent que ce pays voisin n’a pas pris la meilleure trajectoire pour le moment. Les récentes attaques qui ont pu atteindre Kati, le cœur stratégique et centre névralgique du pouvoir, sont les signes d’une totale défaillance du système de sécurité. Avant cela, il y a eu d’abord Douentza qui n’avait pas subi d’attaques importantes depuis 2017, puis la position stratégique de Ségou, un point-clé ouvrant sur tout l’axe menant du Mali à la Côte d’Ivoire. Ensuite, c’est autour de Kolokani dans la région de Koulikoro, la porte de Bamako permettant d’avancer sans entraves vers l’Ouest. C’est après qu’il y a eu ce qu’on pourrait appeler le revers de Kati, le cœur stratégique et symbole de la sécurisation de Bamako, abritant le siège politique de la Transition, domicile de l’homme fort du régime, le Colonel Assimi GoÏta et du puissant ministre de la défense, Sadio Camara. Malgré cette réalité frappante, la quête de légitimité du pouvoir en place continue d’être bâtie sur des discours populistes, la recherche effrénée d’ennemis du Mali partout et l’instrumentalisation du sentiment nationaliste dans lequel, malheureusement, même des intellectuels et analystes africains sont tombés. Ceci au point de nier la réalité dérangeante de l’échec politico-militaire qui marque le contexte malien. Dans un tel contexte, il faudrait des initiatives urgentes et j’espère que la visite du Président Macky Sall n’a pas été  un one shot ou un coup d’éclat diplomatique. La situation du Mali mérite une mobilisation urgente.

“La position sénégalaise à l’ONU lors du vote des sanctions contre la Russie lui a finalement permis d’être entendu par Poutine”

Macky Sall est allé à Bamako après s'être rendu en Russie récemment. Est-ce le signe d'un rapprochement sénégalo-russe ?

Vous savez, les principes généraux de la diplomatie sénégalaise n’ont pas beaucoup changé. D’abord, une diplomatie de bon voisinage initiée par Senghor, perpétuée par ses successeurs et caractérisée par des principes directeurs comme la retenue, le partage, la jonction des intérêts, la concertation permanente, la solidarité africaine et la complémentarité sous régionale. Donc, une visite au Mali dans ce contexte n’a pas forcément besoin de soubassements internationaux. Si vous faites allusion à la visite du Président Sall en Russie, on a vu qu’il l’avait bien mise sous le parapluie de l’UA ; ce qui explique le déplacement à Moscou avec le président de la commission de l’Union africaine, Faki Mahamat. La position sénégalaise à l’ONU lors du vote des sanctions contre la Russie lui a finalement permis d’être entendu par Poutine sur un sujet qui n’a pas non plus fâché ses alliés occidentaux. Cela s’appelle sauver le chou et la chèvre bien que l’équilibrisme ait ses limites dans le temps. Malgré tout, c’est cette retenue qui a fait que notre pays puisse demeurer dans le jeu surtout dans cette excellente position de pouvoir parler à tous sans fâcher grand monde. Mais sur le Mali, le Sénégal doit prendre conscience qu’il a une responsabilité particulière au regard non seulement du continuum socioculturel et historique mais aussi sur le plan sécuritaire.

“L’Afrique est en train de jouer encore une fois le rôle de variable d’ajustement pour certaines puissances”

Tour à tour, le ministre Russe des Affaires Étrangères, le Président Français, Emmanuel Macron et Antony Blinken, le Secrétaire d’Etat américain ont fait des tournées en Afrique. Est-ce la confirmation de la perte de vitesse de l’Occident sur le continent ?

L’Afrique est en train de jouer encore une fois le rôle de variable d’ajustement pour certaines puissances. Nous sommes comme dans un air d’ancien nouveau temps : une véritable guerre, pas si froide que ça. Le nouveau grand jeu qui se déploie sous nos yeux rappelle que les deux camps qui s’affrontent aujourd’hui l’avaient déjà fait indirectement en essayant de dérouler une stratégie de « regime change » c'est-à-dire en s’appuyant sur leurs alliés locaux pour qu’ils aient le pouvoir. Cet affrontement par pays interposés, comme vous le savez, a beaucoup marqué l’ordre international ces dernières années et nous a installé dans ce qu’on pourrait appeler une « paix chaude » c’est à dire une paix sous laquelle bouillonne des antagonismes que l’on essaie de régler par des conflits par procuration. La Syrie est l’exemple parfait, et même le Mali se dirigerait dans le même sens et peut-être pas que le Mali. Aujourd’hui face à la Chine dont l’influence par les infrastructures a pu faire oublier les idéaux de démocratie et de droits humains, on dirait qu’il resurgit un bloc occidental qui retourne à ses classiques autour d’idéaux à universaliser. Après le sommet pour la démocratie organisé par les USA, le Nouveau Sommet Afrique-France de Montpellier en 2021, les Etats-Unis et la France se rejoignent, en Afrique, sur la promotion de telles valeurs malgré la différence de styles. Une autre cause commune va davantage les rapprocher : contrer l’influence grandissante de la Russie, combat qui se mènera sous le signe de la lutte contre l’autocratie et la promotion de la démocratie.

“Sur le plan diplomatique, Macky Sall a moins secoué le cocotier que le Président Wade bien qu’il ait profité des ouvertures entreprises sous son magistère”

Récemment Macron a pointé l'hypocrisie de certains dirigeants africains qui mettent dos à dos la Russie et l'Ukraine. Certains ont estimé qu'il visait Macky Sall. La position sénégalaise fâche-t-elle ses alliés traditionnels ?

Aujourd’hui, nous sommes en plein dans la configuration qui nous permet de convoquer la notion d’« off-shore balancing » qui caractérise la nouvelle bataille qui se déploie sur le continent. Il devient le mécanisme par lequel les grandes puissances classiques s’assurent que le basculement stratégique du continent qui peut changer la configuration des puissances sur la scène internationale, ne se fera pas à leur dépens. Lorsque Antony Blinken dit clairement, sans complexe, que l’avenir du monde se jouera en grande partie sur le continent africain, c’est que les Américains, contrairement à d’autres restés sur de vieux schémas, ont réellement compris qu’il était temps de changer de paradigme. Dans ses relations avec les autres pôles du monde, les grands principes de la diplomatie sénégalaise ont toujours reposé sur le non-alignement, le règlement pacifique des conflits, le dialogue, la recherche constante de la paix, la non-ingérence dans les affaires des Etats et l'ouverture au monde. Mais, à l’heure du soft power, ces principes ont fait leur temps. Il est vrai que, sur le plan diplomatique, Macky Sall a moins secoué le cocotier que le Président Wade bien qu’il ait profité des ouvertures entreprises sous son magistère.

