Au Mali, l’IA générative s’invite dans la guerre informationnelle Spécial

Source : Sud Quotidien

Jihadistes, indépendantistes, autorités militaires et mercenaires russes : tous les belligérants du conflit malien se sont emparés de l’intelligence artificielle générative pour doper leur propagande. Un rapport du Timbuktu Institute intitulé « Des algorithmes en guerre : Comment l’IA générative rebat les cartes du conflit malien » et, publié ce 9 septembre 2026, dresse un état des lieux inédit de ces usages différenciés et alerte sur un risque majeur : la frontière entre réel et fabriqué devient chaque jour plus incertaine de même qu’augmentent les capacités de recrutements des groupes terroristes.

Depuis plus d’une décennie, le Mali est le théâtre d’un conflit multidimensionnel. Les alliances se nouent et se défont au gré des intérêts stratégiques. L’alliance de circonstance conclue en 2025 entre le groupe jihadiste JNIM, affilié à Al-Qaïda, et le Front de libération de l’Azawad (FLA), un mouvement indépendantiste à dominante touareg, en est l’illustration la plus récente. Leurs assauts coordonnés d’avril 2026 ont infligé un coup sévère à l’armée malienne et à ses alliés russes de l’Africa Corps. Mais une autre transformation est à l’œuvre, moins visible mais tout aussi décisive. L’espace informationnel est devenu un champ de bataille à part entière. Et sur ce nouveau front, l’intelligence artificielle générative (GenAI) commence à redéfinir les règles du jeu. Le centre de recherche dakarois Timbuktu Institute a consacré un rapport à ce phénomène, intitulé « Des algorithmes en guerre ». Publié le 9 septembre 2026, il analyse comment chaque acteur du conflit s’approprie cette technologie en fonction de ses capacités, de ses ressources et de ses objectifs.

Le JNIM, une expérimentation encore timide de l’IA

Parmi les quatre parties prenantes examinées, le JNIM affiche l’usage le plus restreint de l’IA générative. Le groupe s’est contenté, pour l’heure, de produire des supports visuels pour accompagner sa propagande. En juin 2026, sa branche médiatique Az-Zallaqa a diffusé des affiches générées par IA pour annoncer la publication de vidéos commémorant les attaques victorieuses d’avril 2026. Ces affiches, qui représentaient des combattants en action, portaient les stigmates typiques de l’IA : bâtiments et végétation se confondant, détails d’arrière-plan transformés en taches, lissage excessif de l’image. Le JNIM, selon les chercheurs, « est encore dans une phase d’expérimentation limitée, mais potentiellement évolutive ». L’exemple de l’État islamique, qui utilise déjà l’IA pour la traduction multilingue, la production vidéo et des chatbots de recrutement personnalisés, montre la voie. Le JNIM pourrait, à terme, exploiter l’IA pour traduire ses messages en une quinzaine de langues régionales (bambara, fulfuldé, zarma, haoussa, tamasheq, etc.) ou pour doubler ses vidéos de propagande en langues locales, touchant ainsi des populations jusqu’alors exclues du discours jihadiste.

Le FLA et ses personnages synthétiques

À l’opposé de cette approche centralisée, le FLA et ses soutiens déploient une stratégie plus décentralisée et créative. Des comptes TikTok, alimentés par des sympathisants ou des membres du mouvement, mettent en scène des personnages synthétiques récurrents. Le plus célèbre d’entre eux est « Azzghim », un combattant touareg dont les propos virulents contre l’Africa Corps sont abondamment relayés. Le Timbuktu Institute a passé au crible plusieurs de ses vidéos. Des anomalies de pixels, des mouvements corporels non naturels, une coloration étrange ou encore des incohérences audio trahissent sa nature artificielle. Azzghim n’existe pas. C’est une pure création algorithmique. Ces personnages IA présentent plusieurs avantages pour le FLA. Ils permettent d’humaniser le mouvement, d’adapter les messages à des publics spécifiques (un personnage adolescent peut toucher plus facilement les jeunes) et de faciliter la diffusion d’un récit favorable à l’Azawad. Surtout, ils offrent une sécurité opérationnelle inégalée : il est impossible de capturer ou d’interroger un combattant qui n’a pas d’existence physique. Le rapport identifie un réseau de comptes TikTok qui se republient et s’amplifient mutuellement, créant l’illusion d’un soutien populaire massif. Un compte comme @tawri.n.azawad, avec 207 000 abonnés, se consacre exclusivement à la reprise et au remixage du contenu d’Azzghim. Un autre, @asnan831, met en scène un jeune adolescent, dont les images statiques présentent également des signes de génération par IA.

