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Global Security Forum de Doha : l'Afrique de l'Ouest fait entendre ses voix Spécial

Doha, le 19 octobre 2026

Du 19 au 21 octobre 2026, Doha accueille la 8e édition du Global Security Forum, organisée par The Soufan Center et la Qatar International Academy for Security Studies (QIASS). Au milieu de délégations venues de plus de 100 pays, l'Afrique de l'Ouest y est représentée par deux institutions de référence. Le Timbuktu Institute – African Center for Peace Studies est représenté par son président-fondateur, le Dr Bakary Sambe. L'Académie internationale de lutte contre le terrorisme (AILCT) de Jacqueville est représentée par son directeur général, le Général Allah Kouamé Joseph, accompagné de l'expert international en contre-terrorisme Nasser Ould El Yassa, chercheur associé à l'AILCT. Leur présence rappelle une évidence : on ne peut parler de l'avenir de la sécurité collective sans entendre ceux qui pensent, au quotidien, la crise sahélienne et sa progression vers les pays côtiers.

« L'avenir des alliances » vu depuis le Sahel

Ouvert le 19 octobre par le Premier ministre et ministre des Affaires étrangères du Qatar, Cheikh Mohammed bin Abdulrahman Al-Thani, le Global Security Forum réunit cette année de hauts responsables, des militaires, des diplomates et des chercheurs venus de plus de 100 pays. Leur thème de travail, « The Future of Alliances », colle à l'actualité mondiale. Les organisateurs entendent examiner des alliances « mises à l'épreuve, reconfigurées et parfois profondément repensées ». Le contexte s'y prête : les institutions internationales vacillent, les puissances émergentes et les acteurs non étatiques gagnent en influence, et la médiation redevient un instrument central de la sécurité.

Pour l'Afrique de l'Ouest, ce thème n'a rien d'abstrait. Peu de régions vivent aussi intensément la recomposition des alliances. Depuis le retrait effectif du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO en janvier 2025, deux architectures régionales coexistent, chacune dotée de sa propre force collective face aux mêmes groupes armés. Le départ des forces occidentales, l'arrivée de nouveaux partenaires sécuritaires et la guerre des récits qui l'accompagne ont fait du Sahel un véritable laboratoire de ce que le forum de Doha cherche à comprendre. C'est dans ce contexte que la présence d'une délégation ouest-africaine prend tout son sens.

Deux institutions, une même lecture de la menace

Cette délégation associe deux profils complémentaires : la recherche indépendante sur la paix et l'expertise institutionnelle en contre-terrorisme. Dr Bakary Sambe, président-fondateur du Timbuktu Institute et coordonnateur de l'observatoire FOWARD, s'est imposé comme l'une des voix les plus écoutées sur le Sahel et les radicalisations religieuses. Il plaide de longue date pour des réponses qui dépassent la seule logique militaire. Le Général Allah Kouamé Joseph dirige l'Académie internationale de lutte contre le terrorisme, une institution conçue, selon ses propres mots, « pour cerner la menace terroriste sous toutes ses formes ». Il est accompagné de Nasser Ould El Yessa, expert, reconnu, en contre-terrorisme et chercheur associé à l'AILCT. Ce dernier a notamment travaillé sur la radicalisation en milieu carcéral en Afrique de l'Ouest, l'un des angles morts des politiques de prévention.

Ce qui rapproche ces trois experts dépasse la complémentarité de leurs parcours. Ils partagent une même lecture de la menace : le terrorisme en Afrique de l'Ouest ne se comprend pas sans le terrain et ne se combat pas sans les populations.

Jacqueville, pôle de la réflexion stratégique régionale

L'AILCT est née d'une leçon douloureuse. Sa création a été décidée par la Côte d'Ivoire et la France au lendemain de l'attentat de Grand-Bassam du 13 mars 2016. Elle a été inaugurée en juin 2021 à Jacqueville, à une soixantaine de kilomètres d'Abidjan. L'académie réunit trois composantes. Un pôle de formation accueille les cadres des administrations. Un pôle opérationnel entraîne les unités spécialisées. Un Institut de recherche stratégique, enfin, produit un savoir appliqué au service de la décision publique.

C'est ce dernier pilier qui fait de l'AILCT bien plus qu'un centre d'entraînement. En mai 2025, son institut de recherche présentait ainsi des travaux sur la radicalisation en prison, sur les liens entre extrémisme violent et flux de réfugiés dans le nord ivoirien, et sur le djihadisme féminin dans les zones frontalières sahéliennes. Son assise internationale confirme ce statut de hub. Outre ses deux fondateurs, l'académie compte onze membres actifs, parmi lesquels l'Allemagne, les États-Unis, le Canada, l'Italie et l'Union européenne. La CEDEAO et l'Union africaine y siègent comme membres associés permanents.

Ce rayonnement prolonge celui de la Côte d'Ivoire elle-même. Exposé à la pression jihadiste sur sa frontière nord, le pays a conjugué investissement dans le renseignement, présence sécuritaire et programmes sociaux. Il s'est ainsi imposé comme un point d'ancrage de la réflexion stratégique régionale, à la charnière du Sahel et du golfe de Guinée.

Le Timbuktu Institute, dix ans d'une approche par le bas

Le Timbuktu Institute – African Center for Peace Studies a célébré ses dix ans en février 2026 par un séminaire régional consacré aux transformations du terrorisme en Afrique de l'Ouest. Sa ligne n'a pas varié : le jihadisme sahélien est de plus en plus endogène, nourri par des griefs locaux, et la réponse militaire ne saurait suffire. « On n'a jamais vu une kalachnikov tuer une idéologie », résumait alors le Dr Sambe.