“La leçon à tirer de l’insécurité grandissante au Mali est que malgré la présence de la Russie, l’armée n’a pas pu déjouer une attaque dont les signes annonciateurs étaient nettement perceptibles depuis l’avancée à partir du Centre du pays”

Est-ce que la présence de la Russie est à craindre ? Face à cette guerre de positionnement entre l’occident et la Russie, quelle posture devrait adopter l’Afrique ?

Nul ne peut nier l’importance stratégique de l’Afrique qui, à mon avis, va continuer à s’accroître pour, au moins, trois raisons. On est en face d’un monde divisé dans lequel les alignements sont à la fois multiples et diffus. Il y a aussi le fait que, dans le monde actuel, la distribution de la puissance est très fragmentée. Enfin, il y a l’effet combiné de puissances classiques qui déclinent, de puissances émergentes qui montent, et d’une multitude d’Etats qui réclament le statut de middle power. Logiquement incomprise et continuant d’interroger, la posture du Sénégal lors du vote des sanctions contre la Russie reste floue et était, quelque part, révélatrice d’une frilosité face à la montée du discours populiste nationaliste chez nous aussi. Mais au final et en apparence, le discours du Président Macky Sall devant Poutine paraissait comme pour expliquer que le continent ne votait plus sur injonction ou par simple alignement. Je crois personnellement qu’on est en présence d’une Afrique qui, par le double effet d’une élite plus décomplexée et d’une population plus exigeante, cherche à mieux tirer son épingle dans le jeu des relations internationales. Cependant, Macky Sall semble aussi bien avoir en tête la nécessité du soutien international, aujourd’hui, à la tête du Sénégal ou demain s’il était tenté par d’autres horizons.


Vous travaillez beaucoup sur le terrorisme djihadiste. L'hydre se répand au Togo, en Rdc et s'est installée durablement au Mali, au Niger et au Burkina. Comment le Sénégal fait face à cette menace tentaculaire ?

Il y a eu une erreur d’appréciation dès le début de la crise sahélienne en extrayant le Sahel central du reste de l’Afrique de l’Ouest en ignorant complètement, ce que j’appelle souvent, le débordement progressif des épicentres. Je vais être franc avec vous. La leçon à tirer de l’insécurité grandissante au Mali est que malgré la présence de la Russie, l’armée n’a pas pu déjouer une attaque dont les signes annonciateurs étaient nettement perceptibles depuis l’avancée à partir du Centre du pays. La réalité est que le Mali a plus que jamais besoin du soutien de ses voisins comme de la communauté internationale. La lutte contre le terrorisme dans ce pays et la circonscription de la menace sont d’un enjeu vital pour la sécurité régionale. Comme je le répète, aussi, souvent, l’insécurité au Mali n’est plus seulement un problème malien, mais une préoccupation régionale prioritaire qui mériterait un plus grand engagement. Mais on connaît le dilemme dans les relations avec ce pays où on vient à peine de sortir du bras fer des sanctions de la CEDEAO en espérant une issue politique. Comment, dans ce contexte tendu, préconiser un engagement en faveur d’un pays en transition difficile et où la légitimité des actuels gouvernants se construit sur le rejet et la méfiance vis-à-vis des voisins ?

 

(Par Hervé BRIAND - Sahel Senior Analyst)

La nouvelle stratégie ou plutôt les ambitions de la France en Afrique de l'Ouest, et plus particulièrement au Sahel sur les plans sécuritaire et militaire,
semblent aujourd'hui plus pragmatiques, mais aussi plus discrètes, via une communication plus harmonieuse vis à vis des populations locales,
et ce aux fins d'une efficacité escomptée accrue.

Si les militaires français de la force Barkhane se mettent donc aujourd'hui davantage en appui des pays sahélo-sahariens demandeurs, de plus façon discrète,
sur les plans logistique et technique (Renseignement...), ils se mettent également à la disposition opérationnelle et tactique des armées locales, mais désormais,
uniquement sous le pouvoir décisionnel et à la demande expresse de ces États africains concernés.

C'est ce changement de paradigme qui fait toute la différence auprès des États-Majors militaires locaux, mais surtout vis à vis des Africains eux-mêmes.
Il y a lieu de croire que cette nouvelle méthode sécuritaire française, plus empreinte d'humilité, de complémentarité, de confiance et de respect réciproque
sera davantage comprise et davantage "acceptée" par les populations locales. À cet égard, un changement de nom de l'opération « Barkhane »
serait d'ailleurs plus approprié à la nouvelle approche et aux nouvelles missions de la force française d'appui militaire.

La communication militaire française devrait ainsi être davantage axée sur le respect des souverainetés des pays sahélo-sahariens et sa "mise à la disposition"
(y compris sporadiquement, voire au cas par cas...) des États concernés qui en font expressément et clairement (publiquement et/ou médiatiquement) :
Niger, Burkina Faso, Tchad, Bénin, Togo, mais aussi Mali, Libye... C'est cet "appui militaire à la demande" et de fait, ce "soutien manifeste au maintien de la
sécurité et de la paix", qui seront mieux admis et intégrés par les populations africaines les plus sceptiques dans ces zones de conflits multidimensionnels.

Suite au retrait militaire de la France au Mali, c'est au Niger, dans la région de Tillabéri, dans le cadre de l'opération militaire "ALMAHOU", que les postes aux frontières
bénéficient déjà de cette nouvelle stratégie/approche militaire française et se trouvent ainsi désormais renforcés discrètement au sein de cette zone poreuse dite
"des trois frontières" (Niger, Mali, Burkina Faso), avec une rapidité d'intervention sur zone aujourd'hui très largement accrue.

Toutefois, il paraît essentiel d'accentuer encore davantage le "Renseignement Nomade", notamment au cœur des communautés Peules et Touarègues,
mais également de développer plus intensément les réseaux tribaux locaux et régionaux, au travers des associations "femmes et enfants" en particulier...

Par ailleurs, dans le même temps, si les États africains, sous les pressions populaires, font face à une exigence accrue de souveraineté, ils doivent aussi prendre ou reprendre leur destin en main et affronter, à l'instar des autres pays du monde, des impératifs ou des souhaits d'indépendance ou de diversification d'ordre militaire, économique, mais aussi et surtout alimentaire et énergétique. C'est en ce sens que le pluralisme, d'abord économique, mais aussi énergétique, alimentaire et/ou sécuritaire, s'est donc installé progressivement en Afrique de l'Ouest et au Sahel en particulier, ces dernières années, probablement au détriment de la France...

