Depuis le retrait effectif du Mali, du Burkina Faso et du Niger en janvier 2025, l’Afrique de l’Ouest vit avec deux architectures régionales qui se font face avec méfiance. La réunion ministérielle tenue le 17 octobre à Dakar ouvre une autre séquence. Coprésidée par le Sénégalais Cheikh Niang et le Burkinabè Karamoko Jean-Marie Traoré, elle fait suite aux consultations de Bamako de mai 2025. Elle prévoit des groupes de travail thématiques conjoints et fixe un objectif explicite : un accord-cadre de coopération entre la CEDEAO et la Confédération AES. Il ne s’agit plus de réintégration ni de rupture, mais d’une coopération entre deux entités qui se reconnaissent mutuellement. Pour Dr Bakary Sambe, président-fondateur du Timbuktu Institute – African Center for Peace Studies et coordonnateur du Fragility Observatory for West and Central Africa (FOWARD), récemment mis en place pour produire alertes et analyses sur les tendances politico-sécuritaires et diplomatiques dans la région, c’est « un tournant de méthode plus que de fond ». Ce spécialiste du Sahel figure parmi ceux qui ont appelé très tôt au dialogue entre les deux organisations. Dans cet entretien, accordé au Quotidien national sénégalais, Le Soleil, il passe en revue les chantiers prioritaires : l’interopérabilité des forces, le partage du renseignement, la libre circulation, les corridors commerciaux et la concertation monétaire. Il détaille aussi le rôle de passerelle que le Sénégal peut jouer, maintenant qu’il assure la présidence de la Conférence des chefs d’État et celle de la Commission. Selon lui, face à des groupes armés qui exploitent chaque faille de coordination, dialoguer n’est plus une option diplomatique parmi d’autres : c’est un impératif de sécurité collective.
Vous avez toujours appelé à des dialogues formels entre la CEDEAO et l’AES. Alors qu’il s’est s’ouverte à Dakar une rencontre de haut niveau entre les deux organisations, comment analysez-vous l’ouverture de ces consultations formelles ?
C’est tout d’abord un moment de lucidité, et je m’en réjouis sincèrement pour avoir toujours plaidé non seulement pour le dialogue mais pour un rôle sénégalais plus affirmé. Depuis le retrait effectif du Mali, du Burkina Faso et du Niger en janvier 2025, l’Afrique de l’Ouest vit avec deux architectures régionales qui se regardaient avec méfiance. Ni le divorce total ni la réconciliation ne se sont produits ; on oscillait entre confrontation résiduelle et pragmatisme fonctionnel. La réunion ministérielle du 17 octobre à Dakar fait passer cette relation du registre des déclarations à celui de la méthode.
Le communiqué conjoint en témoigne. Les deux délégations, conduites par le ministre sénégalais Cheikh Niang, président du Conseil des ministres de la CEDEAO, et par le ministre burkinabè Karamoko Jean-Marie Traoré, président du Comité ministériel de pilotage de l’AES, ont coprésidé la rencontre. Cette coprésidence n’est pas un détail protocolaire : elle consacre une relation d’égal à égal, d’une reconnaissance mutuelle politiquement actée, condition de toute négociation sérieuse.
Surtout, il y a une vérité géographique que personne ne peut ignorer : aucun de nos pays, qu’il soit membre de la CEDEAO ou de l’AES, ne pourra déménager de l’Afrique de l’Ouest. Nous partageons les mêmes frontières, les mêmes populations, les mêmes corridors commerciaux et, malheureusement, les mêmes menaces par des groupes armés ignorant les frontières. La sécurité de l’un est indissociable de celle de l’autre. Dialoguer n’est donc pas une option diplomatique parmi d’autres ; c’est un impératif de sécurité collective.
Peut-on y voir un véritable tournant dans les relations entre les deux organisations ?
Oui, c’est un tournant, mais un tournant de méthode plus que de fond, et il faut le dire avec réalisme. Le fond, c’est-à-dire les divergences sur la légitimité politique des transitions, l’architecture sécuritaire ou la question monétaire, ne se réglera pas en une réunion. En revanche, la méthode change réellement.
Trois éléments me font parler de tournant au sens d’une évolution. D’abord, la continuité : Dakar prolonge les consultations du 22 mai 2025 à Bamako, ce qui montre qu’un processus existe désormais et qu’il ne dépend plus des seules circonstances. Ensuite, l’institutionnalisation avec les parties décident de créer des groupes de travail thématiques conjoints, dont les résultats seront soumis aux ministres avant leur prochaine session. Enfin, et c’est le plus important, l’objectif est clairement nommé avec un accord-cadre de coopération entre la CEDEAO et la Confédération AES.
Autrement dit, on ne parle plus de réintégration ni de rupture définitive, mais de coopération entre deux entités qui se reconnaissent mutuellement. C’est une évolution majeure. La voie la plus réaliste pour stabiliser la région n’est pas un retour pur et simple au statu quo ante ; c’est une coopération différenciée et fonctionnelle, qui sécurise nos interdépendances vitales sans attendre un règlement politique global dont l’horizon reste incertain.
