Timbuktu Institute – Juillet 2026
Après une décennie de désengagement progressif, les États-Unis amorcent un timide retour au Sahel. Ce retour ne se fait plus à l’image de la stratégie de Washington des années Obama-Biden, pourvoyeur d'aide humanitaire et encore de promotion de « valeurs démocratiques ». Sous la présidence Donald Trump, il s’agit d’une Amérique, actrice diplomatique plus transactionnelle, poussée par des influences intérieures inédites, et qui négocieraient, désormais, directement, avec les parties prenantes sahéliennes qu'elle semblait snober il y a encore deux ans. A part l’intervention éclair au Nigeria et les visites devenues plus fréquentes ces derniers mois dans la région, il y a un dernier signal en date suite à une révélation du Washington Post, le 22 juillet 2026, selon laquelle l'administration Trump envisagerait déjà une action militaire directe au Mali parmi les options possibles. Les deux contextes sont bien différents si l’on sait que l’intervention au Nigeria était, du moins, dans sa justification, motivée par une dimension religieuse. Pour le Mali, d’autres raisons devraient nécessairement être évoquées malgré l’approche pragmatique qui suscite un certain débat aussi bien au sein de l’Administration américaine qu’entre les experts de la région.
Un retrait suivi d'un vide stratégique
Depuis le 11-Septembre, l'engagement américain au Sahel avait pris deux visages : une présence antiterroriste toujours restée mineure comparée à son ampleur au Moyen-Orient, et un soft power humanitaire porté par diverses structures telles que le Corps de la Paix, l'USAID et le financement d'ONG dans la santé, l'éducation et la sécurité alimentaire ou encore la prévention de l’extrémisme violent. Mais ce double engagement s'est effondré presque simultanément suite aux derniers développements décisifs dans la région. Il y a eu retrait militaire des bases stratégiques dont celles de drones du Niger, fermées en 2024 après le coup d'État et la fermeture des programmes de l'USAID, l’Agence des États-Unis pour le développement international. Cette dynamique, accentuée par les effets du retrait de la France et des signaux d’un désintérêt de l’Europe – préoccupée par l’Ukraine - a précipité, de facto, une situation de vide que la Russie a comblée sans attendre, à travers le groupe Wagner rebaptisé Africa Corps, désormais présent au Mali, au Burkina Faso, au Niger.
Le résultat d’une telle combinaison de faits, selon le général Dagvin Anderson, chef d'AFRICOM, dans une audition sénatoriale a été qu’une réduction de la posture régionale du Commandement a pu transformer le Sahel en ce qu'il a lui-même qualifié de « trou noir du renseignement ». Pendant ce temps, le Jama'at Nusrat al-Islam wal Muslimin (JNIM), la branche sahélienne d'Al-Qaïda, a atteint sa capacité opérationnelle la plus élevée depuis sa création au point de revendiquer, avec des séparatistes touaregs, l'assassinat du ministre malien de la Défense Sadio Camara fin avril 2026 dans le cadre d’une alliance qui redessine les cartes du conflit au Mali.
Doctrine diplomatique ou lobbying religieux : Qu’est-ce qui motive le « retour » de Washington ?
Depuis 2020, les textes législatifs et les auditions au Congrès consacrés au Sahel dessinent un même constat : le retour américain ne pourrait être piloté par une doctrine unifiée et coordonnée, mais par la convergence de plusieurs lobbys aux intérêts distincts sur les plans sécuritaire, économique, voire idéologique.
Le cas du Nigeria illustre parfaitement ce nouvel état d’esprit de la diplomatie américaine sous Trump. Après une audition à la Chambre des représentants au premier trimestre 2025, où témoignaient Nina Shea du Hudson Institute et Tony Perkins de Family Research Council, le président Trump a tenu à replacer le Nigeria, en octobre 2025, sur la liste des « pays particulièrement préoccupants » (Country of Particular Concern) au titre de la liberté religieuse, dénonçant une persécution des chrétiens qu'il a qualifiée de « menace existentielle ». La United States Commission on International Religious Freedom avait, alors, salué la décision, et, dans la foulée, une résolution demandant des sanctions a suivi à la Chambre.
