Timbuktu Institute - Semaine 3 septembre 2026
Nanti de son accord avec le FMI, Dakar semble désormais mettre les bouchées doubles pour rétablir ses équilibres financiers. En effet, le nouveau programme négocié avec le FMI, en sa qualité d’accord de principe, ne constitue pas pour l’instant, tant un accomplissement qu’un point de départ. Le Sénégal doit maintenant obtenir les garanties de ses créanciers et faire valider le programme par le conseil d’administration du Fonds. De plus, Dakar doit engager une restructuration de la dette, notamment des eurobonds, tout en faisant adopter à l’Assemblée nationale des mesures budgétaires potentiellement impopulaires dans un contexte de hausse du coût de la vie. C’est à la lumière de cela qu’il faut lire la récente offensive économique du président Diomaye Faye.
D’abord, à Washington, le président sénégalais a, en premier lieu, cherché à consolider les appuis institutionnels susceptibles d’accompagner le redressement économique du pays. Le 14 septembre, il s’est entretenu avec Ajay Banga, président du Groupe de la Banque mondiale, qui a confirmé la disponibilité de l’institution à accompagner Dakar dans la consolidation de son cadre macroéconomique et le financement de ses politiques publiques au cours des prochaines années. Les discussions ont porté sur plusieurs des dossiers les plus sensibles de la transformation économique : réduction du coût de l’énergie, protection sociale, amélioration de l’environnement des affaires, entrepreneuriat et emploi des jeunes. Ce faisant, le président Faye a également rencontré Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI, et Scott Bessent, secrétaire américain au Trésor. La Banque mondiale s’est déclarée favorable à un traitement du dossier sénégalais « avec la plus grande célérité », tandis que la directrice générale du FMI a évoqué la volonté d’avancer « expéditivement » vers un nouveau programme économique et financier.
Par ailleurs, le déplacement du président Faye ne s’est pas limité aux institutions financières. Le 14 septembre, le chef de l’Etat a reçu une délégation de la société américaine de cybersécurité Cybastion. Au terme de cette rencontre, l’entreprise a annoncé la mobilisation d’environ 300 millions de dollars pour accompagner la digitalisation du Sénégal. Les investissements doivent notamment concerner la cybersécurité, les centres de données, le transfert de technologies et le renforcement des capacités nationales, avec la participation de start-up sénégalaises. Dans la foulée, le chef de l’Etat sénégalais s’est entretenu avec une délégation de la Chambre de commerce des États-Unis, en présence de dirigeants d’entreprises américaines déjà actives au Sénégal dans l’énergie, la santé et le numérique. Aux investisseurs, le président a présenté les atouts du pays : son cadre institutionnel, son économie ouverte et sa position géographique. Il les a invités à investir dans les secteurs prioritaires, en mettant en avant la « transparence » et la rigueur dans la gestion des finances publiques. Ainsi, le but de cette offensive de diplomatie économique apparaît assez limpide : préparer l’« après-dette » en essayant de faire de la restauration de la confiance financière un point d’appui pour attirer des investissements privés.
Des hydrocarbures à la transition énergétique
Cette recherche de capitaux et de partenariats s’est prolongée en Thaïlande, où le Sénégal participait, du 14 au 17 septembre, à Gastech 2026, organisé au Bangkok International Trade & Exhibition Centre (BITEC). L’événement constitue l’un des principaux rendez-vous internationaux consacrés au gaz, au pétrole, au GNL, à l’hydrogène et aux technologies de la transition énergétique. Conduite par le ministre de l’Énergie et du Pétrole, El Hadji Abdourahmane Diouf, la délégation sénégalaise y a multiplié les rencontres avec des investisseurs, des opérateurs et des partenaires internationaux afin de présenter les opportunités du marché sénégalais et d’explorer de nouvelles pistes de coopération.