Ainsi, bien qu'il n'y ait pas de développement possible sans paix durable, il semble que la France pâtisse de ce que j'appellerais un "effet Tunnel Barkhane", finalement plutôt antagoniste avec l'idée de développement économique, ce, dans l'esprit d'une partie des populations et certains investisseurs locaux, qui se sont tournés au fil du temps vers le pluralisme et d'autres partenaires économiques européens (Allemagne, Belgique, Luxembourg, Italie...), asiatiques (Chine, Inde, Japon...), moyen-orientaux, turcs ou russes...

Le fait que les autorités françaises aient misé depuis une dizaine d'années (et notamment depuis l'opération salvatrice "Serval"), probablement à tort, pour la majeure partie de leur stratégie et de leur politique ouest-africaine, sur une présence massive et relativement médiatique des forces armées françaises au Sahel, via l'opération de libération "Serval" au Mali, puis surtout avec l'opération de longue durée "Barkhane", a renvoyé l'image de la France comme une présence et une puissance exclusivement militaires, plutôt qu'un investisseur et un partenaire financier potentiel de premier plan.

Dans l'esprit d'une partie des populations sahélo-sahariennes la France renvoie, ainsi, depuis plusieurs années, l'image quasi-exclusive de "Barkhane" et d'une force armée étrangère jugée parfois injustement au fil du temps par certains comme une "force d'occupation" sur leur territoire...

Ainsi, "l'effet Tunnel Barkhane" semble avoir étouffé en partie aux yeux de certains, en tout cas médiatiquement ces dernières années, l'aspect primordial du développement économique, mais aussi culturel, dans les zones sahélo-sahariennes en corollaire des missions régulières de la force armée Barkhane, et ce, probablement au détriment des intérêts de la France elle-même...

Or, la France ne peut pas et ne doit surtout pas se réduire à "Barkhane" !

Essentiellement focalisée sur le domaine sécuritaire et la lutte contre le terrorisme, certes essentiels, les autorités françaises n'ont donc, probablement, pas assez accentué leur communication sur les aspects économiques, sociaux et culturels et les aides financières et techniques pourtant apportés à des projets de développement au Sahel.

Aussi, certains ressortissants ouest-africains, notamment au sein des diverses communautés sahariennes, n'ont sans doute pas la conscience et la connaissance des autres dimensions économique et culturelle de la présence et politique globale française au Sahel. La France remplit pourtant inlassablement au Sahel, et plus généralement partout en Afrique, ses actions et ses devoirs dans les domaines humanitaire, économique, social et culturel, j'en suis le témoin le témoin privilégié...

Mais si la communication à cet égard a sans doute été plutôt défaillante, force est de constater que pendant les "années Barkhane" les autres puissances concurrentes mondiales ont considérablement accéléré leurs implantations et élargi leurs influences diplomatiques, sécuritaires mais surtout économiques, en Afrique, parfois il est vrai au détriment de la France : Allemagne, Italie, Russie, Japon, Chine...

Dans le même temps, il est vrai que les pays africains jouent de cette concurrence et de ce pluralisme économique bienvenus qui s'offrent à eux... Il faut donc l'accepter !

C'est donc, aujourd'hui, davantage, sur le volet du développement économique, social, alimentaire et culturel qu'il conviendrait d'axer prioritairement et avec acharnement la communication des autorités françaises vis à vis de l'ensemble de la zone d'Afrique de l'Ouest (des zones sahélo-sahariennes, des pays du golfe de Guinée jusqu'au Sénégal...).

Enfin, le sentiment "anti-français" que l'on observe plus généralement aujourd'hui en Afrique de l'Ouest, via les officines étrangères (mais aussi intérieures) de propagande "anti-France", et qu'il faut combattre de manière plus appropriée, via notamment les réseaux sociaux et la promotion du développement économique, trouve probablement également son origine dans la posture jugée souvent trop oppressante, voire parfois ressentie par certains locaux comme arrogante, d'une France semblant imposer ses discours, ses choix politiques et ses décisions, notamment militaires, aux États africains concernés...

À cet égard, le discours préventif et bienveillant d'un ancien pays colonialiste sur l'hégémonie impérialiste russe, s'il est bien entendu parfaitement recevable auprès des autorités locales, peut toutefois ne pas paraître totalement "audible" ou "crédible" par une partie de la "rue africaine" qui tend désormais à ne surtout plus vouloir et accepter que des États étrangers (ex-colonialistes ou hégémoniques) lui "donne des leçons d'indépendance"... Certains discours occidentaux peuvent paraître parfois "contre-productifs" et susceptibles d'alimenter encore davantage un certain rejet de l'Occident et des "dictats" politiques, économiques, culturels ou sécuritaires.

À cet égard et à titre d'exemple, il en va de même concernant l'idée de création éventuelle d'une force "anti-putsch" au sein de la CEDEAO (Communauté Économiques des États de l'Ouest Africain) : si elle paraît légitime, ses éventuelles interventions (même au cas par cas) devraient, là encore, être très probablement engagées sous couvert d'un assentiment tacite "fort" des populations concernées, à défaut de s'exposer à un rejet ou à un procès en illégitimité du "contre-putsch" de la part d'une population locale fortement ancrée contre le pouvoir alors renversé... Il convient en effet de rappeler que les juntes militaires dites "pouvoirs de transition" notamment au Mali ou en Guinée Conakry (voire au Burkina Faso) sont toutes issues, certes de manière très opportuniste et "anti-démocratique", du fort mécontentement et du soulèvement populaire des populations locales, révoltées et lassées ces dernières années par les "mal-gouvernances" et la corruption endémique des anciens régimes et parfois de leurs dirigeants, pourtant élus "démocratiquement" et à ce titre soutenus alors par les Occidentaux...

Loin de légitimer les putschs en Afrique, c'est bien sûr le processus démocratique qu'il faut soutenir avec acharnement, en privilégiant les alternances politiques et en exerçant surtout une "pression légitime" de l'Occident en faveur des "bonnes gouvernances"...

Mais, soutenir, même tacitement, les "mal-gouvernances" est toujours une arme destructrice avec effet "boomerang" pour les Occidentaux !

Ce sont donc, de manière générale, toutes ces postures parfois "improductives", de moins en moins audibles et acceptées par les populations africaines, et surtout sa jeunesse, qu'il conviendrait aujourd'hui de "lisser" publiquement ou de réserver aux seuls dirigeants en place sous le sceau des discussions diplomatiques...

Médiatiquement, c'est un discours français plus proche et plus en phase avec les attentes concrètes et pragmatiques des populations locales (ouest-africaines et sahélo-sahariennes) en termes de développement économique et énergétique, de la jeunesse, d'une écologie durable, qu'il conviendrait de privilégier, plutôt qu'un certain suivisme ou attentisme des pouvoirs africains en place...

