Timbuktu Institute – Février 2026
En Afrique de l’Ouest, le terrorisme s’est mué en un phénomène diffus capable de s’adapter aux dynamiques socio-culturelles et territoriales. Ce faisant, les groupes jihadistes exploitent les fragilités locales, l’absence de l’État et les tensions communautaires rendant ainsi inefficaces les réponses essentiellement militaires. Face à cette évolution, une question centrale se pose : comment anticiper et contenir un terrorisme endogène et en mutation continue tout en préservant la légitimité et la cohésion des États ? C’est dans le sillage de cette problématique que le Timbuktu Institute a - dans le cadre des activités scientifiques de son 10ème Anniversaire – organisé le 4 janvier à Dakar un séminaire régional sur le thème « Mutations du terrorisme en Afrique de l’Ouest : quelles stratégies pour s’adapter ? ». Chercheurs, décideurs et ambassadeurs y ont croisé leurs analyses et perspectives, mettant en lumière les mutations du terrorisme ouest-africain et les pistes d’adaptation stratégique entre prévention, médiation et intelligence sociale.
À mesure que les groupes terroristes s’adaptent aux stratégies et aux dynamiques socio-culturelles, territoriales et technologiques, il se pose désormais avec acuité la problématique de l’adéquation des réponses sécuritaires et politiques face à des menaces devenues évolutives, diffuses et résilientes. Cette transformation du phénomène terroriste en Afrique de l’Ouest, marquée par une hybridation des modes d’action, une territorialisation souple et une infiltration continue dans les tissus sociaux communautaires oblige à repenser les cadres d’analyse et les instruments d’intervention, afin de dépasser les réponses conjoncturelles au profit de stratégies d’adaptation structurelles et multidimensionnelles. Toutefois, précise le président du Timbuktu Institute Bakary Sambe, il ne s’agit pas tant de s’adapter au terrorisme que de l’anticiper du mieux que faire se peut. En l’espèce, l’une des grandes erreurs aura été, selon lui, le défaut de prise en compte du paramètre du débordement des épicentres qui a connu une impulsion à partir de 2015. « Nous avons compartimenté la réflexion sur le phénomène. Nous n’avons pas du tout anticipé lorsqu’il s’était déclaré en Afrique du Nord (Algérie) où nous étions loin d’imaginer qu’il deviendrait endogène. Ensuite, il s’est diffusé du nord au centre du Mali, dans le Liptako Gourma, le Niger, le Burkina Faso, désormais le Bénin et le Togo puis récemment plus proche de nous à Kayes non loin de la frontière sénégalaise », regrette-t-il.
Le constat est assez similaire dans l’analyse que propose Lassina Diarra, directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’Académie Internationale de Lutte contre le Terrorisme (AICLT) d’Abidjan. D’après lui, l’enjeu principal est à rechercher « au niveau de l’interaction entre le théâtre et la périphérie. Du théâtre algérien, l’on est passé à la périphérie burkinabè puis le Sahel est devenu le théâtre global avec ses périphéries des pays côtiers. » Ajoutant que : « Si en vingt ans, nous n’avons pas été capables d’endiguer le problème, c’est parce que nous n’avons pas compris cette dynamique-là. » Dans une perspective plus historique, l’expert en droits de l’homme Alioune Tine, relève que le problème ne saurait être dé-corrélé de la genèse des États africains. D’après le fondateur d’Afrikajom Center, cette équation puise ses racines « dans la formation et la modélisation de nos territoires étatiques sur le modèle westphalien où des communautés ne reconnaissent plus dans les institutions et en arrivent même à entrer en insurrections, parfois réprimées comme ce fut le cas au Mali dès les premières années post-indépendances. »
Mutations diffuses et extensives du terrorisme
Face a au phénomène terroriste, un autre manquement aura consisté à privilégier des réponses militaires et interventionnistes face à un phénomène essentiellement caractérisé par la guerre asymétrique, estime Bakary Sambe. « Nous n’avons pas pris en compte le paramètre du home-grown terrorism. De la naissance du Mujao au Front de libération du Macina devenu Katiba Macina, nous avons négligé la dynamique d’endogénéisation du jihad à l’œuvre tout en laissant nos armées s’enliser dans des types d’interventions auxquels elle n’étaient pas préparées », pointe le politologue. Aujourd’hui, renchérit-il, « ce ne sont pas des hordes de jihadistes étrangers qui nous assaillent mais des combattants locaux, ce sont nos enfants. Nous avons un déficit d’intelligence sociale pour contrer l’infiltration dans le tissu social des communautés où l’État est souvent absent. C’est la raison pour laquelle dans des pays comme le Sénégal, une politique de prévention assumée est nécessaire. »
Auteur de l’ouvrage « Terrorisme ouest-africain : du prosélytisme islamiste au jihad armé » présenté au cours de la conférence, Lassina Diarra fait valoir que « ce n’est pas tellement que l’État soit absent dans certaines zones des territoires, le problème étant plus le manque de professionnalisme d’agents de l’état dépêchés sur place qui commettent parfois rackets et bavures. » De plus, le chercheur souligne une variable qui lui paraît essentielle : la différence entre sécurité opérationnelle et intelligence stratégique. « Si la sécurité opérationnelle concerne les dimensions de la force de l’action régalienne, l’intelligence stratégique se réfère à la capacité à comprendre le phénomène dans ses ressorts social, anthropologique et économique dans des espaces territoriaux donnés », signale-t-il. Et à son sens, c’est le défaut d’intelligence stratégique qui empêche les États de l’Afrique de l’ouest de construire une réponse adéquate sur le temps long.
