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Timbuktu Institute Semaine 2 - Septembre 2026
L’exercice s’annonçait pour le moins difficile. A la tête du gouvernement depuis trois mois, la déclaration de politique générale du Premier ministre Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô - choix quelque peu technocratique après l’éviction d’Ousmane Sonko de ce poste – se faisait attendre. Et pour cause : dans une Assemblée nationale dominée par le Pastef, cet exercice revêtait des airs de « face-à-face » entre l’exécutif et le législatif. Le 8 septembre, durant huit heures d’horloge, le Premier ministre Lô a livré une copie assez disciplinée et appliquée dont il faut reconnaître la mesure et le talent d’équilibriste. En effet, le chef du gouvernement a tenu à revendiquer la continuité de son action avec le référentiel « Sénégal 2050 » dont son prédécesseur Ousmane Sonko avait entamé la mise en œuvre. « Je ne viens pas vous annoncer une autre vision pour le Sénégal » a-t-il assuré, tout en promettant « un changement de méthode », qu’il rattache notamment à son parcours professionnel. Mais derrière cette volonté affichée de continuité, c’est bien la question de la trajectoire économique du pays qui a cristallisé les désaccords.
Alors que le Sénégal fait face à une forte pression financière marquée notamment par l’abaissement de sa note souveraine, le chef du gouvernement a résumé la situation en quelques mots : « Nous sommes un pays pauvre actuellement très endetté. » Par ailleurs, le terme de « restructuration » continue d’être subtilement évité ; ce qui n’est pas sans créer quelques cocasses impairs. En effet, alors que le Premier ministre Lô affirmait dans sa déclaration de politique générale que le pays est « en ajustement structurel », il s’est repris le lendemain assurant qu’ « il n’y a pas d’ajustement structurel au Sénégal ».
La gestion de la dette à l’épreuve du social
Si, sur la forme, le Premier ministre Lô a donc rendu une copie plutôt propre ; sur le fond, il est peu de dire qu’il n’a pas tellement rassuré les députés. En témoigne la critique du député du Pastef Guy Marius Sagna, reprochant au gouvernement d’avoir « donné la voix du Sénégal au FMI sans discuter avec l'Assemblée nationale ». Même son de cloche chez le député de l’APR Abdou Mbow, qualifiant la déclaration de politique générale de « résumé sans profondeur fabriqué par un cabinet » et selon ses dires, déconnecté des réalités vécues par les Sénégalais. On le sait, la gestion de cette dette constitue désormais l’un des principaux foyers de friction entre l’exécutif et la majorité parlementaire.
Après l’accord récemment conclu avec le FMI, l’objectif pour Dakar est de restaurer la stabilité macroéconomique, d’améliorer la soutenabilité de la dette et de dégager de nouvelles marges budgétaires. C’est ce que le gouvernement semble entendre par le terme de « reprofilage » préféré à « restructuration », qui devrait permettre d’allonger significativement les maturités et de réduire le coût moyen de l’endettement. L’agence de notation S&P Global Ratings estime toutefois « extrêmement probable » un échange de dette en difficulté ou un défaut sur la dette commerciale en devises, ce qui souligne l’étroitesse de la marge de manœuvre dont dispose aujourd’hui Dakar.
De plus, le gouvernement entend également réduire progressivement les subventions énergétiques générales et mieux cibler les aides en direction des ménages vulnérables, tout en préservant notamment le soutien au gaz butane à usage domestique. Il prévoit parallèlement de contenir les dépenses publiques en agissant sur la masse salariale, les recrutements et les dépenses de fonctionnement. La suppression de dix-neuf agences, la fusion de sept structures en trois entités et le repositionnement stratégique de dix autres sont annoncés d’ici à la fin novembre. Ahmadou Al Aminou Lô présente cette réorganisation comme une exigence de « rationalité économique » et assure qu’elle ne serait pas dictée par le FMI, mais cohérente avec l’Agenda Sénégal 2050. Face aux inquiétudes suscitées par le risque d’un nouvel ajustement social, il veut d’ailleurs se démarquer des expériences passées : « Nous ne sacrifions pas les intérêts des Sénégalais. Il n’y aura pas d’ajustement sauvage comme dans les années 1980. »
Ces assurances se heurtent toutefois à une réalité sociale de plus en plus sensible. Le 5 septembre, la « marche des paniers vides », organisée à Dakar dans le cadre de la mobilisation « Trente jours pour le juste prix », a traduit l’exaspération d’une partie de la population face à la hausse des prix des denrées alimentaires, de l’électricité, du carburant et des loyers. La question du coût de la vie pourrait ainsi devenir le point de rencontre entre les contraintes financières de l’État et les préoccupations quotidiennes des ménages, au moment même où le gouvernement s’apprête à traduire ses engagements envers le FMI dans les prochains textes budgétaires.
