Par Yague Samb, Chercheure, Directrice Sénégal du Timbuktu Institute
Résumé
Depuis les attaques coordonnées du 25 avril 2026 - les premières d'une telle ampleur menées conjointement par le JNIM et le Front de libération de l'Azawad (FLA) depuis 2012 - l'État malien semble tellement marqué par l’ampleur des pertes qu’il a affirmé publiquement son refus de tout dialogue avec les groupes qu'il qualifie de terroristes. Bien que la médiation locale ait déjà produit des résultats tangibles, encore faut-il rappeler qu’elle a souvent été soldée par des échecs sur le long terme, voire sur le moyen terme. Ceci est d’autant plus vrai que les deux tentatives historiques de dialogue direct avec les chefs jihadistes (en 2020, les autorités d'alors avaient missionné des émissaires pour explorer un dialogue avec les chefs djihadistes Iyad Ag Ghaly et Hamadoun Koufa et l'accord de paix de 2015 avec les mouvements du Nord) se sont soldés par des reculs : abandon discret des contacts après le coup d'État d'août 2020, puis dénonciation pure et simple de l'Accord d'Alger par les autorités de transition en janvier 2024. Cet historique éclaire la prudence actuelle de Bamako autant qu'il interroge sa soutenabilité à long terme.
Au-delà de la rupture sécuritaire sans précédent créé par le mal terroriste, la présente note propose de retracer quelques arguments documentés en faveur du dialogue, avant d’aborder les coûts fâcheux d’une réponse anti-terroriste recentrée sur le tout-militaire, puis les soubassements de la position officielle de refus de l’État malien de dialoguer, en plus d’analyser les obstacles à surmonter.
Des arguments documentés en faveur du dialogue
Au titre des faits marquants favorables au dialogue, figure la médiation locale comme esquisse de dialogue dans un cadre restreint. En ce sens, le président du Timbuktu Institute, Bakary Sambe, plaidait-il pour un renforcement des médiations endogènes incluant chefs de village, familles neutres, par exemple dans la région de Kayes, afin d'apaiser des fractures sociales (héritage de l'esclavage par ascendance, conflits agriculteurs-éleveurs) que le JNIM exploite systématiquement dans son recrutement. Par ailleurs, dans un rapport consacré au centre du Mali, l'International Crisis Group recommandait déjà en 2020 d'accentuer et d'harmoniser les efforts de dialogue afin de négocier des cessez-le-feu locaux via des comités de paix villageois chapeautés par un comité régional.
Ces médiations efficaces sur le court terme, restent toutefois précaires. En septembre 2018, le chef de la milice Dan Nan Ambassagou avait signé un accord unilatéral de cessez-le-feu avant de le rompre deux mois plus tard, illustrant les limites d'arrangements locaux non garantis par un cadre plus large.
Aussi, relève-t-on un précédent de dialogue direct avec la Katiba Macina. Dans ce sens un rapport consacré à la Katiba Macina, branche du JNIM active dans le centre du Mali, documente des contacts réguliers noués sur plusieurs années par des chefs de communautés, des organisations humanitaires et des responsables religieux, portant sur la libération d'otages, l'accès humanitaire aux zones sous contrôle jihadiste et la doctrine religieuse du groupe. Ceci peut se concevoir comme une preuve d'un certain pragmatisme des combattants locaux malgré l'absence de compromis sur le fond.
Par ailleurs, au sommet même de l’État central, on relève des précédents d'ouverture au dialogue. En effet, début 2020, Dioncounda Traoré, alors haut représentant du président Ibrahim Boubacar Keïta pour le Centre, avait envoyé des émissaires auprès d'Iyad Ag Ghaly et Amadou Koufa, conformément à une recommandation du Dialogue national inclusif ; IBK avait fini par reconnaître publiquement ces contacts en février 2020, avant que le coup d'État d'août de la même année n'interrompe la démarche. Ensuite, en octobre 2021, le gouvernement de transition avait franchi un pas supplémentaire en mandatant officiellement le Haut Conseil islamique du Mali, présidé par l'imam Chérif Ousmane Madani Haïdara, pour amorcer un dialogue avec la coalition du JNIM. Ceci fait échos avec l’appel persistant de l'imam Mahmoud Dicko. Depuis son exil en Algérie, cette figure religieuse influente entrée en rupture avec la junte, a réitéré en février 2026, depuis une conférence africaine pour la paix à Nouakchott, son appel à un dialogue entre tous les Maliens (hommes politiques, société civile et groupes armés) avant qu'il ne soit trop tard. Si ses soutiens présentent son réseau régional comme une ressource stratégique pour toute solution durable, les autorités de Bamako, qui l'ont poussé à l'exil en 2023, semblent en retour avoir choisi de l'ignorer publiquement plutôt que de lui répondre. Pendant ce temps, les coûts d’une réponse strictement militaire se font ressentir.
