Timbuktu Institute
Trois ans après son accession au pouvoir, Bassirou Diomaye Faye referme une séquence politique et en ouvre une autre. Le 25 juillet, à Dakar, le chef de l'État a officialisé la création de son propre parti, « Kiiraay – Les Patriotes Républicains », consacrant ainsi, de façon désormais publique et structurée, la rupture engagée depuis plusieurs mois avec son ancien mentor Ousmane Sonko et le PASTEF. Ce lancement, préparé depuis novembre 2025 sous la supervision d'Aminata Touré, vient couronner une stratégie de recomposition politique à l'œuvre sur plusieurs fronts simultanés. Sur le plan intérieur, le président a multiplié les gestes d'ouverture au-delà du socle historique de Pastef jusqu'à apporter son soutien à la candidature de Macky Sall au secrétariat général des Nations unies, une décision impensable un an plus tôt tout en resserrant son emprise sur les institutions et l'administration : nomination d'Ousmane Diagne à la tête du Conseil constitutionnel après l'invalidation de la révision constitutionnelle portée par la majorité parlementaire, remplacement de plusieurs responsables réputés proches de Sonko à la tête d'institutions stratégiques (Port autonome de Dakar, 3FPT, Office national de formation professionnelle), et ralliements successifs de cadres du PASTEF à l'« initiative présidentielle ». Sonko, de son côté, continue de minimiser la crise, la présentant comme une simple divergence de vision plutôt qu'un dysfonctionnement institutionnel, mais la rivalité s'est désormais cristallisée autour de deux projets concurrents : la fidélité à la ligne originelle de Pastef pour l'un, la construction d'une légitimité élargie pour l'autre. Le paysage politique sénégalais se trouve ainsi redessiné autour de trois pôles rivaux (Kiiraay, PASTEF et l'APR de Macky Sall), une configuration qui pourrait, selon plusieurs observateurs, précipiter la tenue de législatives anticipées. Cette recomposition intérieure s'accompagne enfin d'une affirmation régionale du Sénégal, avec la présidence en exercice de la CEDEAO confiée à Diomaye Faye et la nomination annoncée du général Birame Diop à la tête de la Commission de l'organisation pour 2026-2030, plaçant Dakar en position d'influence sur l'avenir d'une CEDEAO fragilisée par les crises sécuritaires et les tensions avec l'AES. Reste une question de fond, que la création de Kiiraay ne résout pas mais rend au contraire plus pressante : celle de la capacité du Sénégal à composer durablement avec deux centres de pouvoir issus d'un même mouvement fondateur, mais engagés sur des trajectoires désormais clairement divergentes.
Il y a encore un an, peu auraient pu anticiper une telle scène : l’ex-président Macky Sall, accueilli à Dakar dans un bain de foule et de hourras de ses partisans. Et pourtant, c’était bien le cas le 17 juillet où l’ancien chef de l’Etat a fait un retour marquant dans son pays pour obtenir le soutien officiel de son successeur Bassirou Diomaye Faye dans le cadre de sa candidature au poste de Secrétaire général des Nations unies. Une sollicitation à laquelle ce dernier a répondu favorablement. Ainsi, le chef de l'État a chargé le gouvernement et le réseau diplomatique sénégalais de se mobiliser pour promouvoir cette candidature auprès des États membres de l'ONU à travers un communiqué rendu public. Cette décision marque un tournant politique majeur. En rupture avec la ligne historiquement défendue par Pastef, qui faisait de Macky Sall l'un de ses principaux adversaires et envisageait des poursuites contre lui, Bassirou Diomaye Faye confirme une fois de plus, sa rupture avec Ousmane Sonko. Ce repositionnement s'inscrit dans une stratégie d'ouverture et de recomposition des alliances, alors que le président prépare la création de sa propre formation politique et se projette vers les prochaines échéances électorales, sur fond de spéculations autour d'un possible rapprochement avec l'Alliance pour la République (APR).
