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Sahel et Golfe de Guinée : le Timbuktu Institute plaide pour un engagement international différencié et adaptatif au Fragility Forum 2026 Spécial

© Timbuktu Institute © Timbuktu Institute

Washington D.C., Juin 2026

À l'occasion de son dixième anniversaire, le Timbuktu Institute a organisé un side meeting dans le cadre du Fragility Forum 2026, au siège de la Banque mondiale à Washington D.C. La session, qui s'inscrit dans les débats les plus actuels de la scène internationale sur la fragilité et la prévention des conflits, a réuni des décideurs, des chercheurs et des praticiens autour d'une question centrale : dans quelle mesure les outils et les conditionnalités de l'engagement international restent-ils adaptés à la complexité de la fragilité et des réalités sahéliennes et ouest-africaines ?

Une décennie de crises, une génération de leçons apprises

La contribution intellectuelle du Timbuktu Institute au Fragility Forum s'est articulée autour d'un constat fondamental : les fragilités qui explosent aujourd'hui au Sahel et commencent à se manifester dans les pays côtiers du Golfe de Guinée ne sont pas des phénomènes soudains. Elles sont le produit d'un décalage structurel de plusieurs décennies. Il y a le legs de politiques économiques des années 1970 et 1980 qui ont systématiquement réduit la capacité des États à assurer les services publics, maintenir le contrat social et investir dans le développement humain. La pauvreté rurale persistante, les exodes, l’urbanisation non maîtrisée, l'effondrement des services éducatifs et sanitaires, le désenclavement économique insuffisant des zones frontalières : autant de conditions que les groupes armés et les réseaux jihadistes ont appris à exploiter avec une efficacité redoutable, comblant le vide laissé par des États affaiblis.

Cette lecture historique sur le temps long conduit le Timbuktu Institute à une mise en garde adressée aux partenaires internationaux : traiter les symptômes sans s'attaquer au passif structurel qui les génère condamne toute intervention à l'échec, quelles que soient les ressources mobilisées. Pour les pays du Golfe de Guinée qui se trouvent aujourd'hui à l'orée de cette turbulence, la leçon sahélienne est d'une urgence capitale : la fenêtre de prévention se referme toujours très vite.

Le piège de la militarisation et l'éviction du développement au profit de la sécurité

L'une des prises de position les plus tranchées de la session a porté sur le bilan du paradigme sécuritaire qui a dominé les réponses internationales au Sahel depuis 2012. Malgré des volumes de financement considérables consacrés aux opérations militaires et aux forces de sécurité nationales, les indicateurs de sécurité se sont détériorés à mesure que les budgets militaires augmentaient. Tandis que les dépenses d'éducation, de santé, d'agriculture et de justice stagnaient ou se réduisaient drastiquement. Dans plusieurs pays sahéliens, la défense a absorbé plus de 20 % du budget national quand l'éducation de base en recevait moins de 5 %.

Le Timbuktu Institute a insisté lors de ces échanges sur un paradoxe que trop peu d'acteurs internationaux osent nommer : un soldat armé et déployé dans un village du nord du Bénin ou du nord du Togo, sans école, sans dispensaire, sans accès à la justice, ne produit pas de sécurité durable ; il peut même en éroder la légitimité. La sécurité, pour être durable, doit s'appuyer sur une présence étatique bienveillante, pas seulement sur une présence armée. À côté de l’État perçu souvent comme trop « répressif » pour être proche, l’État « protecteur » doit délivrer les services nécessaires aux populations. Cela implique de défendre, face aux pressions des donateurs sécuritaires et aux agendas géopolitiques, l'équilibre entre la réponse sécuritaire et l'investissement continu dans le développement humain.

Un fossé de perceptions qui sape les meilleures intentions

Au cœur des analyses présentées par le Timbuktu Institute figure un diagnostic que l'Institut formule de longue date : le vrai problème au Sahel n'est pas seulement le conflit lui-même, mais un conflit de perceptions sur ce conflit. Les cadres conceptuels importés sont des lunettes analytiques qui occultent des logiques locales profondément différentes : compétitions foncières, marginalisation, ostracismes ciblés, sentiment d'injustice, défaillances de gouvernance, instrumentalisation des griefs communautaires. Ce décalage entre les diagnostics des donateurs et les réalités vécues par les communautés a, parfois, conduit à des interventions mal ciblées, perçues localement comme étrangères ou même hostiles, et a alimenté le rejet des acteurs internationaux dans certains pays.

Cette déconnexion est précisément le terreau sur lequel prospère le recrutement dans les groupes armés : là où l'État est absent et l'aide internationale perçu comme illégitime, les groupes armés savent se présenter comme des alternatives « crédibles ». Pour les pays côtiers encore en phase de prévention, l'urgence est de construire et d’appuyer des systèmes endogènes de compréhension des conflits à travers la recherche locale, des observatoires communautaires, des médiateurs traditionnels avant que cette fenêtre ne se referme définitivement.

L'erreur stratégique du zonage : nier les continuums socioculturels

La session a également remis en question l'une des conventions les plus tenaces de l'architecture internationale : la construction analytique du « Sahel central » ( Mali, Burkina Faso, Niger ) comme zone d'intervention prioritaire, délimitée de façon artificielle et ignorant les réalités anthropologiques et socioculturelles de la région. Les réseaux pastoraux du Liptako-Gourma ne s'arrêtent pas aux frontières héritées de la colonisation. Les circuits commerciaux, les dynamiques de recrutement des groupes armés, les solidarités claniques et religieuses transcendent ces délimitations administratives.