Les contrecoups d’une réponse militaire stricto sensu
Parmi les conséquences des stratégies militaires draconiennes en réponse au mal terroriste, figure le blocus comme arme de gouvernance. Au-delà des combats, le JNIM a fait du blocus un outil de pression systématique. Le blocus imposé par le JNIM sur les axes d'approvisionnement de la capitale malienne constitue une stratégie sophistiquée qui mérite d’être étudiée. Ce siège, qui touche une agglomération de plus de quatre millions d'habitants, ne relève pas d'un mode opératoire militaire classique mais d'une stratégie de perturbation en réseau : il combine l'asphyxie logistique d'une capitale enclavée et une frappe de décapitation visant le sommet de l'appareil sécuritaire. L'onde de choc régionale a été immédiate : fermeture temporaire d'un poste-frontière ivoirien à Pogo, suspension du trafic commercial mauritanien à Sélibaby, réorientation discrète des exportations sénégalaises de carburant vers la Guinée pour éviter toute interception. Le dispositif russe Africa Corps, réorienté vers la sécurisation des convois de carburant, aurait coûté près d'un milliard de dollars à la junte malienne pour des résultats jugés limités par plusieurs observateurs.
Dans le même temps, il semble de plus en plus avéré que le caractère asymétrique du conflit s'aiguise. Pour Jean-Hervé Jézéquel, le JNIM a appris à s'adapter à la menace de l'armée malienne, à l'esquiver et à développer sa capacité à mettre sous pression les grandes villes, y compris en pesant sur les flux commerciaux jusque dans la capitale. De plus, le Centre d'études stratégiques de l'Afrique souligne que les pertes attribuées aux groupes islamistes militants ont triplé depuis l'arrivée de la junte au pouvoir, signe que l'intensification de la pression militaire ne s'est pas, à ce stade, traduite par un recul de la menace.
Cependant, plusieurs analystes nuancent le scénario d'un effondrement complet de l'État car le JNIM et le FLA ne disposent probablement pas de la capacité à administrer un territoire de cette étendue, ne bénéficient pas d'un fort soutien populaire dans un pays multiconfessionnel, et les États voisins ont peu d'intérêt à une contagion régionale. L'objectif des groupes armés pourrait davantage être de provoquer une fragilisation suffisante du régime pour imposer, à terme, un rapport de force favorable à une négociation selon leurs propres conditions.
La position officielle de l'État malien : un refus réaffirmé
En mai 2026, devant le corps diplomatique accrédité à Bamako, le ministre des Affaires étrangères Abdoulaye Diop a réaffirmé que le gouvernement n'envisageait aucun dialogue avec des groupes armés qualifiés de terroristes, quelques jours seulement après les obsèques nationales du général Sadio Camara. Le ministre a établi une distinction entre ce refus et la poursuite d'un dialogue politique strictement encadré par les institutions républicaines, citant la poursuite des Accords nationaux de réconciliation (ANR) et du Dialogue inter-malien (DIM), présentés comme les seules plateformes légitimes de concertation. Il a par ailleurs estimé que le rapprochement du FLA avec le JNIM, organisation sanctionnée par les Nations unies depuis 2018, plaçait de fait le mouvement indépendantiste hors de tout cadre de dialogue officiel.
Sur le plan judiciaire, le parquet militaire de Bamako a annoncé, le 1er mai 2026, avoir identifié plusieurs suspects dans la préparation des attaques du 25 avril, parmi lesquels des militaires en activité et l'opposant politique Oumar Mariko , ce qui signifie que les autorités privilégient la voie pénale plutôt que toute forme de négociation.
