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Burkina Faso : Lutte contre la corruption et renforcement du discours anti-occidental de l’AES Spécial

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Timbuktu Institute - Semaine 4 - Mars 2026

L'actualité a été marquée par la condamnation de l'ancienne ministre de l'Action humanitaire, Laure Zongo/Hien, par le Tribunal de grande instance de Ouaga 1, pour détournement de deniers publics, enrichissement illicite et blanchiment de capitaux. Le verdict est tombé le 27 mars : elle a été reconnue coupable et condamnée à cinq ans de prison ferme et à une amende de dix millions de francs CFA. Elle fait actuellement l'objet d'un mandat d'arrêt et dispose d'un délai légal pour faire appel devant la cour d'appel de Ouagadougou. Le principal accusé du dossier, Yé Yaké Camille, gestionnaire des finances au sein du même ministère, a écopé de la peine la plus lourde : onze ans de prison ferme et une amende record de plus de 400 millions de francs CFA. Un troisième condamné, Issiaka Sangaré, a écopé de cinq ans de prison ferme et de 67,5 millions d'amende pour complicité de détournement. Quatre autres prévenus ont été relaxés, soit au bénéfice du doute, soit parce que les infractions ne sont pas constituées.

Condamnation de l’ex-ministre Laure Zongo/Hien : un verdict emblématique entre lutte anticorruption et interrogations politiques au Burkina Faso

Ce verdict s'inscrit dans le cadre de l'affaire dite « Tiégnan II », procédure connexe à l'affaire Amidou Tiégnan, un fonctionnaire condamné en décembre 2024 à 15 ans de prison ferme pour un détournement estimé à plus de 3 milliards de francs CFA. Ces fonds, destinés à plus de deux millions de personnes déplacées par le terrorisme, avaient été détournés par le biais de surfacturations, de contrats fictifs et de falsifications de signatures. L'État burkinabè, constitué partie civile, recevra 35 millions de FCFA en réparation du préjudice financier causé par l'ancienne ministre. Ce verdict est salué comme « historique » par les organisations anticorruption. Il témoigne de la volonté affichée des nouvelles autorités de rompre avec les pratiques de corruption des régimes précédents. Cependant, des observateurs indépendants s'interrogent sur le risque d'instrumentalisation judiciaire à des fins politiques, dans un contexte où l'indépendance de la magistrature est difficile à établir sous l'autorité d'un exécutif militaire.

Mobilisation à Ouagadougou contre l’Union européenne : affirmation souverainiste et consolidation du discours anti-occidental de l’AES

Sous un autre registre, le 21 mars 2026, une manifestation citoyenne a eu lieu à Ouagadougou pour dénoncer la résolutionadoptée le 12 mars par le Parlement européen, qui réclamait la libération de l'ex-président nigérien Mohamed Bazoum. Organisée par des collectifs proches du régime militaire, cette manifestation a réuni plusieurs centaines de personnes. En réaction, la Confédération AES a publié un communiqué signé par le capitaine Traoré, en sa qualité de président en exercice, dans lequel il qualifie la démarche européenne d'« ingérence grave, concertée et délibérée dans les affaires intérieures d'un État souverain ». À travers ce communiqué, l'AES réaffirme qu'elle ne reçoit « ni injonctions ni leçons » en matière de gouvernance. Cette posture reflète la rhétorique anti-occidentale qui imprègne la communication du régime depuis 2022.

Cette levée de boucliers illustre la mutation profonde des relations entre le Sahel et l'Union européenne, dans lesquelles la souveraineté est devenue l'axe central de la légitimité politique des régimes de l'AES. En refusant catégoriquement de recevoir le Parlement européen, le capitaine Traoré ne se contente pas de défendre un allié nigérien ; il sanctuarise également un nouveau modèle de gouvernance régionale qui rejette les mécanismes de pression internationale classiques, comme les sanctions, les résolutions ou les appels en faveur des droits de l'homme. Cette stratégie de « porte fermée » vise à transformer chaque critique extérieure en un levier de mobilisation populaire interne, consolidant ainsi un bloc sahélien qui cherche désormais ses partenaires stratégiques en dehors des sphères d'influence occidentales traditionnelles. Sur le plan sécuritaire, l'intensification des attaques du JNIM et de l'EIS dans l'est et le nord du pays confirme l'incapacité des Forces armées burkinabè (FAB) et des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) à enrayer l'expansion territoriale des groupes armés, malgré des opérations d'envergure comme « Tourbillon Vert 2 ». Le risque de diffusion vers les pays voisins demeure élevé.