Pour la Confédération AES, trois impératifs devront orienter les futures négociations : la préservation de la souveraineté des États, la consolidation de la Confédération et la protection des intérêts des populations de l’espace confédéral. Ces bases peuvent-elles permettre des négociations entre les deux entités ?
Absolument, à condition de les lire comme un point de départ et non comme des préalables figés. Ces trois impératifs ne sont d’ailleurs pas étrangers à ce que les deux parties ont signé à Dakar. Le communiqué conjoint précise que les relations doivent être guidées par le bon voisinage, le respect de la souveraineté, la dignité et le bien-être des populations ouest-africaines. La souveraineté et l’intérêt des populations sont donc déjà un terrain commun.
Le point le plus délicat reste celui de la consolidation de l’AES. Pendant longtemps, la question de fond a opposé la primauté du droit communautaire, défendue par la CEDEAO à travers son protocole sur la démocratie et la bonne gouvernance, à la primauté de la souveraineté nationale, revendiquée par les autorités de transition. En acceptant de négocier un accord-cadre avec la Confédération en tant que telle, la CEDEAO prend acte d’une réalité institutionnelle indéniable. Cela ouvre la voie à un statut d’association ou de partenariat, plutôt qu’à une réintégration politique que les pays de l’AES jugent irrévocablement exclue.
Quant au troisième impératif, la protection des populations, c’est celui qui doit primer sur tous les autres. Les commerçants, les transporteurs, les éleveurs transhumants et les familles transfrontalières n’ont que faire des querelles institutionnelles. Leur quotidien dépend de la libre circulation, du transit des marchandises et de la sécurité des routes. Si les deux organisations prennent réellement cet impératif au sérieux, elles trouveront assez de points de convergence pour avancer. On voit bien comment un pays comme le Sénégal a pu être impacté par la perturbation de la circulation due à l’insécurité sur le corridor Dakar – Bamako vital pour les deux États.
Quels sont selon vous les principaux sujets qui étaient susceptibles d’être abordés lors de ces consultations, notamment en matière de sécurité, de lutte contre le terrorisme, de libre circulation des personnes et des biens, et de coopération économique ?
Les groupes de travail thématiques prévus par le communiqué devraient logiquement s’organiser autour de quatre chantiers.
Il y a d’abord, la sécurité et la lutte contre le terrorisme. C’est le sujet le plus urgent. Aujourd’hui coexistent deux cadres de défense collective dans un même espace où opèrent les mêmes groupes armés : la force unifiée de l’AES, dont l’objectif est porté à 15 000 hommes, et la force en attente de la CEDEAO. Cette situation peut devenir contre-productive face à une menace jihadiste qui ignore les frontières institutionnelles. Il ne s’agit pas de fusionner les chaînes de commandement, mais d’amener les états-majors militaires des deux espaces à travailler concrètement ensemble sur trois chantiers : l’interopérabilité de leurs forces, pour que des unités voisines puissent communiquer et agir de manière coordonnée de part et d’autre d’une frontière ; la mutualisation de certains moyens, notamment aériens, logistiques et de surveillance, que les États ne peuvent pas toujours financer seuls ; et le partage du renseignement, sans lequel aucune opération transfrontalière n’est efficace. Un comité mixte d’états-majors, avec des lignes de communication directes, pourrait en être le cadre. La libre circulation des personnes et des biens est un acquis historique de notre région, aujourd’hui fragilisé : difficultés aux frontières, assurance automobile CEDEAO qui ne couvrirait plus l’espace AES, coûts économiques importants pour toute la région. La reconnaissance mutuelle des documents d’identité et des passeports, et la sécurisation du transit commercial, peuvent faire l’objet d’accords spécifiques sans attendre un règlement politique global.
Ensuite, sur la question cruciale de la coopération économique et financière, le modèle existe déjà : les pays de l’AES participent au GIABA et à la BIDC avec un statut de pays non membres de la CEDEAO. On peut étendre cette logique à d’autres domaines techniques comme les douanes, l’énergie, la santé ou les statistiques. Il faudra aussi préserver les corridors qui relient les ports côtiers au Sahel et qui sont vitaux pour les deux espaces qui, en réalité, n’en font qu’un. Maintenant sur la question monétaire, entre le projet de monnaie commune évoqué par l’AES et l’Eco de la CEDEAO, une concertation technique entre banques centrales est indispensable pour éviter une fragmentation monétaire incontrôlée, dont les populations les plus dépendantes des transferts de fonds seraient les premières victimes.
Dans quelle mesure ces consultations peuvent-elles contribuer à rapprocher les positions de la CEDEAO et de l’AES face aux défis sécuritaires et géopolitiques du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest ?