Cette perspective d’inscription dans la durée est d’autant plus capitale dans la mesure où les groupes jihadistes semblent avoir fait de l’usure du temps, une tactique. Selon Bakary Sambe, celle-ci est exemplaire dans un manuel stratégique nommé « La gestion de la sauvagerie, la pire étape qui attend la Oummah » (Idârat al-Tawahhush) publié en 2004 par un théoricien d’Al-Qaida, sous le pseudonyme d’Abu Bakr Naji, expliquant comment exploiter le chaos et la violence pour déstabiliser les états et créer un territoire sous contrôle jihadiste.
Dans le sillage du départ de Serval en 2014, souligne B. Sambe, « Adnane Abou Walid al-Sahraoui disait que la guerre n’était pas perdue et que l’énergie principale devait être désormais focalisée sur l’instrumentalisation des conflits intercommunautaires. A terme, prévoyait-il, il y aurait tellement de masses radicalisées et frustrées que les campagnes de recrutement ne seraient plus nécessaires. » D’après le président du Timbuktu Institute, l’on peut pour preuve observer l’influence de cette stratégie dans les méthodes du JNIM au Mali dans sa capacité d’instrumentalisations des velléités communautaires.
C’est donc dire que le paramètre de l’idéologie, que d’aucuns parfois sous-estiment, constitue un paramètre essentiel. Tout en reconnaissant l’importance de la variable idéologique, Lassina Diarra estime cependant qu’il ne faudrait pas non plus surestimer la place de la communautarisation de la violence jihadiste. « Il faut distinguer le moteur du jihadisme qui est l’élément structurant, des contingences comme la communautarisation de la violence. Cela dit, une erreur capitale reste le fait de sous-estimer l’idéologie islamiste, contre laquelle nous devons proposer des réponses localisées et endogènes sur le modèle d’un islam national », analyse-t-il. Par ailleurs, rappelle Alioune Tine, l’engrenage actuel au Sahel pose aussi la question de la « difficulté des organisations internationales (ONU, Amnesty) à documenter l’ampleur des violations des droits humains. »
« Dialoguer ou périr » ?
Alors que la position de la tolérance zéro face au jihadisme fut pendant longtemps celle des Etats de l’Afrique l’ouest, il se peut que l’issue du dialogue comme solution réaliste se fasse de plus en plus en sentir. « La question de la marginalisation de certaines zones des territoires et le défaut de l’Etat social sont une bombe à retardement. Si l’on veut des réponses endogènes et réalistes, on ne peut plus se payer le luxe de la division entre l’AES et la CEDEAO. A ce stade du problème, c’est dialoguer ou périr. Et à l’échelle des pays, cela doit passer par des grands dialogues nationaux où société civile et voix d’opposition sont toutes conviées », juge Alioune Tine. Pour lui, à l’heure où l’Afrique subsaharienne est le champ d’expérimentation d’une guerre informationnelle, il est déplorable que les pays africains demeurent moins acteurs géopolitiques véritables que sujets ou objets de la géopolitique mondiale.
Mais plus encore, affirme Bakary Sambe, eu égard au niveau de maturation du conflit où ni les forces armées ni les groupes terroristes ne sont pour l’heure en mesure de remporter la victoire militaire définitive, l’heure de la médiation a sonné. « Les Africains doivent parler à leurs enfants, y compris ceux considérés comme égarés. Il faut leur tendre la main par un dialogue ouvert et poser la problématique de la frustration sur la table », déclare-t-il. Soulignant que « ceci est d’autant plus urgent que le problème se politise en raison des ambitions du JNIM (au Mali, ndlr) qui ne souhaite pas forcément se substituer à l’état régalien mais veut participer à la gouvernance qu’elle met d’ailleurs déjà en œuvre dans certaines zones avec son système de zakat et d’impôt. » A titre d’exemple réussi de médiation, le politologue relève « l’expérience mauritanienne » menée avec des acteurs salafistes et jihadistes ainsi que des processus de réintégration observés au Maroc et en Algérie par exemple. Hormis cela, plaide Bakary Sambe, concertant les Etats, il ne faudrait pas faire un usage par trop extensif de la notion de souveraineté car à l’heure actuelle, la collaboration constructive et interdépendante est une nécessité vitale. « Les jihadistes ont réussi à installer nos pays dans une situation de ni-guerre ni-paix. La situation de l’AES relevant d’une parenthèse ouverte par une colère géopolitique, ne saurait remettre en cause la longue histoire qui lie les pays de la sous-région. Et à ce niveau, le rôle de médiateur du Sénégal doit continuer pour des raisons de réalisme et de responsabilité car l’architecture régionale de sécurité qui est en train de s’effondrer est un problème commun qui nécessite que l’on accorde à la synergie au-delà des velléités diplomatiques et aux stratégies endogènes la dignité de solutions viables », recommande-t-il.