L’Africa Corps russe, la désinformation à l’échelle industrielle

À l’autre extrémité du spectre, l’usage de l’IA générative atteint son paroxysme de sophistication du côté de la Russie et de son Africa Corps. Fort des ressources et de l’expertise de l’État russe, le groupe paramilitaire a intégré l’IA à une panoplie de désinformation déjà bien rodée. Plusieurs enquêtes ont documenté cette stratégie. En 2024, OpenAI et Meta ont identifié une opération russe utilisant les modèles d’OpenAI pour générer des commentaires, des articles et des images en anglais et en français, destinés à des comptes ciblant l’Afrique subsaharienne. Un rapport technique conjoint de VIGINUM (service français de vigilance contre les ingérences numériques), du ministère britannique des Affaires étrangères et du Service européen pour l’action extérieure a mis au jour un ensemble de manipulations de l’information baptisé « AI-Freak ». Ce dispositif, piloté par African Initiative, un média qualifié de plateforme de propagande russe, repose sur un réseau de faux sites d’information et de contenus générés par IA. African Initiative est le bras médiatique de l’Africa Corps. Ces opérations russes ne visent pas seulement à désinformer. Comme le souligne un rapport d’OpenAI, les images générées par IA servent avant tout à « attirer le regard, afin de rendre les articles ou publications sur les réseaux sociaux plus engageants ». L’objectif est de saturer l’espace informationnel, de brouiller les pistes et de rendre toute attribution difficile, grâce à une capacité de déni plausible.

Le régime malien, un élève appliqué

Le régime militaire malien, de plus en plus isolé sur la scène internationale et dépendant du soutien russe, s’inscrit progressivement dans cet écosystème. Selon une cartographie de l’Africa Center for Strategic Studies, l’Alliance des États du Sahel (AES), qui réunit les juntes du Mali, du Burkina Faso et du Niger, est le deuxième plus grand sponsor de désinformation en Afrique, après la Russie. Les autorités maliennes reprennent à leur compte les méthodes russes. Un compte TikTok, @6tm_officiel, a cumulé plus de 436 000 abonnés en publiant des contenus générés par IA vantant les succès des Forces armées maliennes (FAMa) et de l’Africa Corps. L’une de ses vidéos, montrant la reprise de Kidal après les attaques d’avril, a atteint 4,7 millions de vues. Ce compte, géré par un individu basé à Bamako, est représentatif d’un « phénomène de production intensive » de contenus favorables au régime. En contrôlant l’espace médiatique national et en s’appuyant sur ces relais numériques, la junte malienne cherche à consolider sa légitimité et à détourner l’attention de la détérioration de la situation sécuritaire.

Un laboratoire grandeur nature

Le Mali, conclut le rapport, devient « un véritable laboratoire de la guerre informationnelle assistée par IA ». L’IA générative agit comme un multiplicateur de force pour tous les acteurs. Elle abaisse les barrières techniques, accélère les cycles de production de contenus et complexifie l’attribution des messages. Elle ne crée pas de nouvelles lignes de fracture, mais elle amplifie et accélère celles qui existent déjà, qu’elles soient communautaires, idéologiques ou géopolitiques. La menace ne se limite pas à la propagande. Le rapport évoque la possibilité, pour le JNIM, d’utiliser des chatbots pour personnaliser ses messages de recrutement en fonction du profil psychologique des cibles. Il mentionne également l’utilisation de drones couplés à l’IA pour affiner le ciblage militaire. L’Africa Corps, de son côté, pourrait intégrer des armes autonomes à ses opérations.

Le défi pour les États sahéliens et leurs partenaires est immense. Les stratégies traditionnelles de prévention de l’extrémisme violent, qui reposent encore sur des campagnes de sensibilisation collectives, risquent d’être dépassées par la capacité de l’IA à produire des messages hyper-personnalisés. La réponse devra combiner renforcement de la culture numérique, capacités de détection accrues et stratégies de prévention adaptées à cette nouvelle donne technologique. Dans un espace informationnel saturé, la capacité à distinguer le réel du fabriqué devient elle-même un enjeu de sécurité. Et pour les populations maliennes, prises entre des feux croisés de récits manipulés, la vérité est plus que jamais une arme de guerre.