Enfin, la diplomatie française a, elle aussi, un rôle de premier plan à jouer dans la "restauration" de l'image de la France en Afrique : elle doit sans doute transformer son statut de "vieille diplomatie à la française" (avec ses atouts indéniables et souvent cruciaux au cours de l'Histoire...) en "INDUSTRIE DE LOBBYING POUR LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE" décomplexée au service aujourd'hui des partenariats commerciaux, financiers, des contrats et des projets de développements économiques, alimentaires, énergétiques et culturels en tous genres, entre les acteurs français et africains, et ce, avec une couverture médiatique appropriée : presse, télévision, radio et réseaux sociaux... !!

Si l'on n'écoute pas aujourd'hui la "rue africaine" (Niamey, Bamako, Ouagadougou...), les diverses communautés sahélo-sahariennes (Touaregs, Peuhls, Toubous...), mais aussi côtières (Sénégal, Côte d'Ivoire, Guinée...), et qu'on ne répond pas à leurs aspirations concrètes et légitimes en termes de développement économique et alimentaire, d'indépendance énergétique et sécuritaire, alors toute l’Europe et la France en subiront les diverses conséquences sécuritaires et même migratoires.

[1] NB : les idées et positions soutenues dans cet article de contribution n’engagent pas Timbuktu Institute et reflète strictement l’opinion de l’auteur

Lors d’une intervention sur RFI, le directeur régional du Timbuktu Institute est revenu sur le parcours d’Ayman Al-Zawahiri qu’il qualifie d’évènement « important dans l’histoire de la lutte contre le terrorisme ». Toutefois, Bakary Sambe considère que ces coups d’éclats qu’on a pu voir aussi bien au Sahel avec Barkhane qu’en Afghanistan avec les Américains, sont certes « importants pour la symbolique », mais ne suffisent pas pour éradiquer le terrorisme. Pour lui, « il importe encore de s’attaquer davantage aux racines du mal et sortir des traitements de symptômes ». L’élimination des cibles symboliques peut sembler nécessaire, mais les cibles ont cette manie de se régénérer si les causes structurelles du terrorisme ne sont pas traitées à savoir, les vulnérabilités socioéconomiques, les injustices génératrices de frustrations mais aussi la mal-gouvernance.

« Il est vrai qu’al-Zawahiri fait partie de la génération fondatrice, comme Abdallah Azzam, souligne Bakary Sambe, directeur régional du Timbuktu Institute et fondateur de l'Observatoire des radicalismes et conflits religieux en Afrique. Et dans la trajectoire du mouvement, on voit comment, par le travail humanitaire, ils approchaient les jeunes générations africaines avec notamment le Bureau qui a été mis en place par Ben Laden lui-même, qu’on appelle le “Bureau des services”. Mais en même temps, Ben Laden, grand financier, gérant et logisticien, va procéder au recrutement de volontaires étrangers. Et je pense que les terminologies comme “l’envahisseur”, “les croisés”, seront pour al-Zawahiri une manière d’internationaliser le jihad, une “macdonalisation du jihad” avec la création de succursales, mais aussi une labellisation de mouvements jihadistes. »

Pour s’implanter durablement, al-Qaïda tolère les pratiques locales : islam mêlé d’animisme, chefferies traditionnelles, imams locaux associés aux décisions de justice et certaines pratiques jugées « déviantes » tolérées, au moins dans un premier temps, afin de gagner l’adhésion des populations. L’objectif affiché est d’imposer la charia et de reprendre le pouvoir par la force à des États locaux jugés corrompus et injustes, de surcroît alliés à des forces militaires étrangères. L’usage de la violence par les combattants d’Aqmi est moins massif et moins systématique que chez le futur grand rival, le groupe État islamique. Une différence notable sur le terrain, même s’il faut rappeler qu’Aqmi tue presque quotidiennement au Sahel, y compris des civils.

Bakary Sambe dit ne pas croire que la mort d’al-Zawahiri affaiblisse des groupes comme Aqmi ou la katiba Macina. « Ben Laden est mort, le jihadisme, lui, est bien vivant. C’est aussi ma critique par rapport à ces coups d’éclat, ces éliminations de cibles symboliques pour dire qu’on avance dans la lutte contre le terrorisme. Je crois que l’élimination des cibles n’a jamais aidé à éliminer le terrorisme.

 

Par Dr. Bakary Sambe

Le Sénégal s’achemine vers des élections législatives de toutes les interrogations fin juillet prochain. Les périodes pré-électorales qui devaient être celles d’une respiration démocratique, sont, souvent, sous nos tropiques des moments d’anxiété. Voire un moment privilégié de satisfaction déguisée de toutes leurs envies refoulées de violences verbale, symbolique et physique. C’est à se demander, même, si « l’exception sénégalaise » tant vantée était en passe de se réduire en un simple slogan qui a subi l’œuvre du temps. Ou bien a-t-elle été, simplement, impactée par l’évolution d’une société qui, sans auto-critique, avait longtemps bâti sa réputation d’un pays « différent des autres » sur le socle d’un imaginaire nationaliste qui s’est toujours confondu à l’imaginaire religieux ?

 

Fin de l’exception ou simple mauvais virage ?

 

C’est justement, ce trait marquant de la société sénégalaise qui fait que toute évolution qui impacte l’évolution socio-politique ne peut épargner la sphère religieuse et vice-versa. Le fait est que cette dernière qui a été jusqu’ici considérée comme régulatrice éternelle au point de parler d’une « exception sénégalaise » n’est pas exempte des contradictions qui traversent cette société dite « profondément religieuse ».

La vague inouïe de violence politique a délié les langues et fait sauter les deux principaux tabous jusqu’ici entretenus comme le discours ethniciste et l’attaque ouverte contre les chefs confrériques qu’on croyait hors de propos. Signe d’une profonde mutation sur le landerneau socio politique sénégalais : des jeunes, à visage découvert, activistes ou se réclamant des rangs de l’opposition, invectives à la bouche, s’en sont pris aux chefs religieux confrériques sur les réseaux sociaux allant même jusqu’à leur dénier tout droit à l’expression sur la chose publique.

 

Sans y prêter l’attention due, il y a eu, ces deux dernières années, des signaux de conflictualités et de rivalité ouverte entre les confréries par prédicateurs interposés sur les grandes chaînes de télévisions, notamment, durant le mois de ramadan au point de causer un malaise général au niveau de leurs fidèles. Parfois, par prédicateurs interposés, les adeptes des deux plus grandes confréries, surtout pendant le mois du ramadan, se sont, ces dernières années, échangés des propos aigres-doux sur les réseaux sociaux dans une ambiance électrique lourde de risques n’eût été l’intervention d’acteurs issus principalement du Cadre unitaire de l’islam, des personnalités de la société civile et monde universitaire.