En isolant le Sahel central du reste de l'Afrique de l'Ouest, la communauté internationale s’est contentée de traiter le problème là où il était le plus visible, tout en laissant se consolider les conditions de son expansion vers le Golfe de Guinée. L'insécurité qui se manifeste aujourd'hui dans le nord du Ghana, du Bénin, du Togo et de la Côte d'Ivoire n'est pas une « contagion » venue du Sahel : c'est la même dynamique qui a toujours traversé ces espaces, et qui n'était simplement pas encore prise à sa juste mesure. Une approche régionale intégrée, tenant compte des continuums pastoraux, ethniques, religieux et commerciaux, est une condition d’efficacité de toute stratégie véritablement efficace avec des résultats impactants.

Ne surtout pas se désengager : un impératif politique face aux reconfigurations géopolitiques

Dans un contexte de reconfiguration géopolitique sans précédent avec le retrait de forces internationales, les repositionnements stratégiques, la montée en puissance de nouveaux acteurs, la tentation du désengagement est réelle pour plusieurs partenaires internationaux.

Le Timbuktu Institute a pris une position assez tranchée à ce sujet lors du Fragility Forum : se retirer, réduire les financements ou conditionner l'engagement de façon rigide à des critères de gouvernance déconnectés des dynamiques locales, c'est risquer d'aggraver précisément les fragilités que ces partenaires devraient chercher à réduire davantage. Le désengagement international crée des vides que d'autres acteurs porteurs d'agendas souvent moins alignés sur les intérêts des populations s'empresseront de combler.

Pour Dr. Bakary Sambe, « cela ne signifie pas un engagement aveugle ou inconditionnel. Cela signifie un engagement soutenu, différencié, adaptatif capable de maintenir une présence et une influence sans être prisonnier de conditionnalités uniformes qui ne correspondent à aucune réalité de terrain. »

Trois priorités pour un engagement international rénové

Face à ce diagnostic, le Timbuktu Institute a formulé lors de la session trois priorités opérationnelles pour les organisations internationales de développement.

La première est la construction de systèmes d'alerte précoce et d'anticipation décentralisés, capables de capter les signaux faibles avant même que les crises n'éclatent. Cela implique de passer d'une posture réactive à une posture proactive, d’appuyer des capacités permanentes de veille intégrant à la fois les causes structurelles et les facteurs déclenchants, et d'établir une classification différenciée des contextes afin de mieux guider les décisions d'engagement et une meilleure anticipation.

La deuxième priorité est l'adoption d'approches différenciées et territorialisées, rejetant le zonage simpliste au profit d'interventions calibrées sur le profil réel de chaque contexte. Dans les zones de forte détérioration sécuritaire, les programmes humanitaires doivent être couplés à des mesures favorisant, par exemple, l’emploi et le soutien au tissu entrepreneurial local même à dominante informelle. Dans les zones à risque modéré, des interventions territoriales ciblées incluant des conditions de transparence et d'inclusion sont plus adaptées. Pour les zones de conflit intense, la gestion spécifique des réfugiés et déplacés internes requiert des outils dédiés.

La troisième priorité est le renforcement de l'appropriation locale et des synergies régionales. Le fossé structurel entre les perceptions stratégiques internationales et celles des communautés locales est l'une des causes premières de l'échec des interventions avec des procédés par le haut (top down). Les organisations doivent systématiquement promouvoir l'inclusion et l'appropriation locale dans la conception et le suivi des programmes, tout en développant des synergies régionales et transnationales parce que les dynamiques d'insécurité sahélienne ignorent les frontières étatiques.

Vers un paradigme de la « pluie fine » face aux "tempêtes" de l'urgence 

Pour conclure les échanges, le Timbuktu Institute a proposé une image qui résume son positionnement : l'opposition entre le tonnerre qui frappe et qui retient toute l’attention et la pluie fine qui nourrit. La tendance internationale depuis une décennie a été de répondre aux crises par le tonnerre des interventions massives, visibles, militarisées, souvent déconnectées des réalités locales. Ce que plaident les chercheurs et praticiens du Timbuktu Institute, c'est l'investissement patient et continu dans la « pluie fine » de la consolidation communautaire, de la présence étatique bienveillante, du dialogue intercommunautaire, de la prévention structurelle et du renforcement quotidien de la résilience

Ce paradigme exige des réformes institutionnelles profondes au sein des organisations internationales elles-mêmes : des procédures plus agiles, des mécanismes de financement plus flexibles, des indicateurs de succès ancrés dans les perceptions locales plutôt que dans les logiques de rapport aux sièges. Le Timbuktu Institute, mettant à profit dix ans d'observation, d'analyse et de plaidoyer depuis les terrains sahéliens et ouest-africains, entend continuer à porter cette exigence dans les espaces de débat international.

Dans la poursuite de cette réflexion partagée lors du Fragility Forum, l’Institut publiera une série de policy briefs qui offriront l’opportunité de débats organisés avec des experts et praticiens afin d’accompagner les stratégies nationales et internationales tout en veillant à les connecter aux acteurs locaux et aux réalités endogènes dont la prise en compte s’impose comme l’un des gages d’acceptabilité, d’efficacité et de succès.