Cette conviction s'est traduite en juillet par le lancement du Fragility Observatory for West and Central Africa (FOWARD). L'observatoire assure une veille continue des facteurs de fragilité, qu'ils soient sociopolitiques, religieux, économiques, climatiques ou liés au genre. Il s'appuie sur un réseau de chercheurs et de correspondants de terrain pour détecter les signaux faibles avant qu'ils ne deviennent des crises. Il publie des rapports de suivi en quasi temps réel, des notes d'orientation et un rapport annuel, et développe un indice de fragilité ouest-africain. Son premier rapport, consacré à la Guinée, montre comment le boom minier de Simandou « recompose plutôt qu'il ne résout » les fragilités structurelles du pays.

L'Institut complète cette veille par des enquêtes de perception. Une étude pilote menée auprès de plus de 1 100 personnes en Côte d'Ivoire, au Niger, au Sénégal et au Togo mesure ainsi la défiance croissante des populations envers les partenaires sécuritaires extérieurs. Il porte aussi ses analyses dans les grandes enceintes internationales. En juin, au Fragility Forum de la Banque mondiale à Washington, il a défendu « un engagement soutenu, différencié, adaptatif » au Sahel et dans le golfe de Guinée. Le 15 octobre, il portait un message proche au Rome Humanitarian Congress. Il figure enfin parmi les premières voix qui ont constamment appelé à un dialogue formel entre la CEDEAO et l'AES, dont la première réunion ministérielle s'est tenue à Dakar le 17 octobre.

Ce que l'Afrique de l'Ouest apporte au débat de Doha

La présence de ces deux institutions à Doha répond à des enjeux précis. Le premier est l'extension de la menace vers les pays côtiers. Les groupes armés du Sahel central exercent une pression croissante sur le nord du Bénin, du Togo, du Ghana et de la Côte d'Ivoire. Le Dr Lassina Diarra, directeur de l'Institut de recherche stratégique de l'AILCT, parle même d'une « sahélisation du golfe de Guinée ». Pour Abidjan, ce n'est pas une hypothèse d'école mais une réalité à contenir.

Le deuxième enjeu tient à la fragmentation des architectures sécuritaires. La coexistence de la CEDEAO et de la Confédération AES impose de construire, au-delà des divergences politiques, l'interopérabilité des forces et le partage du renseignement. Sans eux, aucune riposte transfrontalière n'est efficace, et le dialogue ouvert à Dakar n'en est que la première étape. S'y ajoute la concurrence géopolitique et informationnelle qui a suivi le départ des partenaires occidentaux, au cœur même des débats de Doha sur l'avenir des alliances.

Le dernier enjeu, peut-être le plus décisif, concerne les causes profondes. L'étude conjointe menée par le Timbuktu Institute et l'AILCT montre que la pauvreté et le chômage sont cités par 97 % des personnes interrogées comme la première porte d'entrée vers le recrutement jihadiste. La sécurité collective ne peut donc se réduire à sa dimension militaire. C'est là que l'apport ouest-africain devient irremplaçable : ces institutions apportent aux grands forums ce qu'ils peinent souvent à saisir, la connaissance fine des dynamiques locales, des données issues du terrain et l'expérience de pays en première ligne.

Un partenariat construit sur le terrain

La présence conjointe à Doha couronne un rapprochement engagé depuis plus d'un an et demi. En mars 2025, les dirigeants de l'AILCT accompagnés d’une forte délégation effectuaient une visite de travail au Timbuktu Institute à Dakar. Les deux institutions y identifiaient la formation, la recherche stratégique et l'analyse des menaces comme axes de coopération, et Dr Sambe défendait déjà « une approche par le bas », fondée sur l'écoute des populations locales. En février 2026, le Dr Lassina Diarra, directeur de l’IRS (Institut de recherches stratégiques) intervenait au séminaire de lancement des activités scientifiques du 10e Anniversaire du Timbuktu Institute, aux côtés de son président, Dr. Bakary Sambe.

Cette collaboration a trouvé sa traduction la plus aboutie dans une étude conjointe sur les jeunes et le recrutement terroriste à Ménaka, au Mali, et à Diffa, au Niger. Menée de janvier à avril 2026 sous la coordination scientifique du Dr Sambe, elle a été restituée à Jacqueville par l'institut de recherche de l'AILCT, puis publiée en août. Ses conclusions sont sans appel : les campagnes de sensibilisation « déconnectées de tout appui économique ne fonctionnent pas », pas plus que les formations professionnelles sans débouchés. L'étude recommande de faire de l'emploi des jeunes la première priorité et de financer les programmes sur trois à cinq ans au minimum, en y associant les communautés.

Les perspectives qui s'ouvrent sont à la mesure de cette convergence. Les données de FOWARD pourraient nourrir plus directement les programmes de formation et la réflexion doctrinale de l'AILCT, afin que l'alerte précoce se traduise en action publique. Les recherches conjointes ont vocation à s'étendre aux pays côtiers, aux zones frontalières et au milieu carcéral, là où se joue l'avenir de la menace. Doha offre enfin l'occasion de tisser des liens avec les acteurs du Golfe, à commencer par le Qatar, dont la diplomatie de médiation fait un interlocuteur de plus en plus présent en Afrique.

Les deux institutions partagent une conviction que le Dr Sambe formulait dès 2025 : « le terrorisme a fait de nous des pays qui avons désormais la vulnérabilité en partage face à un mal global ». À Doha, l'Afrique de l'Ouest ne vient donc pas seulement écouter les débats sur l'avenir des alliances. Elle vient rappeler que les alliances de demain se construiront aussi à partir de ses savoirs, de ses institutions et de son expérience du terrain.