Timbuktu Institute - Semaine 4 Septembre 2026
Cinq enfants en tenue militaire face à une caméra, interpellant le chef de l’État sur la gouvernance du pays, les pénuries d’eau et d’électricité, l’accès aux soins, les relations avec les Émirats arabes unis ou encore la répression des opposants : la vidéo, largement relayée sur les réseaux sociaux, aura suffi à provoquer une réaction judiciaire. Interpellés par la police judiciaire, les cinq mineurs ont été entendus en présence de leurs parents, tandis que le parquet de N’Djamena estimait, le 23 septembre, que certains de leurs propos pouvaient « inciter à la rébellion contre les institutions ». Le procureur Moussa Abdelkerim Saleh rappelait également que leur minorité leur conférait une protection particulière, sans exclure pour autant toute forme de responsabilité. Le Parquet d’instance a, depuis, ouvert une enquête afin de déterminer si des personnes majeures ont organisé, encouragé ou « instrumentalisé » les adolescents, tout en insistant sur le respect de leur présomption d’innocence, de leur anonymat et de leur dignité. Pour l’autorité judiciaire, les réseaux sociaux « ne constituent pas une zone de non-droit ».
Cependant, l’affaire a pour le moins suscité de vives réactions dans la société civile. Pour Mahamat Nour Ibedou, secrétaire général de la CTDDH (Convention Tchadienne pour la Défense des Droits de l'Homme), elle témoigne du « degré de verrouillage de l’espace public » et traduit une mesure « disproportionnée ». Un mois après avoir bénéficié d’une grâce présidentielle, l’opposant Max Kemkoye a lui aussi dénoncé ce qu’il considère comme une « instrumentalisation » de la justice. Le porte-parole de l’ex-GCAP et président de l’UDP, qui avait été condamné avec sept autres responsables du mouvement à huit ans de prison avant d’être gracié, estime que l’absence d’une justice indépendante constitue « un danger pour la République ». Il cite notamment parmi les personnes qu’il considère injustement détenues les déportés de Mandakao, des religieux et des fonctionnaires. Les huit cadres du GCAP avaient été condamnés pour association de malfaiteurs, mouvement insurrectionnel, rébellion et détention illégale d’armes de guerre.
Le pari des alliances
Cette succession d’affaires remet ainsi la question judiciaire au centre des débats sur la vie publique tchadienne. D’un côté, les autorités insistent sur la nécessité de préserver l’ordre public et de faire face à d’éventuelles manipulations de mineurs à des fins politiques ; de l’autre, des acteurs de la société civile et de l’opposition voient dans ces procédures le signe d’un espace de contestation de plus en plus étroit. L’affaire des cinq adolescents est à cet égard singulière par sa dimension symbolique, notamment de par le jeune âge des mis en cause.
Dans le même temps, le pouvoir tchadien continue de réorganiser certains de ses relais à l’extérieur. Le 21 septembre, Ahmed Kogri a été nommé ministre d’État, ministre des Affaires étrangères. Ancien directeur de l’Agence nationale de sécurité et jusque-là conseiller diplomatique à la présidence, il revient ainsi au premier plan avec un profil marqué par ses relations avec les services de renseignement américains, israéliens et surtout français. Son arrivée intervient alors que N’Djamena cherche à normaliser davantage ses relations avec Paris et à redéfinir ses partenariats extérieurs. Elle permet également à Mahamat Idriss Déby Itno de trancher le différend qui opposait son prédécesseur, Abdoulaye Sabre Fadoul, au ministre des Finances Tahir Hamid Nguilin. Selon des sources au fait du dossier, le président « fait d’une pierre deux coups » en confortant Nguilin tout en replaçant Kogri au premier plan, ce qui constitue également « un message à la communauté gorane mais aussi aux Français ».
Paris-N’Djamena, le temps recouvré des affaires
Dès lors, le choix de Kogri prend d’autant plus de relief que les deux hommes devaient se retrouver à Paris le 25 septembre à l’occasion du Forum d’affaires France-Tchad. Co-organisée avec MEDEF International, la rencontre vise à rapprocher entreprises, investisseurs et partenaires financiers français et tchadiens autour des projets prioritaires du plan national « Tchad Connexion 2030 ». Lancé à la mi-2025, celui-ci constitue la feuille de route affichée pour la transformation économique du pays et prévoit environ 30 milliards de dollars d’investissements publics et privés d’ici 2030. Le gouvernement ambitionne notamment d’accroître de 60 % le PIB national et de sortir 2,5 millions de personnes de la pauvreté. Agriculture, infrastructures, agro-industrie, énergie, transports, communications et secteur minier figurent parmi les domaines ciblés. L’enjeu, pour N’Djamena, est désormais de faire correspondre les projets identifiés aux financements, aux expertises et aux partenaires capables de les concrétiser. Pour le patronat français, le forum traduit également la volonté de renforcer les partenariats avec les marchés émergents francophones, dans un environnement où la concurrence pour l’accès aux ressources et aux marchés africains s’intensifie. Depuis plusieurs mois maintenant, les relations entre N’Djamena et Paris vont bon train. Néanmoins, même si elle s’avère être quelque peu plus discrète qu’autrefois, cette coopération n’en poursuit pas moins son cours, portée désormais par des intérêts économiques et des échanges qui reprennent progressivement leur place.