 

Après les chocs intra-religieux, le Rubicon ethniciste ?

 

A cette situation délétère, est venu se greffer le conflit désormais ouvert entre mouvances salafistes qui contrôlent les mosquées des deux principaux campus universitaires de Dakar et Saint-Louis et adeptes de confréries dénonçant un activisme wahhabite débordant jusque dans l’enceinte des capitales confrériques. Cette évolution préoccupante s’affirme dans un contexte où la fuite en avant des élites politiques - du pouvoir comme de l’opposition - devant les pressions des religieux, surtout, sur les droits des femmes et même les libertés académiques n’a jamais aussi criante depuis l’indépendance.

Mais la classe politique qui était un tant soit peu appuyée par une intelligentsia, aujourd’hui, terrorisée par les nouveaux « activistes du web » au point de démissionner du débat public piégé, est elle-même dans une phase inédite de perte de crédibilité et de légitimité.

L’autre tabou qui a sauté de manière inattendue est le « clivage ethnique », question qui jusqu’ici était entourée d’une épaisse enveloppe de pudeur qui empêchait au politicien ou au chercheur le plus téméraire de s’y prononcer même pour dénoncer des dérives. C’était une sorte de « limes », barrière infranchissable qui faisait que le Sénégal se targuait encore d’être une exception dans une Afrique que déchire l’ethnicisme depuis des décennies. Ailleurs sur le continent, les conférences nationales consécutives à la vague de démocratisation « forcée » avaient conduit à une décomposition tribale de l’espace politique alors que le Sénégal semblait, jusqu’ici, prendre une certaine hauteur républicaine. Mais, cela vole bien bas depuis quelques temps où pouvoir et opposition s’inscrivent dans une telle surenchère politique qui n’hésite même plus à surfer sur le régionalisme primaire. Lorsqu’il est reproché à l’opposant Ousmane Sonko d’accuser publiquement le Président Macky Sall de nourrir une « haine pour la Casamance », les communicants du leader de Pastef ripostent en postant sur les réseaux sociaux des propos attribués au président-candidat conditionnant l'investissement en Casamance aux votes en sa faveur. Le rubicon est-il désormais franchi ? Suite à la mort non encore élucidée d’un détenu proche de l’opposition, s’est tenue la première conférence de presse à connotation ethnico-communautaire de l’histoire du Sénégal en guise de protestation de la communauté Mancagne, originaire du Sud du pays. La messe est dite. A la suite des politiques, il y a, désormais, de la part d’une jeunesse désemparée, une libération assumée du discours ethniciste en plus d’un désaveu des leaders religieux de plus en en plus assimilés à la classe politique comme formant, ensemble, le cœur de ce qu’ils appellent « le système » dont il faudrait se débarrasser.

 

Islamo-nationalisme, le nouveau syndicat unitaire ?

 

Certes, on savait l’ingénieuse manie des hommes politiques sénégalais à compétir âprement dans la quête effrénée du soutien des religieux. Mais, ces dernières années, la démarche en est arrivée à l’émergence d’un populisme quasi-généralisé avec la montée d’un « islamo-nationalisme » poussant un célèbre défenseur des droits humains à parler d’une « extrême droite religieuse ». Une dictature rampante de la pensée unique dans ce pays qui, jadis, était plus connu par les voix de ses intellectuels qui continuent à rayonner plus à travers le monde que dans leur pays où les populistes semblent avoir pris le pouvoir dans l’espace politique et médiatique. Cette tendance a, même, facilité une curieuse alliance objective entre activistes religieux et « vieille gauche » qui trouve en cet islamo-nationalisme un puissant levier et une nouvelle trouvaille de contestation du « néolibéralisme » et de la « domination occidentale » à l’ère du souverainisme et du « sentiment anti-français » ambiant dans la sous-région.

 

Le paradigme de la fin des exceptions développé il y a quelques années, par le Timbuktu Institute, après la première attaque terroriste au Burkina Faso, longtemps considéré comme le dernier pays qui pouvait être un terreau du djihadisme, semble coller au contexte actuel du Sénégal. Ce pays voit sauter, de jour en jour, les derniers mythes qui alimentaient encore l’illusion d’une « exception » comme celui du « sénégalais naturellement non violent ». Le dénombrement des morts ne fait plus sursauter après les manifestations politiques les plus violentes depuis des décennies. La violence politique s’est durablement installée en tant que pratique pour, en plus de la fin des tabous et de l’exception, laisser la place à de grandes interrogations sur l’avenir d’une vitrine démocratique qui s’est bien craquelée au fil et à l’épreuve du temps et des mutations souvent refoulées mais de plus en plus inquiétantes.

 

Dr. Bakary Sambe

Enseignant-chercheur au Centre d’étude des Religions

Université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal)

Directeur Régional du Timbuktu Institute

Par Ibrahima Harane Diallo, Junior Fellow

Timbuktu Institute (Bamako)

La communauté internationale a appris avec stupéfaction les massacres des populations civiles perpétrées dans la nuit du 18 au 19 juin dernier dans le cercle de Bankass au Centre du Mali. Un modus operandi semblable à ceux des précédentes attaques contre des populations civiles dans les mêmes régions. En effet, le mode opératoire nous rappelle les malheureux massacres contre Ogossagou(1) en mars 2019 ou encore de Sobane(2) en juin 2019.

Ces attaques interviennent, paradoxalement, dans un contexte de montée en puissance de l'armée malienne mais aussi de mise en œuvre des nombreux programmes et opérations militaires spécifiques. Il s’agit, par exemple, de la loi d'orientation et de programmation militaire ou encore de la loi de sécurisation intégrée des régions du Centre. Les opérations spécifiques concernent l’opération Kélétigui(3) ou encore l’opération Maliko.(4)

Alors qu’est ce qui n’a pas bien fonctionné ? En d’autres termes, pourquoi une armée qu’on dit monter en puissance n’est quand même pas parvenue à prévenir les massacres perpétrés dans plusieurs localités du Centre du pays ? Ce sont, entre autres, des questions légitimes que de nombreux observateurs dans le domaine sécuritaire se posent ?

Aujourd’hui, il ressort d’une réalité empirique que les défis fondamentaux, notamment, en matière des moyens lourds de combats, des moyens militaires volants ou encore de munitions qui s’étaient posés dans le temps à l’armée malienne sont en train de trouver des réponses à travers de nouvelles coopérations militaires et des nouvelles visions de l’armée portée par l’élite militaire actuelle du pays.

