Afrique - Chine : Enjeux stratégiques d’une ouverture commerciale sans précédent Spécial

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Timbuktu Institute, Juin 2026 

La Chine a décidé de supprimer les droits de douane sur les produits africains de 53 pays du continent.  Cette mesure phare a été annoncée par le Président Xi Jinping lors des Sommets Chine – Afrique et Union Africaine. Il s'agit d'une évolution conséquente dans les relations économiques avec le continent, qui aura des répercussions sur l'économie dans son ensemble. L’esprit de cette mesure est, pour la Chine, de soutenir ses partenaires commerciaux africains. Cependant, pour certains analystes, elle intervient dans un contexte d'enjeux géopolitiques particuliers : la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis, la diminution ou la transformation des financements européens et américains, ainsi qu’une profonde mutation des rapports mondiaux. Dans ce contexte, cette décision d'ouvrir le marché chinois aux pays Africains devrait permettre d'augmenter quantitativement les exportations bien qu’elle soulève, en même temps, plusieurs questionnements. Les déséquilibres commerciaux et les dépendances vont-ils se réduire ? Dans quelle mesure, la Chine tirera-t-elle profit d’une telle mesure sur le plan stratégique ? Mais, entre bénéfices mutuels et soft power, cette décision présentera-t-elle des enjeux géostratégiques pour les deux parties dans un monde de plus en plus multipolaire et complexes.

La suppression des barrières douanières chinoises : une fenêtre stratégique pour l’Afrique ?

La suppression des droits de douane est une mesure économique discriminatoire qui a des effets positifs : théoriquement, elle permet de réduire le prix des biens importés et d'accroître le pouvoir d'achat des consommateurs. La Chine a supprimé les droits de douane à 100 % avec les pays africains. Cette annonce a été faite le samedi 14 février 2026. À l'exception d’un seul, tous les pays africains verront, en principe, les barrières douanières supprimées dans le cadre de leur commerce avec la République populaire de Chine. À partir du 1er mai, les États africains cesseront de payer des droits de douane pour leurs exportations vers la Chine. Premier partenaire commercial des États africains pour la 16ème année consécutive, les échanges commerciaux se sont élargis vers des domaines tels que « l'économie numérique, le développement vert et les finances ». Pour l’économiste sénégalais Cheikh Mbacké Sène, « à première vue, elle offre une opportunité commerciale inédite aux économies africaines. Mais à y regarder de plus près, elle constitue surtout un test grandeur nature de la capacité du continent à transformer une ouverture extérieure en levier de puissance économique. » Néanmoins, l’impact immédiat a pu être questionné, car il dépend fortement de la capacité productive du pays et de son niveau de développement. La suppression des droits de douane chinois vis-à-vis de l’Afrique permettra à coup sûr d’améliorer l’accès au marché chinois, notamment pour les matières premières les plus importantes telles que le café et le cacao.

Exonérations douanières chinoises : soutien au développement africain ou outil de soft power ?

Rappelons qu'en 2024, la Chine avait déjà exonéré des droits de douane pour 33 pays africains considérés comme les moins avancés. Cette mesure, déjà saluée à l’époque, est désormais étendue à 53 pays jusqu’en 2028. Cette mesure, qui consiste à accorder un traitement tarifaire spécial à l’Afrique est une première dans l’histoire de la coopération internationale en direction du continent. Selon Lauren Johnston, chercheuse senior à l'AustChina Institute, « la Chine se positionne comme le champion de la libéralisation commerciale et un partenaire économique favorable à l'Afrique, contrairement à Donald Trump et aux États-Unis ». Du côté de l’Amérique, les slogans « America first » ou encore « Make America great again » traduisent l’ampleur et l’état d’esprit de la guerre entre les États-Unis et les autres pays, en premier lieu la Chine, qu’ils considèrent comme leur principal adversaire. Cette guerre, qui s'est traduite par l'imposition de barrières commerciales, a incité de nombreuses entreprises à chercher d'autres partenaires pour écouler leurs marchandises, notamment en Europe et en Afrique. Ainsi, contrairement aux États-Unis qui soumettaient plusieurs États africains à des droits de douane à l’entrée, la Chine a opté pour une exonération. Instrument de soft power ou simple mécanisme mis en place pour accompagner les pays africains ? Il faut noter que la Chine profite aussi, comme les États africains de ces échanges commerciaux dans le cadre d’une conception « gagnant-gagnant » des nouveaux échanges avec l’Afrique, tel que cela est présenté par la presse chinoise. Il faut, néanmoins, noter que, dans ces échanges, la balance commerciale est en faveur de Pékin, dont les exportations de marchandises ont augmenté sur le continent notamment en bien manufacturés.

L’Afrique face à l’ouverture du marché chinois : Pour quels gains économiques ?

Pour certains analystes, cette situation permet de réduire le manque à gagner, d'augmenter les recettes des États et d'améliorer leur compétitivité. À titre d'exemple, plus de la moitié des exportations de la Sierra Leone sont déjà destinées à Pékin. D'ailleurs, ce pays affiche une balance commerciale excédentaire dans ses relations commerciales avec la Chine, notamment grâce à l'exportation de ses minerais. Comme la plupart des États africains, il profitera de cette mesure d'exonération. Selon le ministre de l'Industrie, Alpha Ibrahim Sesay, « nous en attendons des avantages, en particulier pour nos entreprises. Si vous n'avez pas à payer de droits de douane, vos produits sont comparativement moins chers là où vous exportez. » Les États africains pourraient tirer effectivement profit de cette mesure qui offre des opportunités à saisir à condition d’être compétitifs et selon leurs performances économiques. Il est à noter que cette politique chinoise pourrait aussi bénéficier également aux entreprises africaines. C’est l’exemple d’une usine de torréfaction ivoirienne exportant environ 90 % de ses produits vers la Chine chaque année. Le Sénégal, par exemple, pourrait tirer partie de ces exonérations, en raison de son important potentiel d'exportation de produits tels que le phosphate et de plus en plus le pétrole et le gaz. Lors d'une conférence de presse à Pékin, le directeur général adjoint du département des traités et du droit du ministère du Commerce de la République populaire de Chine, Yusong Chen, avait insisté sur l'importance de cette mesure, qui, selon lui, favorise les échanges entre la Chine et l'Afrique en général, et le Sénégal en particulier. Selon lui, « le Sénégal est un pays très important en Afrique de l’Ouest et pour la Chine », et ces mesures permettront d’augmenter ses exportations vers ce pays. 