L'affaire a ensuite pris une tournure spectaculaire : Trump a menacé d'intervenir militairement « guns-a-blazing », avant de finalement ordonner, le jour de Noël 2025, des frappes de drones contre des positions de l'État islamique dans l'État de Sokoto.
Comme l’analysaient, déjà à l’époque, les chercheurs du Timbuktu Institute dans un article intitulé Religion, Rockets and Troops : The Trump Administration's Push Against Jihadists in Nigeria : « Début décembre, une délégation de membres du Congrès américain s'est rendue à Abuja dans le cadre d'une mission d'établissement des faits, au cours de laquelle elle a recueilli les témoignages de responsables gouvernementaux, de victimes de violences, ainsi que de dirigeants et d'organisations religieuses (…) dans la région du Middle Belt. Les frappes militaires ont été menées quelques semaines après cette visite. Malgré cette nouvelle coopération militaire entre les États-Unis et le Nigeria, un projet de loi a été déposé au Congrès américain en février 2026, menaçant d'interdictions de visa et de gels d'avoirs des Nigérians spécifiquement accusés de violations de la liberté religieuse »
Rappelons que ces frappes avaient été coordonnées avec Abuja, comme l'a confirmé le ministre nigérian des Affaires étrangères Yusuf Tuggar après deux appels avec Marco Rubio. Le Washington Post, dans un éditorial du 27 décembre, avait même salué ces « frappes justifiées » en estimant que le président était « avisé de rester engagé » dans la région. Un tel satisfecit était tellement rare de la part d’un Journal à la ligne éditoriale, souvent, critique vis-à-vis de l'Administration Trump au point d’attirer l’attention de nombre d’observateurs de la scène politico-diplomatique américaine. Mais cette lecture confessionnelle du conflit nigérian de la part de certains groupes de pression reste contestée : plusieurs analystes rappellent et documentent que les groupes jihadistes frappent aussi bien les musulmans que les chrétiens.
Une realpolitik du « renseignement contre minerais » ?
En prenant en compte la complexité de ce shift de la diplomatie américaine, il paraitrait que le lobby religieux n'est, finalement, qu'un des nombreux ressorts de cette politique. Sur le plan sécuritaire, l'administration Trump avait renoué depuis 2025 avec les pouvoirs militaires de l'Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) qu'elle avait pourtant vues basculer progressivement vers Moscou. Une telle démarche est décrite par certains médias spécialisés tels que Geopolitical Futures comme relevant d’un troc pragmatique : échanger du renseignement antiterroriste contre un accès aux minerais stratégiques de la région. Washington est même allé jusqu'à atténuer, dans ses éléments de langage officiels, l’opposition à la rhétorique souverainiste des régimes militaires ; ce qui augure d’une rupture nette avec la posture normative d'hier, mettant en avant les critères de gouvernance démocratique. Sur le plan économique enfin, le Congrès explore des projets d'infrastructure à connotation sécuritaire, comme le câble sous-marin transatlantique reliant les États-Unis, les Îles Vierges, le Ghana et le Nigeria (H.R.1737), adopté à la Chambre avec un rare soutien bipartisan surtout lorsqu’il s’agit des dossiers africains.
Mali : de la realpolitik du renseignement à l'option militaire ?
Cette logique de troc pragmatique proposant le partage de renseignement contre l’accès stratégique semble, déjà, en train de basculer vers un positionnement plus direct sur l’échiquier sahélien. Le Washington Post a révélé le 22 juillet 2026, sur la base de plusieurs sources officielles actuelles et antérieures, que l'administration Trump, évaluerait, activement une action militaire au Mali contre le JNIM.
Si une telle opération arrivait à être approuvée, elle ferait du Mali le huitième pays où Trump aura ordonné des frappes depuis le début de son second mandat. Tout l’enjeu sera de savoir comment l’Administration américaine justifierait un tel choix qui serait contraire aux promesses initiales de désengagement des conflits extérieurs.