Elles peuvent y contribuer de manière décisive, à condition de devenir un cadre permanent et pas seulement une série de rencontres décousues. La présidence sénégalaise de la CEDEAO pourrait faciliter cette fluidité. Le communiqué parle d’un cadre de coopération « équilibré, réaliste » et qui préserve les intérêts des peuples. Ces deux mots, équilibre et réalisme, sont la clé. Sur le plan sécuritaire, la menace ne fait aucune distinction entre un pays de la CEDEAO et un pays de l’AES. Les groupes armés exploitent précisément les failles de coordination, les zones grises frontalières et la méfiance entre administrations et entre les services de renseignement. Chaque fois que deux États voisins cessent de se parler, les groupes gagnent du terrain. Les pressions qui s’exercent aujourd’hui sur le nord des pays côtiers montrent que la sécurité collective n’est pas un slogan. Or la lutte contre le terrorisme impose un minimum de confiance entre pays qui partagent le même espace. On ne partage pas un renseignement sensible, on ne laisse pas une unité voisine poursuivre un groupe armé au-delà de sa frontière, on ne mutualise pas des moyens avec un partenaire dont on se méfie. C’est pourquoi le dialogue politique ouvert à Dakar est la condition de toute coopération militaire. En rétablissant cette confiance, il peut permettre aux états-majors de passer de la coexistence à la coordination.
Surtout que sur le plan géopolitique, le risque est que notre région devienne le théâtre de rivalités entre puissances extérieures, chaque bloc étant perçu comme aligné sur des partenaires différents. Un dialogue direct entre Africains, sur le sol africain, est la meilleure réponse à cette instrumentalisation. C’est aussi pourquoi le financement de notre sécurité collective doit reposer davantage sur nos propres ressources. Il faudra enfin éviter, désormais, que les crises bilatérales ne contaminent le dialogue d’ensemble. Des tensions entre un pays de l’AES et un pays côtier peuvent fragiliser la confiance nécessaire. Un format permanent, associant l’Union africaine et les diplomaties les plus engagées dans le rapprochement, permettrait de désamorcer ces crises avant qu’elles ne bloquent tout le processus.
Ces consultations formelles démarrent au moment où le Sénégal assure à la fois la présidence en exercice de la Conférence des chefs d’État et celle de la Commission. Quelles touches notre pays pourrait-il apporter afin que ces deux entités puissent collaborer de façon sereine ?
Il faut d’abord saluer l’initiative du Président Bassirou Diomaye Faye. En accueillant cette première réunion ministérielle, il redonne au Sénégal la place qui a toujours été la sienne : celle d’un pays de dialogue et de médiation, attaché à l’intégration africaine. Le fait que les deux parties, CEDEAO comme AES, aient tenu à exprimer dans leur communiqué leur profonde gratitude au Président Faye, au gouvernement et au peuple sénégalais, pour leur hospitalité et leur engagement constant en faveur de l’intégration, est révélateur. Dakar est, désormais, perçu comme un interlocuteur crédible par les deux camps. Cette crédibilité vient de loin. Le Sénégal a toujours privilégié le dialogue et la solidarité régionale, y compris dans les moments de tension. Il partage une longue frontière et des liens humains, commerciaux et culturels séculaires avec le Mali. Le port de Dakar et le corridor Dakar-Bamako en font un partenaire naturel du Sahel. Notre pays n’a donc aucun intérêt à la confrontation, et tout intérêt à la stabilité de son voisinage.
Dans ce contexte de présidence sénégalaise, je vois trois touches possibles pour notre pays. D’abord, une diplomatie de passerelle. Le Sénégal peut porter, au sein de la CEDEAO, une approche fondée sur le respect mutuel et le pragmatisme, tout en rassurant les pays de l’AES sur le fait que la coopération ne sera pas conditionnée à des exigences qu’ils jugent inacceptables. Ensuite, une méthode inclusive et suivie. Là, il s’agit de veiller à ce que les groupes de travail thématiques se réunissent rapidement et produisent des résultats concrets, pour que la prochaine session ministérielle puisse marquer une avancée réelle vers l’accord-cadre. Enfin, la priorité devrait être donnée aux populations. Car la libre circulation, le transit commercial, la coopération sécuritaire aux frontières, ce sont là les dossiers sur lesquels des résultats visibles peuvent rapidement restaurer la confiance. Sur le volet sécuritaire, le Sénégal peut notamment encourager des rencontres régulières entre chefs d’état-major des deux espaces, consacrées à l’interopérabilité, à la mutualisation des moyens et au partage du renseignement.
Au fond, le message que le Sénégal peut et doit surtout porter est simple : CEDEAO ou AES, nous sommes condamnés à vivre ensemble, car aucun de nos pays ne déménagera de l’Afrique de l’Ouest. La seule question est de savoir si nous ferons face ensemble à nos défis communs, ou séparément, au profit de ceux qui prospèrent sur nos divisions.