Il est, toutefois, important que des défis stratégiques puissent bénéficier d’une attention particulière de la part des responsables en charge des questions militaires et de défense. Il s’agit, en effet, des défis liés au renseignement. L’épineuse question de renseignement et son rapport avec les massacres de Dessagou et de Diallassagou(5) devrait être traitée une bonne fois pour toute. Les services de renseignements ne doivent pas seulement être renforcés en moyens opérationnels mais c’est le système opérationnel même qui reste à repenser.

Les forces de défense, de sécurité et les services de renseignement doivent s’adapter à, un moment donné, aux stratégies et au modus operandi même de l’ennemi. A ce niveau Napoleon Bonaparte(6) disait que pour lutter, efficacement, contre l’ennemi, il faut emprunter les mêmes moyens que lui. Cette doctrine suppose que les forces de défense puissent s’il le faut monter à bord de motos lorsqu’ils sont dans une zone où l'ennemi emprunte une moto pour commettre, efficacement, son forfait. Ils doivent être en mesure de monter à bord des charrettes si l’ennemi emprunte une charrette pour être efficace en menant des  opérations.

La réadaptation des moyens de combats qui peut aller jusqu’à l’infiltration est plus que nécessaire. Les grandes armées du monde ont, également, engrangé des nombreux succès en matière de guerre asymétrique à travers le recours des méthodes d’infiltration ayant permis non seulement de déjouer des grandes opérations programmées par l’ennemi mais aussi de le surprendre par des attaques programmées selon des périodes opportunes.

Partant du postulat selon lequel une armée solide ne se construit pas en deux ou trois ans, et du constant que l’état de désorganisation et de destructuration de l'armée malienne avait atteint un seuil important durant ces décennies précédentes à la faveur des crises politiques répétitives ou encore de la mauvaise gestion des processus de paix, la nouvelle école militaire du Mali doit être une opportunité pour une meilleure réadaptation des opérations militaires au contexte de conflits qui, de plus en plus, se complexifient. Cette réadaptation s’avère aussi nécessaire au regard de la complexité des enjeux sécuritaires, stratégiques et géopolitiques au Sahel.

Au-delà des équipements et de la réforme, une réadaptation de l’armée malienne aux évolutions sécuritaires est plus qu’opportune pour faire face aux défis d’un contexte sécuritaire en perpétuelle évolution.

 

Ibrahima Harane Diallo, Journaliste-Politologue, chercheur à l’Observatoire sur la Prévention et la Gestion des Crises et Conflits au Sahel

Préparée par Soary ANDRIAMAHENINA

Stagiaire

 

Depuis l’arrivée des militaires au pouvoir au Burkina Faso, au Mali, au Tchad (dont l’expérience, nous le verrons, diffère de celle des autres pays sahéliens), la région du Sahel a été secouée par des manifestations souvent en faveur des juntes, contre la présence française, ou en demande d’une présence russe. Ces mouvements mobilisent pour la plupart, des jeunes, des organisations de la jeunesse, des étudiants, qui réclament un changement et qui perçoivent le pouvoir des juntes comme une porte ouverte vers ce dernier. Selon le rapport de 2018 du Plan d’appui des Nations Unies pour le Sahel, 52% de la population des pays du Sahel sont âgés de 10 à 24 ans, faisant de cet espace la région la plus jeune au monde. L’objectif de cette note est d’une part, de revenir sur ces manifestations dans leur forme, puis sur leurs racines et les revendications des jeunes. Nous nous attacherons par la suite à la question de savoir si ce sentiment « pro-junte » est partagé dans la région, avant de conclure sur la question suivante : les manifestations sont-elles témoins de l’espoir des jeunes envers les nouvelles juntes ou une contestation plus profonde de l’ancien système ?

 

Entre slogans anti-français et pro-russes clamés par les jeunes manifestants, d’autres bruits se font entendre, ceux du soutien envers l’armée au pouvoir. À leur arrivée au pouvoir, les militaires burkinabés ont été salués par la rue, qui voient la défaite de l’ex-président Kaboré comme une victoire du peuple. Au Mali, le soutien fervent envers l’armée se mêle à la contestation de la France et de la CEDEAO. Les jeunes la jugent incapable même d’assurer la sécurité des populations. De même, les discours de la rue sont aussi teintés d’une sorte de nationalisme. On vient défendre la souveraineté du Mali, revendiquer une meilleure considération des forces de sécurité, notamment les militaires.

Cet élan d’enthousiasme et de confiance envers les forces de sécurité est aussi perceptible au Burkina Faso. En effet, parce qu’issu d’une formation militaire, et militaire lui-même, les manifestants considèrent que le lieutenant-colonel Damiba est plus à même de venir à bout de l’insécurité, du fait de sa connaissance du terrain, du moins dans les mois qui ont suivi le coup d’Etat. L’armée est souvent considérée comme une source d’espoir pour ces jeunes qui n’ont connu que Blaise Compaoré, et Roch Marc Christian Kaboré, sans percevoir de réelle différence, entretenant un sentiment d’exclusion chez cette jeunesse qui représente la majorité de la population du Sahel ; elle compte pour deux tiers des habitants du Burkina Faso.

 

Au-delà des manifestations dans les rues, ou des drapeaux sont brandis, d’autres brûlés, le mécontentement des jeunes se fait aussi ressentir sur les plateformes des réseaux sociaux. En effet, ils s’investissent de plus en plus sur des médias et réseaux sociaux tels que Facebook, WhatsApp et ont accès à de nombreuses informations en ligne (quand bien même le doute plane sur la véracité de certaines). Les réseaux sociaux comme Facebook leur permettent aussi d’organiser leurs rassemblements, ou encore de créer des espaces d’échanges, comme le groupe On a tout compris. Si les modes de contestation ont évolué, les revendications ont, elles, des racines plus anciennes, et se fondent sur un sentiment d’injustice et de lassitude, mais aussi de désarroi face aux situations environnantes.

 

En 2011, le Burkina Faso était frappé par une vague de manifestations menées par des jeunes, contre le pouvoir en place, estimant qu’ils n’étaient pas assez écoutés par le gouvernement. Aujourd’hui, on a l’impression que si les jeunes manifestent, c’est avant tout pour soutenir les militaires. Plus particulièrement, les jeunes de la région du Nord se sont sentis abandonnés par leur gouvernement. L’insécurité qui règne dans la région reste la première préoccupation de la population et pourtant, les anciens gouvernements ne semblaient pas assouvir ce besoin. Les massacres de Inata et de Solhan ont constitué des points d’orgue, entraînant des protestations populaires intenses d’une population qui estimait que l’armée pourrait mieux gérer cette situation.

De plus, la jeunesse ne sait en quel avenir croire dans un contexte en perpétuelle dégradation depuis 2015.  Au Mali, ils expliquent que le problème principal est le chômage, de même au Tchad, où 22% des jeunes de moins de 25 ans officiellement en sont victimes. D’autres s’en remettent à d’autres ressorts, tels que l’enrôlement au sein de groupes djihadistes qui garnissent leur rang de jeunes précaires.