Le dossier révèle surtout une Administration divisée sur une question aussi cruciale. Sebastian Gorka, directeur principal du Conseil de sécurité nationale pour le contre-terrorisme, pousserait ouvertement pour l'option militaire, tandis que d'autres responsables plaideraient pour plus de prudence. Les experts consultés par le Post sont sceptiques sur l'efficacité d'une nouvelle intervention armée. Wassim Nasr, spécialiste du Sahel au Soufan Center, juge qu'« opter encore pour la solution militaire ne réglera rien - les Français l'ont tenté pendant dix ans, les Russes depuis cinq ans, et la situation n'a fait qu'empirer ». Peter Pham, ancien envoyé spécial de Trump pour le Sahel, lors de son premier mandat, estimait, pour sa part, qu'il faudrait, d'abord, reconstruire la confiance avec Bamako et Niamey avant toute coopération sécuritaire.
Le contexte immédiat qui alimente ces débats reste assez sensible: début juillet 2026, le JNIM a tendu une embuscade à un convoi militaire malien entre Gao et Anefis, tuant ou capturant au moins 50 soldats, dont des combattants russes de l'Africa Corps qui a remplacé Wagner auprès du régime de Bamako suite à l’officialisation par Moscou de son engagement militaire au Mali. Bamako affirme, toutefois, avoir riposté par des frappes aériennes ayant tué 20 combattants. Et selon les données de l'Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED) citées par le Post, l'armée malienne et ses partenaires russes ont tué l'an dernier près de quatre fois plus de civils (925) que les groupes islamistes combinés (232). Un tel rapport de force confus compliquera, singulièrement, l'idée d'un partenariat sécuritaire américain avec un pouvoir militaire déjà accusé d'exactions par les organisations de défense des droits humains.
Un responsable de l'Administration, cité anonymement, résume la doctrine américaine qui se dessine : le terrorisme au Sahel est un « problème multinational », et Washington appelle désormais « les partenaires régionaux et les alliés de l'OTAN à soutenir l'Alliance des États du Sahel dans sa guerre contre le JNIM et l'État islamique ». Une telle posture, quelques mois après l'expulsion des troupes américaines du Niger, acte, sur le plan diplomatique, un certain revirement décisif. Reste à voir comment les partenaires au sein de l’OTAN vont accueillir une telle proposition et dans quelle mesure, l’Europe et ses États-membres vont répondre à cet « appel » posant nombre d’équations diplomatiques et stratégiques.
Réengagement américain : Quelle marge de manœuvre pour les pays de la région ?
Pour les gouvernements sahéliens, cette recomposition ouvre une fenêtre étroite mais réelle. Washington qui semble motivé par des lobbys religieux, des besoins en minerais critiques et une compétition avec la Russie et, surtout, la Chine, deviendrait, ainsi, un partenaire disposant de vrais leviers mais avec lequel il va falloir négocier dans les moindres détails toute forme d’engagement. Mais les mises en garde abondent et fusent de divers horizons en appelant, plutôt, à une certaine prudence. Là où le National Interest juge les actes actuels de Washington posés vers un réengagement « bienvenu mais insuffisant » face à un JNIM en pleine expansion régionale, plusieurs experts rappellent qu'un partenariat construit sur la méfiance accumulée depuis les sanctions post-coups, resterait fragile, et que Washington ne pourra pas se contenter d'un simple « quiet return » s'il veut peser dans l’immédiat et dans le temps face à une Russie déjà solidement implantée.
Mais, en réalité, même sans une présence visible, les Américains n’ont jamais définitivement rompu d’avec les États-majors militaires de la région constamment invités aux États-Unis dans le cadre de différents programmes d’échanges mais aussi participant à différents exercices, séminaires de formation et d’échanges de bonnes pratiques sur les stratégies anti-terroristes, notamment. Washington est resté en permanence au contact du leadership militaire des différents pays de la région malgré les velléités diplomatiques et les dissensions AES-CEDEAO.
Pour les gouvernements de la région et, en premier les pays du Sahel central les plus concernés, il serait, stratégiquement nécessaire, de comprendre l’écosystème des groupes de pressions, des industries de défense, des coalitions bi-partisanes ponctuelles et autres think tanks à Washington, afin de ne plus subir, sans leviers, cette nouvelle donne de la diplomatie américaine. L’anticipation potentielle d’une telle dynamique de réengagement américain au Sahel serait la meilleure garantie de le mettre au service de leurs propres priorités de développement et de sécurité face à des populations devenues, au fil du temps sceptiques des coopérations sécuritaires et, de plus en plus hostiles, aux interventions étrangères.