« Les dés sont jetés, advienne que pourra » : cette formule pourrait bien résumer la ligne politique suivie par le président Diomaye Faye depuis sa rupture avec son ex-Premier ministre et ancien camarade de parti, Ousmane Sonko. Avec son nouveau parti Kiiraay, le chef de l’Etat sénégalais semble vouloir faire feu de tout bois pour constituer un ancrage territorial, quitte à attirer une partie des proches du régime de l’ex-président Macky Sall. Ainsi d’ores et déjà, sept maires du département de Fatick - fief du président sortant, Macky Sall – ont rejoint le parti présidentiel, précédés du vice-président de la Fédération sénégalaise de football et ex-cadre de l’Alliance pour la République (APR), Abdoulaye Seydou Sow. Il en va par ailleurs de même pour plusieurs centaines de maires que comptait le parti. L’APR avait pourtant dénoncé dès la fin juillet un « débauchage des élus locaux ».
Il est notoire que ce mercato des élus s’inscrit dans le sillage des futures élections locales. Initialement attendues en janvier 2027, elles constitueront le premier scrutin majeur depuis la rupture entre Faye et Sonko et, à ce titre, un premier test territorial de la nouvelle configuration politique. Or, il semblerait que le pouvoir veuille entretenir une part d’incertitude sur cette échéance. A l’heure actuelle, le flou demeure alors que le mandat des élus locaux arrive à échéance et que l’absence de décret convoquant le scrutin alimente les interrogations. Dans l’entourage présidentiel, un report jusqu’à la fin de l’année 2027 est défendu comme juridiquement envisageable, tandis que du côté de l’opposition et d’une partie de la société civile, l’on y voit surtout la possibilité de donner à Kiiraay le temps de consolider son implantation avant de se présenter devant les électeurs. De fait, ces élections pourraient devenir le premier moment où se mesurera électoralement les effets politiques la séparation entre les camps Sonko et Faye.
Pour sa part, dans un entretien accordé à RFI et France 24, en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies à New York, le président sénégalais a martelé : « (…) il n’y a rien qui [soit] urgent, en réalité. Et je ne voudrais pas que nous soyons dans l’obsession électorale permanente ». De plus, d’après les déclarations de certains de ses partisans, le président Diomaye Faye n’exclut pas une dissolution de l’Assemblée nationale à partir du 2 décembre, date à laquelle la Constitution lui en donnera la possibilité. Serait-on là en face d’un jeu de dames grandeur nature où les adversaires se sondent ? Dans tous les cas, reste à savoir si cette nouvelle géographie politique en formation parviendra à s’imposer sans raviver les contradictions que l’alternance de 2024 avait, au juste, promis de dépasser.
Macky Sall à l’ONU, un soutien qui ne passe pas ?
Au cours de la même entrevue, le chef de l’État sénégalais a réaffirmé son appui à la candidature de son prédécesseur au poste de secrétaire général des Nations unies, allant jusqu’à demander aux États membres de soutenir cette candidature. Le président Diomaye Faye présente ainsi Macky Sall, comme un dirigeant capable de « bâtir des ponts » entre les États et estime que la représentation de l’Afrique au sommet de l’organisation serait mieux défendue par un Africain. Alors que Dakar avait longtemps semblé faire la fine bouche au sujet de cette candidature, le soutien désormais officiel du Sénégal produit sans surprise un effet politique particulier au plan interne, où l’image de l’ex-président reste pour certains, associée à une période de fortes violences politiques. Trois associations représentant les victimes des événements de 2021 à 2024 ont ainsi contesté le soutien présidentiel à Macky Sall. Elles estiment que la diplomatie sénégalaise devait rester cohérente avec les engagements du pays en matière de justice, de droits humains et de lutte contre l’impunité ; rappelant que les familles attendent encore vérité, justice et réparation. La controverse est d’autant plus sensible que la justice sénégalaise a procédé aux premières inculpations dans le dossier des violences politiques de 2021-2024, deux ans après la plainte du militant du Pastef Pape Abdoulaye Touré. En ce sens, un agent de sécurité du campus de l’UCAD a été placé en détention préventive, tandis que trois autres personnes, dont des membres de l’équipe de l’ancien ministre Pape Malick Ndour et le chef de sécurité du COUD, ont été placés sous contrôle judiciaire. Amnesty International, qui accompagne les familles des 65 victimes recensées, salue ces premières mesures mais demande que les forces de l’ordre soient également visées. Le Directeur de ladite organisation au Sénégal, Seydi Gassama, déplore qu’« aucune action n’est encore menée en direction du chef de la gendarmerie ».
Dette et vigilance sécuritaire
Pendant ce temps, l’équation de la dette est à n’en point douter, toujours de mise. Le président Bassirou Diomaye Faye a défendu l’accord de 2,2 milliards de dollars conclu avec le FMI et rejeté l’idée d’une politique d’austérité, en mettant en avant le doublement des bourses de sécurité familiale et le recrutement de 2 000 enseignants. C’est en outre fort de cela que Dakar a lancé son deuxième appel public à l’épargne de 2026 sur la période du 17 septembre au 8 octobre , avec un objectif de 200 milliards de FCFA destinés à financer les besoins budgétaires et les investissements de l’État. Répartie sur quatre maturités de trois à dix ans, avec des taux allant de 6,40 % à 6,95 %, l’opération intervient alors que les besoins de financement de l’État sont évalués à 6 075,2 milliards de FCFA en 2026, pour un service de la dette de 5 497,9 milliards et un déficit budgétaire de 1 245,1 milliards de FCFA ; elle intervient également dans le cadre des discussions avec le FMI autour d’un programme de 2,2 milliards de dollars. Le précédent appel public à l’épargne, lancé en février, avait permis de mobiliser 304,15 milliards de FCFA, soit 152 % de l’objectif initial.
Du reste, alors que Dakar accueille du 31 octobre au 13 novembre les Jeux olympiques de la jeunesse, la ville hôte entre dans la dernière ligne droite des préparatifs. Cette échéance internationale rappelle aussi, en creux, les impératifs de vigilance auxquels le Sénégal demeure confronté. Au plan sécuritaire, le chef de l’État reconnaît d’ailleurs que le pays reste exposé à la menace jihadiste, le terrorisme « n’ayant pas de frontières », et mise notamment sur le partage de renseignements et les patrouilles communes. Autant de contraintes qui obligent Dakar à avancer concomitamment sur plusieurs fronts, en cherchant à préserver ses marges budgétaires sans relâcher l’effort de sécurisation à l’approche d’un rendez-vous international majeur.