En 2020, une communication de l’OTAN expliquait que ces difficultés auxquelles les jeunes étaient confrontés représentaient finalement une source d’insécurité pour les États. Selon la Banque mondiale, la part des jeunes qui ne sont ni en situation d'emploi, ni en études, ni en formation au Burkina Faso était de 41% en 2018 (population des 15-24 ans). Seulement 8% des jeunes burkinabés suivent un parcours en études supérieures, et beaucoup doivent se résoudre à exercer des métiers précaires dans le secteur informel.

L’ex-président Kaboré ne semble pas regretté par ces jeunes, car les changements qu’ils attendaient n’ont pas été au rendez-vous, comme l’ont montré les scènes de liesse qui ont suivi le coup d’État en janvier dernier. Cette démocratie par les urnes ne satisfait pas une jeunesse qui ne se sent pas du tout représentée par une gérontocratie atteinte du syndrome d’usure du pouvoir. Le mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration semble répondre à ces demandes, avec des stratégies qui diffèrent de celles de l’ex-président, comme la création de Comités locaux de dialogue, avec les membres des groupes armés. L’initiative a aussi pour objectif de réintégrer les jeunes qui auraient pu rejoindre ces groupes sans réelle conviction idéologique. En cela, la junte au pouvoir se veut novatrice malgré la forte dose de populisme qui surfe sur le ressentiment. De fait, l’association des jeunes à de tels régimes est plus compréhensible, a fortiori si l’on explore les causes de leur désarroi.

 

La jeunesse malienne a, elle aussi, vécu pour une bonne partie avec la présence de la France, qui s’est investie militairement dans le pays depuis 10 ans. Subissant pour ceux dans les régions les plus difficiles du Nord, les attaques, elle ne voit souvent pas les changements concrets, ni même de potentielles externalités positives à cette présence. Plus que le chômage, les jeunes du Sahel n’ont pas non plus accès à des services de base, tels que l’eau, l’électricité ou la santé. Subissant de plein fouet l’exclusion socioéconomique et politique, ces jeunes se sont sentis victimes ; la corruption gâtant la sphère politique, non seulement alimentent la violence chez ces derniers, mais renforce plus encore leur rejet envers l’État, qu’ils ne voient plus comme un protecteur. Le directeur régional du Timbuktu Institute, Bakary Sambe, évoque souvent le paradoxe d’un État « répressif » assez présent et d’un État « protecteur » qui brille par son absence.

 

Mais ce sentiment est-il partagé par tous les jeunes sahéliens ? L’expérience Tchadienne défend la négative. Les manifestations de la jeunesse, à la fois réservoir électoral et engagée politiquement, se font, cette fois ci, contre la junte, la France et en faveur de la Russie (ce dernier point nous permet de les assimiler aux mouvements dans les autres pays de la région). La junte tchadienne, dirigée par Mahamat Idriss Déby, fils du feu président Idriss Déby Itno, est de plus en plus contestée par la population. Une manifestation s’est par exemple tenue le 14 mai, contre le retard pris par les négociations de Doha. La junte est accusée de vouloir se maintenir au pouvoir, avec l’appui de la France. C’est, donc, à la fois le pouvoir militaire qu’ils contestent, mais aussi la présence de l’ancienne puissance coloniale. L’un des mouvements d’opposition les plus actifs au Tchad aujourd’hui est la Coalition Wakit Tama, dont le leader a été arrêté récemment pour trouble à l’ordre public, entre autres.

Ainsi, on peut observer que la nouvelle junte, bien loin de rassurer les aspirations démocratiques des jeunes, l’étoufferait notamment par la restriction de l’espace d’expression libre. Depuis 2021, cette jeunesse manifeste, mais se retrouve souvent réprimée, des répressions par ailleurs dénoncées par Human Rights Watch. Cela étant dit, il y a parmi ces jeunes aussi, une partie qui soutient le gouvernement en place, qui peut, de fait, être instrumentalisée par le gouvernement. Par exemple, le site Tchad Infos a récemment présenté un article sur le comité des leaders des jeunes, qui prévoit d’organiser en août une journée de reconnaissance envers le Président du Conseil Militaire de Transition « pour sa politique de placement des jeunes dans les instances nationales et internationales de prise de décision ».

De même, au Mali, le 10 mai 2022, une marche a été organisée pour manifester, d’une part, contre les sanctions de la communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest contre le Mali, mais aussi, avant tout, pour demander un retour à l’ordre constitutionnel. Le dénominateur commun des manifestations au Tchad, au Mali et au Burkina Faso reste leur caractère antifrançais, d’où l’hostilité tchadienne envers les autorités en place. Le cas du Mali est le plus symptomatique d’une junte qui, à défaut de pouvoir apporter des réponses à une sorte demande sociale étouffée dans le discours populiste et la négation du droit à l’expression des voix contradictoires, cherche sa légitimité dans la contestation de la France, de la CEDEAO et de la communauté internationale. Avec la levée des sanctions de la CEDEAO et le départ de Barkhane, la nouvelle trouvaille de la junte malienne qui chercherait vraisemblablement à maintenir sa popularité jusqu’aux élections est de se réfugier dans la stratégie du « tout le monde contre le Mali », comme dit un jeune de la société civile.

 

Au regard des différents éléments présentés précédemment, nous pouvons nous interroger sur la nature du soutien des jeunes en faveur des juntes. Est-ce réellement la junte qui est défendue, ou l’ancien système dénoncé ? De plus, le discours populiste qui a gagné même les rangs des intellectuels et de la société civile semble étouffer la grogne des déçus et des jeunes qui commencent à perdre leur optimisme d’avant. Il est vrai que les déclarations à consonance nationaliste et « pro-junte », sont finalement toujours accompagnées d’une dénonciation du système précédent et du monde occidental, notamment la France. On le voit au Tchad, où un régime considéré comme soutenu par la France, est, au contraire, vivement dénoncé. Certains manifestants vont même jusqu’à rêver d’un scénario intégrant la « solution russe » pour marquer la rupture définitive avec « l’ancien-nouveau système ».  

Ce phénomène est d’autant plus présent à Bamako, où, aux premiers mois de la junte, les manifestants, encouragés voire appelés par le gouvernement, demandent une transition de cinq ans et s’opposent aux sanctions de la CEDEAO (manifestations du 14 janvier, avant la suspension des sanctions). Aujourd’hui le débat au sein de la jeunesse commence à être très tranché entre les soutiens inconditionnels de la junte et des jeunes activistes que l’engouement pour les bérets n’a pas fait perdre l’envie de démocratie.

