Maroc-Sénégal : quand la diplomatie emprunte les chemins de la spiritualité Spécial

Timbuktu Institute – Juin 2026

La visite de l'ambassadeur du Maroc au Khalife de la Tijaniya, le 26 juin 2026, révèle la profondeur d'une relation bilatérale qui dépasse de loin le registre des intérêts diplomatiques conventionnels.

Tivaouane, le 26 juin 2026 correspondant au 10 Mouharram de l'an 1448 de l'Hégire, M. Hassan Naciri, Ambassadeur du Maroc au Sénégal, s'est rendu au domicile de Cheikh Babacar Mansour Sy, Khalife général de la Tarîqa Tijaniyya. Une visite de courtoisie, en apparence. Un acte hautement diplomatique en réalité.

Une diplomatie qui parle en siècles

Il est des relations bilatérales qui s'évaluent en traités, en balances commerciales ou en communiqués conjoints. La relation maroco-sénégalaise ne se lit pas ainsi, ou pas seulement ainsi. Elle s'inscrit dans une temporalité plus longue, celle des confréries soufies, des échanges de savoirs islamiques et des pèlerinages qui ont tissé, bien avant les États modernes, une communauté de destin entre les deux rives du Sahara. Dans son premier ouvrage publié en 2011, « Islam et diplomatie ; la politique africaine du Maroc », Dr. Bakary Sambe a largement analysé cette spécificité qui fait du Maroc le pays du Maghreb le plus influent en Afrique subsaharienne de par la « dimension spirituelle du lien qui l’unit, au-delà des États et des gouvernements successifs, aux peuples même de la région »

La Tarîqa Tijaniyya constitue l’un des fils les plus visibles de ce lien. Fondée au XVIIIe siècle, elle s'est propagée à travers le Maghreb et l'Afrique subsaharienne jusqu'à devenir, au Sénégal, l'une des confréries les plus influentes socialement, politiquement, spirituellement. Cheikh El Hadj Malick Sy, fondateur de la branche sénégalaise dite « Malikiyya », a fait de Tivaouane un foyer de rayonnement islamique dont l'autorité morale traverse les générations et les espaces. Cheikh Boubacar Mansour Sy en est aujourd'hui le Khalife qui incarne cette continuité.

Pour Rabat, entretenir et renforcer ce lien n'est pas un simple geste symbolique : c'est aussi une constante stratégique. Le Commandeur des croyants, titre porté par le roi Mohammed VI à l’instar de tous les souverain du Royaume, n'est pas seulement une figure constitutionnelle. C'est une autorité religieuse reconnue par des millions de musulmans en Afrique subsaharienne, ce qui confère au Maroc une capacité d'influence spirituelle sans équivalent dans la région.

« Cette visite s'inscrit dans le cadre de l'interaction humaine et spirituelle continue entre l'Auguste Famille Royale Alaouite et les confréries soufies sénégalaises. » rappelle l’Ambassadeur Hassan Naciri

Le 10 Mouharram, ou le choix de la date comme message

La visite a eu lieu le 10 Mouharram, premier mois de l'année hégirienne, jour de commémoration chargé de sens dans l'islam. Ce n'est vraisemblablement pas un hasard de calendrier. « Choisir ce jour pour une visite diplomatico-spirituelle, c'est inscrire délibérément le geste dans un registre religieux, signaler une commune appartenance à un espace civilisationnel et une mémoire partagée partagée ». Le message est autant adressé au Khalife Cheikh Babacar Mansour Sy qu'à l'ensemble des fidèles de la Tijaniyya sénégalaise et au-delà.

La diplomatie marocaine cultive depuis des décennies cet art du calendrier et du symbole. Les visites royales au Sénégal telles que celle mémorable du Roi Mohammed VI, la construction de mosquées, l’appui aux Zawiya, les programmes de formation des imams sahéliens à Rabat ou le réseau des instituts Mohammed VI de formation des imams s'inscrivent dans une même cohérence : faire de la dimension spirituelle un vecteur de présence durable sur le continent, mais un signe de « fraternité entreb les peuples au-delà des convenances diplomatiques institutionnelles ».

La rencontre du 26 juin à Tivaouane entre l’Ambassadeur du Maroc, M. Hassan Naciri et le Khalife Général de la Tijâniyya, a réactivé un souvenir qui illustre cette densité relationnelle. Cheikh Boubacar Mansour Sy a évoqué avec émotion sa visite au Maroc en 2018, effectuée après le décès de son cousin, Cheikh Abdoul Aziz Sy Al Amine qui était Khalife. Le Maroc avait alors accueilli le Khalife en deuil, et la visite avait débouché sur une réalisation concrète entre autres initiatives constructives : l'impression du Diwan, œuvres complètes de Cheikh El Hadj Malick Sy, recueil des écrits fondateurs de la Tijaniya malikite, dont la conservation et la diffusion constituent un enjeu intellectuel et spirituel majeur pour la confrérie.

Ce détail mérite attention. « L’édition, la publication d’une telle œuvre religieuse fondatrice, c'es, de la part du Maroc, s'inscrire dans la mémoire longue d'une communauté spirituelle, bien au-delà des effets d'annonce et ainsi perpétuer l’œuvre d’un grand guide de la Tijâniyya et la verser à la bibliothèque universelle », analyse Dr. Bakary Sambe, président du Timbukru Institute. Pour lui, « c'est une forme de mécénat culturel et religieux qui conforte la loyauté durable de Tivaoaune au Royaume du Maroc ; un capital de confiance qui, contrairement aux coopérations classiques, ne se mesure pas en euros ou en dollars, mais qui pèse lourd dans les équilibres d'influence à long terme »

Ce que cette visite dit du Maroc de demain en Afrique

La visite de l'ambassadeur Naciri au Khalife de Tivaouane illustre une doctrine cohérente : pour Rabat, l'Afrique subsaharienne « n'est pas une périphérie à exploiter », mais « un espace de civilisation partagée à entretenir activement ou le sens se construit conjointement et les symboles communs se décryptent positivement au service d’une coopération Sud-Sud », souligne Sambe.

Cette posture, incarnée dans la politique africaine de Mohammed VI depuis les années 2000, repose sur trois piliers que cette visite condense à savoir, une présence spirituelle, solidarité humanitaire comme lors de la pandémie de Covid-19, et une pleine inscription dans la longue durée historique tout en ouvrant des perspectives pour une coopération Sud-Sud largement reflétée dans la récente Initiative Atlantique lancée par le Roi du Maroc..

À l'heure où de nombreuses puissances cherchent à (re)définir leur rapport à l'Afrique dans un contexte de recomposition géopolitique accélérée, « le Maroc offre un modèle à la fois original et durable : celui d'un pays qui cultive, siècle après siècle, un capital de confiance que les nouvelles puissances présentes sur le continent peinent à construire faute d'ancrage historique comparable », analyse Dr. Bakary Sambe, auteur de l’ouvrage, «Le  Maroc Africain, Trajectoires d’une ambition continentale »