Ce faisant, il apparaît plus que jamais limpide que le divorce entre le président et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko s’inscrit dans une dynamique durable de recomposition du pouvoir au Sénégal. Une fracture qui, on le sait, touche à la fois les institutions, l’administration publique et l’organisation interne du Pastef, chacun des deux camps cherchant à consolider ses propres bases de légitimité. En ce sens, une récente séquence institutionnelle en constitue une illustration. Ainsi la nomination le 13 juillet, du magistrat Ousmane Diagne à la tête du Conseil constitutionnel, en remplacement de feu Mamadou Badio Camara. Ancien procureur général près la Cour d’appel de Dakar, premier avocat général près la Cour suprême puis ministre de la Justice, Ousmane Diagne siégeait déjà au sein de la haute juridiction avant sa nomination. Son arrivée intervient dans un contexte particulièrement sensible, quelques jours après l’invalidation par le Conseil constitutionnel de la révision constitutionnelle adoptée par l’Assemblée nationale à l’initiative de la majorité parlementaire issue de Pastef. Par ailleurs, l’affirmation présidentielle se manifeste également dans la reprise en main progressive de plusieurs secteurs stratégiques de l’administration. En effet, depuis le départ de Sonko de la Primature en mai 2026, plusieurs responsables réputés proches de ce dernier ont été remplacés à la tête d’institutions publiques majeures. Le changement à la direction du Port autonome de Dakar, avec le départ de Waly Diouf Bodiang lieutenant très proche de Sonko, en vient à constituer l’un des exemples les plus symboliques. D’autres mouvements ont également concerné le secteur de la formation professionnelle, avec le remplacement des dirigeants du 3FPT et de l’Office national de formation professionnelle. Ces changements traduisent une volonté du camp présidentiel de renforcer son contrôle sur l’appareil d’État, tandis que Pastef connaît lui-même des recompositions internes. Le départ de Babacar Faye, cadre du parti à Fatick, fief de l’ancien président Sall et directeur général de la Société des infrastructures de la réparation navale, illustre cette dynamique. Après dix années de militantisme, celui-ci a annoncé son ralliement à « l’initiative présidentielle » portée par Bassirou Diomaye Faye, renonçant à ses responsabilités au sein de Pastef. Une évolution qui témoigne de la bataille d’influence engagée entre les deux camps pour conserver ou attirer les cadres du mouvement.
Recompositions en cours
Malgré cette montée des tensions, Ousmane Sonko continue - un jour sur deux - de présenter la séparation avec Bassirou Diomaye Faye comme une divergence politique plutôt qu’une crise institutionnelle. Dans un entretien accordé à Al Jazeera, le président de l’Assemblée nationale a rejeté l’idée d’un dysfonctionnement des institutions sénégalaises, estimant que la répartition des pouvoirs entre la présidence, le gouvernement et le Parlement demeurait claire. Il a également défendu la réforme constitutionnelle censurée par le Conseil constitutionnel, considérant qu’elle renforçait les contre-pouvoirs et correspondait aux engagements pris devant les Sénégalais. Au sujet de sa relation avec le chef de l’État, Ousmane Sonko s’est voulu mesuré, affirmant que la rupture ne relevait pas d’une question de confiance mais de « visions divergentes » quant aux engagements envers le peuple sénégalais. Dans les faits, cependant, la rivalité entre les deux hommes est désormais structurée autour de deux projets distincts. Tandis que Sonko entend demeurer le gardien de la ligne politique originelle de Pastef, Bassirou Diomaye Faye cherche à construire une légitimité propre, en élargissant son socle politique au-delà du cercle historique du parti. Car en apportant son soutien à Macky Sall, Bassirou Diomaye Faye affiche en plein jour sa stratégie d’ouverture destinée à élargir ses alliances. Les rencontres successives avec Karim Wade, d’abord avec Macky Sall ensuite lors de déplacements au Qatar, témoignent de surcroît d’une recomposition progressive des équilibres politiques.
Le Sénégal au centre du jeu régional
Cela étant, les dynamiques politiques internes s’accompagnent d’une volonté affichée de renforcer le rôle régional du Sénégal. La désignation de Bassirou Diomaye Faye comme président en exercice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) place Dakar au cœur des enjeux liés à l’avenir de l’organisation. Dans un contexte marqué par les crises sécuritaires, les transitions politiques et les tensions avec les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), le chef de l’État sénégalais devra contribuer à restaurer la cohésion régionale et à renforcer les mécanismes de coopération. Cette responsabilité apparaît d’autant plus stratégique que le Sénégal doit également prendre la direction de la Commission de la CEDEAO pour la période 2026-2030 avec la nomination annoncée du général Birame Diop. Une configuration qui offre à Dakar une capacité d’influence importante sur les orientations futures de l’organisation.
Ainsi, alors que la scène politique sénégalaise reste dominée par la rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, le chef de l’État semble progressivement transformer cette crise de succession interne en une opportunité de consolidation. Entre recomposition administrative, ouverture politique et affirmation diplomatique, Bassirou Diomaye Faye cherche à installer une nouvelle architecture de pouvoir. Mais cette évolution laisse persister une interrogation centrale : celle de savoir si le Sénégal pourra durablement fonctionner avec deux centres d’impulsion issus du même mouvement politique (Pastef), mais désormais engagés dans des trajectoires divergentes.