En somme, la rupture en 2018 d’un cessez-le-feu par Dan Nan Ambassagou, le mandat d'arrêt de la CPI contre Iyad Ag Ghaly pour crimes de guerre en 2024, l’interruption des contacts après le coup d'État d'août 2020, la dénonciation de l’Accord d'Alger de 2015 en 2024 complexifient la tenue d’un dialogue entre Etat malien et groupes armés.
Les obstacles à surmonter
Quatre obstacles se heurtent à la tenue d’un dialogue. Tout d’abord, il existe une incompatibilité idéologique de fond entre Etat et groupes armés. Ce premier blocage tient à l'écart entre les principes que l'État doit défendre (laïcité, souveraineté sur l'ensemble du territoire) et les revendications maximalistes des groupes jihadistes. Puis, la fin des accords d'Alger ne semble pas faciliter la tenue du dialogue. Signé en 2015 entre l'État malien, la Coordination des mouvements de l'Azawad (CMA) et la Plateforme, l'Accord pour la paix et la réconciliation au Mali, dit Accord d’Alger, visait à mettre fin au conflit du Nord par la décentralisation et le partage du pouvoir. Sa mise en œuvre est toutefois restée chroniquement incomplète : la Minusma a régulièrement dénoncé des violations du cessez-le-feu par les signataires eux-mêmes, et l’un des volets institutionnels les plus sensibles, à savoir la révision constitutionnelle, a été reporté dès 2017 face à la contestation populaire. Aujourd’hui, les autorités de transition ont fini par dénoncer unilatéralement l'accord dans un contexte de reprise des combats avec la CMA, consécutive entre autres, au retrait de la Minusma et à la présence de forces russes. Cet épisode constitue le précédent le plus direct et le plus récent d'un dialogue institutionnalisé avec des groupes armés : son échec pèse aujourd'hui sur la crédibilité de toute nouvelle tentative aux yeux des autorités maliennes. Ensuite, l’un des dangers les plus probables est le risque politique qui pèse sur le pouvoir en place. En effet, ouvrir des négociations expose la junte à un coût politique élevé : dans le climat actuel, tout geste de dialogue pourrait être interprété comme un aveu que les offensives militaires ne suffisent pas à garantir la sécurité, après des revers tels que la perte de Kidal et le retrait de l'Africa Corps.
Enfin, il existe un dilemme justice / paix avec le cas Iyad Ag Ghaly. Le 21 juin 2024, la Cour pénale internationale a levé les scellés d'un mandat d'arrêt, émis initialement en juillet 2017, visant Iyad Ag Ghaly, alors chef d'Ansar Dine, pour crimes de guerre incluant des violences sexuelles et crimes contre l'humanité commis dans le Nord du Mali entre janvier 2012 et janvier 2013. Human Rights Watch a souligné que de nombreux Maliens méritaient de voir les responsables de ces exactions traduits en justice dans le cadre de procès équitables. Or Iyad Ag Ghaly dirige aujourd'hui le JNIM : il est de fait l'interlocuteur incontournable de toute négociation de haut niveau, ce qui illustre de façon concrète la tension entre exigence de justice et recherche de la paix évoquée plus haut.
Conclusion
Les précédents recensés dans cette note convergent vers un même constat : le dialogue, qu'il soit local ou national, a déjà produit des résultats concrets au Mali, mais aucun n'a jusqu'ici tenu dans la durée, qu'il s'agisse de cessez-le-feu communautaires rompus, de contacts discrets interrompus par un coup d'État, ou d'un accord de paix formel finalement dénoncé. Cet historique nourrit la méfiance actuelle des autorités autant qu'il interroge la viabilité d'une stratégie reposant sur la seule option militaire. Entre un État qui mise sur la fermeté pour ne pas paraître céder à la pression armée, et des groupes qui pourraient chercher moins à conquérir le pouvoir qu'à imposer un rapport de force favorable à une négociation future, l'équation malienne reste, à ce stade, ouverte, avec les populations civiles, premières affectées par le blocus et les combats, comme principal enjeu de toute issue, dialoguée ou militaire. Au-delà du dialogue même avec les groupes armés, c’est l’urgence de la réinvention de la cohésion nationale au Mali et l’inclusion de toutes les communautés dans le roman national.
Source : RFI