L’évènement de Bangkok intervient alors que le Sénégal entre dans une nouvelle phase de sa production pétrolière et gazière. Dakar cherche à faire de ses hydrocarbures non pas une simple rente, mais un levier de transformation économique, à travers les investissements, le transfert de technologies, la formation des compétences nationales et le développement d’un tissu industriel local. La présence de Dakar à Gastech s’inscrit également dans une perspective plus large de transition énergétique, avec un intérêt porté aux énergies renouvelables, à l’efficacité énergétique, à l’hydrogène, à la décarbonation et aux nouvelles technologies. A l’horizon, la même diplomatie économique consiste à renforcer sa visibilité auprès des grands investisseurs et diversifier les partenariats.
A Abou Dhabi, élargir le cercle
Après Washington, Bassirou Diomaye Faye a poursuivi son offensive à Abou Dhabi. L’objectif est clair : élargir le cercle des partenaires capables d’accompagner les grands projets du pays. Le 16 septembre, quelques heures après son arrivée aux Émirats arabes unis, il a été reçu au Palais présidentiel par son homologue émirati, Cheikh Mohammed bin Zayed Al Nahyan. Les deux dirigeants ont échangé sur le renforcement des relations bilatérales et sur la finalisation d’un nouveau partenariat économique entre Dakar et Abou Dhabi. Le futur cadre de coopération devrait couvrir les finances, les infrastructures, l’énergie, l’agriculture, la logistique et le numérique. Autant de secteurs qui recoupent directement les priorités affichées par le gouvernement sénégalais et qui donnent à cette visite une portée qui dépasse la seule recherche de financement. Il est notoire que la démarche de Dakar répond aussi à une logique de diversification. D’ailleurs, à Abou Dhabi, plusieurs investisseurs attendaient la sécurisation de l’accord avec le FMI avant de prendre de nouveaux engagements.
Le secteur privé à la rescousse ?
Reste que la diplomatie économique ne peut produire ses effets qu’à la condition de trouver un relais à l’intérieur du pays. Le 17 septembre, à Dakar, le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo a ainsi appelé le secteur privé à jouer un rôle central dans la transformation économique. « La transformation structurelle de l’économie sénégalaise ne se fera pas par la seule volonté de l’État », a-t-il déclaré. Le gouvernement entend notamment achever l’apurement de la dette intérieure afin de restaurer la confiance des entreprises. Il prévoit également de finaliser, avant la fin de l’année, les textes d’application du Code des investissements de 2025 ainsi que le nouveau cadre relatif aux partenariats public-privé. Le renforcement du contenu local, le soutien à l’industrialisation et la participation accrue des entreprises sénégalaises aux marchés régionaux figurent également parmi les priorités affichées. L’ambition est considérable : créer 1,5 million d’emplois d’ici 2029 et faire davantage du secteur privé un moteur de la croissance. De plus, le gouvernement prévoit d’apurer sur trois ans les plus de 1 400 milliards de francs CFA d’arriérés dus aux entreprises, avec un premier remboursement de 300 milliards annoncé d’ici la fin de 2026. Mais le secteur privé juge ce calendrier trop long, après plusieurs années de difficultés liées aux impayés, à l’arrêt de nombreux chantiers et au recul des investissements. Par ailleurs, des propositions figurent dans un « livre blanc » remis au président Faye le 17 septembre afin de favoriser la reprise de l’activité économique. Car c’est à ce niveau que l’efficacité de la diplomatie des capitaux sera jugée.
Les investissements annoncés à Washington, les partenariats recherchés à Bangkok et à Abou Dhabi et les financements mobilisés auprès des institutions internationales ne prendront véritablement leur sens que s’ils parviennent à irriguer l’économie nationale, à renforcer les entreprises locales et à produire des emplois. De la sorte, à l’évidence, Dakar s’attache plus que jamais à renouer les fils d’une crédibilité économique rudement mise à épreuve durant ces deux dernières années. La multiplication des interlocuteurs, des places financières et des secteurs ciblés traduit clairement la volonté de ne plus dépendre d’un seul guichet ni d’un seul partenaire. En ce sens, la diplomatie économique sénégalaise se présente comme le prolongement extérieur d’un même impératif intérieur : retrouver des marges de manœuvre dans une économie fragilisée par l’endettement.