Si le pouvoir dénoncée par la CEDÉAO, ou par l’internationale et qualifiée d’illégitime, les jeunes maliens ne la perçoivent pas forcément ainsi. Leur légitimité ne vient pas des urnes certes, mais c’est comme si les jeunes estimaient leurs intérêts mieux représentés par ces hommes en treillis et au pouvoir. Mais ces manifestations ne sont pas sans risques d’être instrumentalisées, récupérées par le pouvoir à Bamako si l’on sait que la junte, ne pouvant plus évoquer ni « l’invasion occidentale » ni les sanctions de la CEDEAO cherchera, dans le discours « populiste » et souverainiste, d’autres moyens de faire durer sa popularité.  Le Tchad permet de créer 5000 emplois au sein de la fonction publique pour les jeunes en 2022, mais ce sont des promesses auxquelles la jeunesse semble ne croire que peu. Les réseaux sociaux sont devenus le nouveau refuge de cette grogne montante lorsque la répression ne laisse pas de marge aux jeunes opposants.

 

Pour conclure, nous pouvons nous demander si l’expression des jeunes dans la rue ne serait pas surtout un témoin de leur manque de représentation dans la sphère politique, et d’un manque d’intégration aux processus décisionnels, pour des questions qui les concernent au premier chef et au quotidien. Une jeune figure de la société civile malienne disait lors d’une réunion organisée par les Nations unies en décembre à Dakar que « les jeunes ne veulent plus être inscrits au cœur des politiques publiques, ils veulent, pour les questions qui les concernent, les concevoir et les mener ». Il est clair que d’après ces dernières évolutions dans la région, non seulement les politiques devraient-elles prendre en compte les problématiques touchant les jeunes, qui rappelons-le, constitue la majeure partie de leur population, mais leurs voix devraient être aussi bien représentées qu’entendues. 

Avec l’appui financier de l’Union Européenne, la Ligue bissau-guinéenne des droits de l’Homme et l’Institut Marquis de Valle Flor veulent mettre en place un observatoire pour la Paix. Pour Dr. Bakary Sambe, directeur régional du Timbuktu Institute, cette initiative s’inscrit dans la logique de « valorisation des initiatives et solutions endogènes est d’une grande pertinence au regard du contexte sociopolitique et de l’environnement sécuritaire régional ». Dans cet entretien télévisé accordé à la chaîne de télévision panafricaine Medi1TV, le chercheur sénégalais consacre sa chronique hebdomadaire à cet « instrument qui permettra à la Ligue des droits de l’Homme et à l’Institut Marquis Valle de Flor de poursuivre, dans le cadre de leur approche inclusive, leur action au service de la paix et du vivre ensemble en Guinée Bissau ; ce pays qui préside actuellement la CEDEAO ». Depuis Bissau où il facilite une session de renforcement des capacités de l’équipe du Projet devant mettre en place cet Observatoire…

 

Dr. Bakary Sambe, le Timbuktu Institute appuie actuellement en Guinée Bissau la mise en place d'un Observatoire pour la paix une initiative de IMVF Institut Marquis de Valle Flor, de la ligue bissau-guinéenne des droits de l'homme avec l'appui de l'union  européenne. Quel est le sens d'une telle initiative dans ce pays d'Afrique de l'ouest une région qui fait face à des défis multidimensionnels?

 

Comme vous l’avez dit, la sous-région fait face à des défis multidimensionnels. Et puis la Guinée Bissau est un pays qui a récemment connu des conflits récurrents et s’est engagée dans un processus de réconciliation et de stabilisation politique des institutions. C’est un pays dont la stabilité est un enjeu sécuritaire dans la sous-région, notamment, pour ses voisins immédiats comme le Sénégal, la République de Guinée et d’autres. Aujourd’hui, avec la transnationalité des phénomènes d’insécurités et de défis régionaux, la Guinée Bissau à travers sa société civile, notamment, la Ligue bissau-guinéenne appuyée par l’Institut Marquis de Valle Flor (IMVF) avec ce financement de l’Union européenne essaye de mettre en place un instrument. Un instrument qui participe au dialogue politique, qui anticipe sur les facteurs de conflictualité mais aussi un instrument qui tente de proposer des solutions en s’inspirant de ce que la société civile propose comme solution, dans le cadre d’une co-construction des solutions.    

 

Dans son ambition, cet Observatoire pour la paix semble être un véritable outil de dialogue et de consolidation du vivre ensemble. Comment cet instrument si innovant va s'impliquer dans le contexte sociopolitique actuel de la Guinée Bissau ?

 

Vous savez, l’Institut Marquis de Valle Flor et la Ligue bissau-guinéenne des droits de l’Homme ont une très grande expérience de travail communautaire en Guinée Bissau. Dans le cas de l’IMVF, c’est dans les domaines de la santé, du développement et du renforcement de la société civile. Compte tenu de la fragilité de l’État guinéen due à la fréquente instabilité politique, la Ligue guinéenne des droits de l’Homme joue un rôle décisif. Aujourd’hui, surtout, dans la protection de la communauté dans des situations policières, sociales les plus diverses.  Mais aussi avec beaucoup d’activités à l’intérieur du pays sur le vivre ensemble, en capitalisant sur les capacités de mobilisation et d’ancrage social de la Ligue et sa couverture territoriale. Sa connaissance du terrain bissau-guinéen mérite les efforts de stabilisation, de dialogue et de réconciliation. 

 

Vous évoquez souvent  face aux partenaires internationaux de l'Afrique la nécessité d'accorder la dignité de solutions aux initiatives endogènes. Quel est alors le symbole derrière la volonté  de IMVF et de l'Union européenne de soutenir la société civile pour l'opérationnalisation de cet Observatoire pour la paix en Guinée Bissau?

 

L’opérationnalisation de cet Observatoire est d’un enjeu crucial. Si nous regardons les pays de la région, nous avons trois typologies. Les pays largement atteints par des phénomènes de violence extrémiste. La typologie des pays qui sont sous pression. La Guinée Bissau se trouve sous cette problématique de l’extrémisme violent et dans la troisième catégorie de pays qui peuvent encore développer une approche prospective et préventive. Dans ce cas de figure, je crois, qu’il est important de réfléchir autour de cet observatoire pour la paix. Le Timbuktu Institute contribue dans la formation et le renforcement de capacités pour donner un contenu réel à cet observatoire, des orientations et identifier les axes prioritaires de travail pour que la Guinée Bissau puisse saisir cette chance dans la prévention. En plus, des instabilités qu’on connaît, ce pays puisse profiter de ce moment-là afin de développer des outils de veille et d’anticipation pour préserver la paix sociale et la stabilité dont ce pays a tant besoin.

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