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Nigeria : la bataille électorale sur le terrain, dans les médias et à Washington Spécial

© AP Photo/Sunday Alamba - Sunday Alamba © AP Photo/Sunday Alamba - Sunday Alamba

Timbuktu Institute Semaine 2 - Septembre 2026  

Il semble bien qu’à mesure que la présidentielle - prévue en janvier 2027 – approche, la compétition politique au Nigéria prend une tournure particulièrement âpre. En attendant, l’heure est à la campagne et donc aux tractations et au remue-ménage. Alors que les principaux candidats commencent à affûter leurs stratégies, la campagne se joue autant sur le terrain national que dans l’espace médiatique et diplomatique international. L’entrée en campagne de l’opposant Atiku Abubakar, désormais candidat de l’African Democratic Congress (ADC), illustre cette internationalisation de la compétition électorale. L’ancien vice-président aurait engagé pour près de 1,5 million d’euros le cabinet américano-nigérian Von Batten-Montague-York afin de travailler son image auprès des responsables politiques américains et de remettre en lumière certains éléments controversés du passé du président Bola Tinubu aux États-Unis, notamment une saisie judiciaire opérée en 1993 sur des comptes lui appartenant. La démarche répond à une stratégie déjà employée par le pouvoir. En janvier, Tinubu avait lui-même recours à un cabinet de lobbying pour défendre sa politique auprès du Congrès américain, alors que Donald Trump mettait notamment en cause son action face aux violences visant, selon ses dires, les chrétiens au Nigeria.

L’affaire a cependant pris une tournure plus sensible lorsque le cabinet mandaté par Atiku a affirmé avoir été approché par un proche du président, qui lui aurait proposé 3 millions de dollars pour mettre un terme à sa campagne de lobbying. Une affirmation qui reste à établir, mais qui donne une autre dimension à l’affrontement entre les deux camps. Dans l’entourage présidentiel, l’initiative d’Atiku est présentée comme une tentative d’obtenir une « validation étrangère », tandis que l’opposition cherche manifestement à exploiter, auprès des décideurs américains, les zones de vulnérabilité du bilan et du passé de Tinubu.

Une campagne sous tension

Sur le terrain, les premiers incidents donnent une autre mesure de la tension électorale. Le 8 septembre, Peter Obi, arrivé troisième lors de la présidentielle de 2023 et désormais candidat de l’opposition, a été empêché de se rendre dans un camp de déplacés à Yelwata, dans l’État de Benue. Des dizaines de jeunes avaient bloqué la route et menacé son convoi, contraignant la police à intervenir pour assurer la sécurité du candidat. Obi souhaitait rencontrer les victimes des violences récurrentes opposant agriculteurs et éleveurs dans cette région, notamment après l’attaque de juin 2025 qui avait fait plus de 200 morts à Yelwata et provoqué le déplacement d’environ 6 500 personnes. Son parti, le Nigeria Democratic Congress (NDC) a dénoncé une « obstruction honteuse » et mis en cause le gouverneur de Benue, Hyacinth Alia, membre de l’APC au pouvoir. Celui-ci a rejeté ces accusations, affirmant que le candidat aurait dû prévenir les autorités de sa venue afin qu’un dispositif de sécurité puisse être organisé. L’affaire n’en révèle pas moins la difficulté qui se profile pour la campagne : dans certaines régions déjà fragilisées par les violences communautaires, les déplacements des candidats ne manqueront pas de se muer en épisodes de confrontation politique. L’opposition a demandé l’ouverture d’une enquête et appelé les missions diplomatiques à prendre note de l’incident.

Cette crispation trouve un écho plus inquiétant encore à Kano, où Ibrahim Khalil Dan Shagamu, influenceur politique suivi par plusieurs centaines de milliers de personnes, a été retrouvé mort à son domicile. Ancien journaliste et critique régulier des autorités dans des vidéos en langue haoussa, il aurait été victime d’un meurtre particulièrement violent, tandis que deux de ses téléphones auraient disparu. Des menaces de mort auraient également précédé son décès. Le mobile reste cependant inconnu et aucune implication politique n’est établie à ce stade. Amnesty International a demandé une enquête complète. Dans un pays où les campagnes électorales ont régulièrement été accompagnées d’intimidations et de violences, cette affaire vient néanmoins rappeler la vulnérabilité des voix politiques et médiatiques à l’approche du scrutin.

Le front sécuritaire reste ouvert

La fébrilité politique en présence intervient dans un contexte sécuritaire pour le moins délétère, le pays demeurant confronté à une menace jihadiste persistante. Dans l’État de Borno, l’armée a récemment déjoué une embuscade attribuée à des éléments présumés de Boko Haram sur l’axe Buni Gari–Buratai, lors d’une patrouille de l’opération Hadin Kai. Les forces nigérianes ont contraint les assaillants à se retirer avant de découvrir et démanteler plusieurs camps improvisés. Des munitions, des grenades propulsées par roquette et différents moyens de déplacement ont notamment été récupérés. Aucun militaire n’a été blessé, même si plusieurs véhicules ont été endommagés. Un épisode qui rappelle que dans le sillage de la compétition électorale, la question sécuritaire reste une épine dans le pied des autorités nigérianes. Les opérations conduites dans le nord-est témoignent de la persistance des capacités de nuisance des groupes jihadistes et de la nécessité, pour Abuja, de maintenir une pression militaire constante sur leurs réseaux et leurs zones d’implantation.

Et c’est sans doute dans cette perspective que s’inscrit également le renforcement du partenariat militaire avec les États-Unis. L’US Air Force a annoncé le 10 septembre, la  livraison de nouveaux équipements à l’Air Force nigériane dans le cadre d’un accord de vente militaire appelé à donner lieu à plusieurs autres livraisons. Selon l’AFRICOM, ces équipements doivent renforcer les capacités opérationnelles nigérianes et soutenir la lutte contre les groupes terroristes actifs dans la région. Washington insiste sur le fait que son soutien intervient à la demande d’Abuja et dans le respect de sa souveraineté. La coopération sécuritaire américano-nigériane apparaît ainsi appelée à se renforcer au moment même où les deux pays sont déjà engagés dans une bataille d’influence autour du récit politique nigérian.

Tout bien considéré, le Nigeria aborde l’année 2027 avec une vie politique qui sera de plus en plus difficile à dissocier des tensions sécuritaires qui traversent le pays. Par ailleurs, la campagne devrait offrir aux fractures en présence, une caisse de résonance supplémentaire. À Abuja comme dans les États, dans les urnes comme dans les médias et jusque dans les rapports avec Washington, la bataille pour le pouvoir se joue désormais sur plusieurs fronts à la fois. Reste à voir si cette pluralité de confrontations peut encore être contenue par le jeu électoral ou si, à mesure que le scrutin approchera, elle finira par en déplacer les limites.