Timbuktu Institute - Semaine 3 Septembre 2026
Depuis quelques mois, le front sécuritaire au nord du Bénin semble connaître une accalmie. Certes, cela ne signifie pas un total endiguement de la menace sécuritaire, mais le pays continue de multiplier les efforts allant dans le sens d’infléchir la courbe de la violence jihadiste sur son territoire. Selon une étude du Centre d’études stratégiques de l’Afrique (CESA), le nombre de personnes tuées par des groupes terroristes serait passé de 277 à 81 en l’espace d’un an, soit une baisse de 78 %. Une évolution attribuée notamment au renforcement des effectifs et des moyens de l’armée, aux opérations conduites dans le cadre de l’opération Mirador ainsi qu’aux mesures socio-économiques destinées à réduire les tensions communautaires. Cette embellie n’a toutefois rien d’un retour à la normale. Alors que les décès liés au terrorisme ont progressé de 77 % à l’échelle du continent depuis 2021, particulièrement au Sahel, l’accalmie béninoise pourrait demeurer fragile, dans la mesure où le groupe terroriste JNIM y poursuit ses tentatives d’expansion.
Ainsi, le maintien, le 14 septembre, de mesures exceptionnelles dans certaines zones septentrionales en donne une illustration concrète. Le gouvernement a en effet décidé de déplacer des écoles situées dans des localités exposées aux incursions de groupes armés, afin, selon le gouvernement de « protéger les enfants et (…) éviter d’exposer les populations, notamment les élèves et leurs enseignants ». Le nombre exact d’établissements, d’élèves et d’enseignants concernés n’a pas été précisé. La mesure touche des localités d’une dizaine de communes frontalières du Niger, du Nigeria et du Burkina Faso, notamment Karimama et Matéri. Les élèves et leurs enseignants doivent ainsi rejoindre des sites sécurisés, éloignés des zones jugées sensibles. Partant, derrière la baisse des victimes, cette décision rappelle une réalité plus prosaïque : dans le nord du pays, la menace continue de peser sur les conditions ordinaires de la vie quotidienne.
Un répit sous surveillance
Assurément, la baisse de la mortalité constitue donc un indicateur important, mais elle ne saurait à elle seule refléter l’évolution de la menace. L’augmentation des ressources consacrées aux forces armées, les opérations de sécurité menées sous Mirador et les initiatives visant à réduire les tensions susceptibles d’alimenter l’instabilité traduisent le maintien de la vigilance qui guident la politique sécuritaire béninoise. Le 15 septembre, le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité publique, Djibril Mama Cissé, recevait ainsi une délégation de la Garde nationale américaine. Les échanges ont porté sur le renforcement de la coopération en matière de sécurité et de protection civile, notamment autour du partenariat avec l’Agence béninoise de protection civile. La délégation américaine a également présenté de nouveaux projets d’appui dans plusieurs domaines d’intérêt commun.
Côté partenaires européens, la démarche béninoise obéit à la même logique. À Cotonou, le ministre délégué chargé de la Défense nationale, Gildas Agonkan, s’est entretenu le 15 septembre avec le nouvel ambassadeur d’Italie, Roberto Mengoni, sur les moyens de renforcer le partenariat militaire. Celui-ci repose déjà sur la formation des personnels, mais les deux parties envisagent désormais de l’étendre à d’autres secteurs correspondant aux besoins des Forces armées béninoises. Le ministre Agonkan a souhaité intensifier les échanges et identifier de nouveaux domaines d’appui et de partage d’expérience, tandis que le diplomate italien a réaffirmé la disponibilité de Rome à accompagner le Bénin dans la défense et la protection de son territoire. Cette dynamique s’inscrit dans une coopération européenne déjà substantielle. En 2024, l’Union européenne avait mobilisé 35 millions d’euros au profit des forces armées béninoises, notamment pour l’équipement, la formation, les capacités médicales, l’évacuation sanitaire et la surveillance. L’ouverture de nouveaux canaux avec Rome, comme l’approfondissement du partenariat avec Washington, participe ainsi d’une volonté plus large de diversifier les soutiens extérieurs à mesure que les besoins sécuritaires évoluent.
L’appui du Rwanda, du renseignement à la technologie
C’est toutefois avec le Rwanda que cette recherche de capacités nouvelles prend une dimension particulièrement technologique. Le 16 septembre, le président Romuald Wadagni s’est rendu à Kigali pour rencontrer Paul Kagame, dans le cadre d’une tournée en Afrique centrale. La coopération entre le Bénin et le Rwanda avait déjà été engagée sous Patrice Talon dans les domaines administratif, numérique et sécuritaire. Les deux dirigeants ont convenu de poursuivre les échanges dans la fonction publique, notamment à travers le détachement de cadres béninois auprès des administrations rwandaises, afin de tirer parti de l’expérience de Kigali dans la numérisation des services publics et le développement de l’identité numérique. Cette coopération administrative recouvre aussi une dimension sécuritaire. Le projet béninois de numéro d’identification unique vise certes à mieux centraliser les données relatives aux citoyens, mais il comporte également, un volet touchant au renforcement de certaines capacités de surveillance des télécommunications. Le renseignement constitue ainsi l’un des axes centraux du rapprochement avec Kigali. Les services béninois pourraient notamment avoir accès à certaines technologies rwandaises de surveillance des télécommunications et d’exploitation de l’imagerie satellitaire.
Le Rwanda dispose à cet égard de technologies américaines permettant d’analyser des images satellitaires, notamment grâce à l’intelligence artificielle, afin de suivre des mouvements de population et de détecter des déplacements considérés comme suspects. Pour le Bénin, ces capacités auraient vocation à être particulièrement utiles dans les départements septentrionaux, où les incursions jihadistes se sont intensifiées. Elles pourraient contribuer à repérer les itinéraires empruntés par les combattants, mais également certains lieux servant de bases ou de caches d’armes, de munitions ou de carburant. Après Kigali, le président béninois s’est rendu le 17 septembre à Brazzaville pour rencontrer son homologue congolais Denis Sassou-N’Guesso. Les discussions ont porté sur les relations bilatérales et sur plusieurs questions d’intérêt commun, sans que leur contenu précis n’ait été rendu public. Aucun nouvel accord ou partenariat concret n’a été annoncé à l’issue de la rencontre. Le déplacement s’inscrit néanmoins dans une dynamique de rapprochement engagée depuis l’arrivée de Wadagni à la présidence. Quelques mois auparavant, le Congo avait envoyé à Cotonou, Françoise Joly, représentante personnelle de Sassou-N’Guesso, porteuse d’un message du président congolais et chargée d’échanger avec les autorités béninoises sur les moyens de renforcer la coopération bilatérale.
La relative accalmie observée dans le nord du pays ne signe donc pas la disparition du risque ; elle semble plutôt ouvrir une phase où le Bénin paraît ainsi passer d’une logique de réponse à l’irruption à une architecture plus diffuse de prévention, dans laquelle renseignement, technologie, coopération militaire et contrôle des espaces frontaliers se rejoignent. A cet égard, une inflexion prend forme en ceci que le Bénin cherche désormais à faire de l’anticipation une composante à part entière de sa défense.