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La migration, levier de résilience socio-économique dans l’Est du Sénégal ? Spécial

© Cheikh Tidiane Ndiaye / Unsplash © Cheikh Tidiane Ndiaye / Unsplash

Timbuktu Institute – Janvier 2026

La lecture sécuritaire dominante des migrations dans les pays européens tend à occulter leur impact structurant pour les sociétés africaines de départ, notamment dans l’Est du Sénégal. Or, ces mobilités opèrent comme de véritables leviers de résilience économique, sociale et communautaire, renforçant la cohésion locale et les capacités de prévention de l’extrémisme violent. C’est à la lumière de cette prémisse que le Timbuktu Institute, en partenariat avec la Fondation Rosa Luxemburg, a tenu, le 27 janvier, un webinaire sur le thème : « Migrations et résilience dans l’Est du Sénégal : Contributions positives dans la prévention de l’extrémisme violent ». Les échanges, modérés par le président du Timbuktu Institute Dr. Bakary Sambe, ont permis de questionner l’approche essentiellement sécuritaire de la migration en Occident, ainsi que d’éclairer dans quelles mesures, elle constitue un levier de résilience socio-économique et communautaire tout en contribuant à la prévention de l’extrémisme violent.

Depuis quelques décennies, le Sénégal fait face à un phénomène complexe d’immigration alimenté par les vulnérabilités socio-économiques, les aspirations des jeunes et les routes périlleuses vers l’Europe. Néanmoins, il convient de préciser qu’en tant que fait social pertinent, la migration n’est pas un simple phénomène de mobilité mais s’inscrit aussi dans des dynamiques de régulation territoriale et de stabilisation des communautés. Si l’on convient que l’histoire des sociétés humaines est aussi une histoire de migrations d’une part et que la migration constitue une ressource de résilience socio-économique pour les communautés, d’où vient que l’analyse dominante des migrations soit confinée au prisme sécuritaire, interpelle le modérateur B. Sambe ?

Selon Abdoulaye Kane, anthropologue et professeur associé à l’Université de Floride, « la résurgence des partis d’extrême droite en Europe a contribué à réduire la migration, du point de vue des pays d’accueil, à une lecture essentiellement sécuritaire. Or, cette approche occulte la contribution économique des migrants, tant pour les pays d’accueil que pour les pays de départ ». Dans le sillage de la guerre contre le terrorisme post-11 septembre, poursuit-il : « la migration a presqu’été criminalisée. De plus, les clichés sur la démographie africaine ont alimenté l’idée selon laquelle les taux élevés de chômage des jeunes impliqueraient mécaniquement leur afflux vers l’Europe alors que la majorité de la migration est intra-continentale

La diaspora, un apport fondamental pour les communautés

Le lien entre le fait migratoire et le potentiel de développement des communautés de départ est manifeste. A titre d’illustration, des études montrent que le département de Bakel tire une part significative de ses moyens de subsistance de ces transferts d’argent. « Dans les cas de Bakel et Goudiry par exemple où la raréfaction des pluies ou le ralentissement de la production agricole sont des problèmes, la contribution des immigrés devient incommensurable », pointe Bangaly Diallo, expert en développement local et communautaire. D’après lui, « tout ce que l’État peine à assurer est en grande partie pris en charge par la diaspora. Les migrants ont même financé l’édification de postes de santé et d’écoles. Grâce à leurs associations, ils ont contribué à transformer de petits villages en bourgades dynamiques, renforçant ainsi la résilience socio-économique, tant au niveau familial que communautaire. On peut pour preuve mentionner l’association Tuabou Jikke, le Codéria (Comité de Rénovation de Diawara) ou encore l’Association des ressortissants de Goudiry », détaille-t-il.

Cette perspective est confirmée par Mamadou Fadé, animateur de développement territorial, qui précise que ces investissements diasporiques produisent des effets concrets dans les  communautés. En raison de la grande sécheresse des années 1970, la migration « est passée d’une stratégie de survie à la source principale entretenant la vie des communautés. Très vite, les migrants ont contribué à bâtir écoles et mosquées, à fournir le cheptel avant de participer directement à la production. Aujourd’hui, on peut affirmer que leur appui à permis d’améliorer l’accès aux services sociaux de base. Par exemple, tous les douze postes de santé ainsi que les lycées et collèges que compte la commune de Ballou (Bakel) ont été financés par la diaspora sans compter un fort appui à l’entreprenariat local à travers des unités de transformation, des boucheries, des marchés multifonctionnels, etc.», révèle-t-il.

De l’immigré comme modèle de réussite sociale 

Historiquement, l’Est du Sénégal fut et reste le lieu d’une longue tradition migratoire qui a fini par installer une culture migratoire. Ainsi, selon l’anthropologue Abdoulaye Kane, la migration est devenue dans une certaine mesure, un marqueur de distinction sociale (au sens bourdieusien). « A partir du moment où les migrants sont arrivés à se faire de petites fortunes et à prendre en charge des familles étendues, la migration s’est imposée dans l’esprit des jeunes, comme mode privilégié d’accès vers la réussite sociale », note-t-il. Avant d’ajouter : « c’est d’ailleurs pour ça qu’il arrive que des familles exercent une pression sur leurs membres en soulignant les réussites de membres immigrés de familles voisines. Néanmoins, tout ceci ne manque pas de buter contre une image de l’Occident vue comme eldorado, assez éloignée de la réalité ».

Mamadou Fadé abonde dans le même sens. Selon l’animateur de développement territorial, la figure de l’immigré s’est tellement imposée comme modèle de réussite socio-économique que « si certaines zones demeurent relativement à l’écart des dynamiques de radicalisation extrémiste, c’est notamment parce que les jeunes peuvent encore s’identifier à cette perspective d’ascension sociale ». De plus, même les dynamiques matrimoniales s’en retrouvent influencées. « Parfois, lorsqu’une famille demande la main d’une femme, il arrive parfois que la famille de cette dernière demande s’il existe des immigrés dans la famille de l’homme », atteste-t-il.

Quel avenir pour cette aide diasporique ?

Dans la mesure où les communautés de l’Est du Sénégal tirent une part importante de leur subsistance des ressources diasporiques, pourrait-on craindre un essoufflement de cette dynamique en l’absence d’un engagement suffisant de l’État, formule le modérateur B. Sambe. Une préoccupation légitime, estime Abdoulaye Kane, qui notifie que « c’est justement pour pérenniser cette dynamique qu’en France en particulièrement, ces associations ont mis en place des sections de jeunes censés prendre la relève. De plus, le fait que de plus en plus d’Afro-descendants reviennent s’installer et investir dans leur pays d’origine contribuer à vivifier cette dynamique ».

Dans une autre perspective, l’expert en développement local Bangaly Diallo estime qu’ « il faut que la Vision Sénégal 2025 tire pleinement partie de cette contribution de la diaspora afin de renforcer la collaboration et les cadres de concertation déjà établis entre diasporas et collectivités territoriales dans l’horizon de l’émergence de villes de taille moyennes ». De  plus, dans le but de renforcer les programmes de micro-assurance pour projets communautaires, « la diaspora devrait être mise à profit dans ce sens pour sécuriser les projets locaux, comme les exploitations agricoles ou les petites entreprises et ainsi même en cas de crise climatique ou économique, les initiatives communautaires resteraient viables », suggère Mamadou Fadé, animateur de développement territorial.