L’exécutif joue-t-il ses cartes ?
La rupture entre l’ex-Premier ministre Ousmane Sonko et le Président Diomaye Faye, consacrée par la création de son propre parti (Kiiraay), semble parti pour donner le tempo des vicissitudes politiques pour les prochaines années. Et dans ce duel, le Président Diomaye Faye en quête d’édification d’un appareil politique, pourrait ne pas lésiner sur les leviers en sa possession. C’est dans ce contexte que l’annonce par Fondation Sénégal Solidaire (dirigée par les épouses du chef de l’État), d’un don de 500 millions de francs CFA a suscité des interrogations sur l’origine des fonds. Alors que Kiiraay affirme qu’ils ne proviennent pas du budget de l’État, mais qu’ils ont été mobilisés auprès de « bailleurs internationaux, d’entreprises et de mécènes », les suspicions ne semblent pas se tasser. Créée par décret en octobre 2025, la fondation n’est effectivement pas inscrite au budget public et la première dame ne dispose d’aucun statut, salaire ou budget officiel. Seulement, en plus du fait que les fondations des Premières dames sénégalaises aient souvent fait l’objet de critiques en raison de l’opacité sur la gestion des fonds, ce don généreux intervient dans un climat pour le moins inopportun, où la transparence de la dépense et la question du coût de la vie sont plus sensibles que d’ordinaire.
Parallèlement, le dernier conseil des ministres du 10 septembre a été marqué par une vaste série (87 au total) de nominations à la tête de directions générales, de conseils d’administration et de plusieurs structures publiques. Cette vague de changements touche notamment la SOGEPA, la SENELEC, les Douanes, Dakar Dem Dikk, l’AGEROUTE, la SONAGED, le Port autonome de Dakar et l’ANPEJ, mais également de nombreuses administrations territoriales et minières. Plusieurs responsables ont été remplacés tandis que certaines personnalités font leur retour aux affaires, parmi lesquelles Cheikh Issa Sall, Gallo Ba, Modou Bara Gaye et Babacar Abba Mbaye. La nomination d’Ibrahima Barry, membre du SEN de l’APR, à la direction générale de la SICAP SA illustre également la présence de profils issus de l’ancienne majorité. Un grand « coup de balai » pour reprendre un parler populaire, que d’aucuns ne manquent de voir comme un processus de « dépastéfisation » et le renforcement de « Kiiraay ».
C’est dans ce contexte que des dossiers hérités de la précédente administration continuent d’alimenter les interrogations sur les engagements financiers et contractuels de l’État. Le dossier Yaakaar-Teranga en offre une illustration. Lors de sa déclaration de politique générale, le Premier ministre a évoqué un contentieux évalué à 55 millions de dollars, en faisant référence à une lettre datée du 1er juin présentée comme une pièce attestant de l’existence du différend. L’affaire, qui concernerait la société pétrolière Kosmos Energy, pourrait comporter des dimensions à la fois financières, juridiques et politiques, notamment si les mécanismes d’arbitrage prévus dans les engagements contractuels venaient à être activés. L’ancien ministre du Pétrole et des Mines, Birame Soulèye Diop, a depuis apporté sa version, assurant disposer de documents établissant que les intérêts du Sénégal sont préservés et que la somme réclamée doit être acquittée par Kosmos Energy. Le chef de l’Etat Diomaye Faye a saisi l’Inspection générale d’État (IGE) pour faire la lumière sur l’affaire.
En somme, la succession des débats parlementaires, des tensions sur la dette, des mobilisations contre la vie chère et des changements à la tête des structures publiques révèle une équation de fond : la capacité du pouvoir à transformer la contrainte financière en nouvelle trajectoire économique sans ouvrir un nouveau front social et politique. Ce faisant, dans les prochains mois, il n’est pas exclu que la stabilité de l’architecture politico-institutionnelle, tenue cahin-caha jusque-là, doive faire face à de nouveaux soubresauts.