La stratégie commerciale chinoise en Afrique : partenariat gagnant-gagnant ou domination économique ?

Le commerce entre l’Afrique et la Chine a connu une hausse entre 2024 et 2025. Cependant, sur les 348 milliards de dollars américains échangés en 2025, les exportations chinoises à destination de l’Afrique s’élèvent à 225 milliards de dollars américains. Cela se traduit par un déficit commercial net entre le continent africain et son partenaire, déficit qui mériterait d'être résorbé pour un meilleur équilibre dans les échanges. Cette situaion appelle à une stratégie commerciale africaine visant à trouver les moyens de stimuler les exportations, notamment de produits agricoles et halieutiques. Il revient aux pays africains d'accroître leur production afin de réduire le déséquilibre et de profiter pleinement de la suppression des taxes douanières. Les effets de cette mesure commencent déjà à se faire sentir sur le terrain. Le commerce semble s'accélérer. Selon les autorités chinoises, les flux commerciaux ont atteint un record au cours du premier trimestre 2026. L’exemple de Yiwu est assez parlant. C’est une grande plateforme commerciale située à l'est de la Chine. Il est considéré comme le plus grand marché mondial de biens de consommation. Des acheteurs et des vendeurs du monde entier s'y retrouvent pour échanger dans ce « supermarché mondial ». Steve Umba, un Congolais qui travaille dans ce hub commercial depuis presque 20 ans, salue la mesure, qu'il considère comme un partenariat gagnant-gagnant. « Ça a quand même aidé, zéro taxe, c’est avantageux. Ça a boosté beaucoup de marchés, beaucoup de jeunes entreprises, tout le monde s'y retrouve. Les Chinois sont ouverts. Ils gagnent, vous gagnez aussi. Et vous évoluez ensemble. » Beaucoup de commerçants y trouvent leur compte.

Afrique - Chine : la montée d’un partenariat stratégique dans un monde multipolaire

Pour certains observateurs, cette décision de suppression des droits de douane serait un message politique clair. La Chine chercherait à étendre davantage son influence sur le continent africain, alors que les financements européens se font rares et que l'appui américain est coupé dans plusieurs stratégiques. Les pays africains semblent saluer cette mesure qui tombe à point. L’Afrique du Sud et le Kenya y voient notamment une « occasion pour les exportateurs, les petites entreprises et les producteurs agricoles ». Dans une note rendue publique, le président chinois, Xi Jinping, a de son côté tenu à adresser ses chaleureuses félicitations au président en exercice de l’Union africaine à l'occasion du 39ème sommet de l’organisation. Il a assuré les chefs d'État africains que « la Chine était prête à travailler avec l'Afrique pour perpétuer leur amitié historique, approfondir leur coopération mutuellement bénéfique, renforcer leur compréhension et leur affection mutuelles, et écrire ensemble un nouveau chapitre de la communauté d'avenir partagé Chine-Afrique, de tout temps à l'ère nouvelle ». Le président chinois a magnifié 70 ans de relations diplomatiques entre la Chine et l'Afrique. Des relations qui, malgré mille et une contraintes, continuent leur bonhomme de chemin.

Le Sénégal, pourrait-il vraiment tirer grandement profit d’une telle mesure ?

Pour autant, cette mesure chinoise, qui court jusqu’au 30 avril 2028, pourrait-elle changer la donne pour un pays comme le Sénégal dont on sait les relations développées avec la Chine depuis plusieurs décennies ? On pourrait d’attendre que des produits phares assez présents dans les échanges avec la Chine soient, désormais, plus facilement commercialisés. Dans cette nouvelle configuration, « l’arachides, le sésame, la noix de cajou, les poissons, les phosphates, entre autres produits sénégalais pourraient devenir soudain beaucoup plus compétitifs » sur l’immense marché chinois de 1,4 milliard de consommateurs, témoigne cet exportateur actif depuis des années dans les échanges commerciaux entre le Sénégal et la Chine. « C’est une opportunité historique. Elle permet d’augmenter fortement les exportations, d’améliorer la balance commerciale, de créer des emplois grâce à la transformation locale et d’attirer des investissements chinois dans l’agro-industrie, les infrastructures et les zones économiques spéciales », renchérit un chef d’entreprise qui ne cache pas son optimisme pour l’attrait d’investissements et le développement des échanges. En effet, le Sénégal, qui bénéficie déjà d’un partenariat stratégique renforcé avec Pékin depuis 2025, peut ainsi accélérer sa Vision 2050 et devenir un véritable hub industriel régional malgré l’énorme défi du renforcement de la conformité aux normes chinoises, de l’amélioration de la logistique (port de Dakar et les corridors), d’un meilleur accompagnement des PME et de la qualité des produits. Pour dire que cette « chance » à saisir ne se transformera en succès durable que si le Sénégal réussit à relever d’autres défis de taille : les barrières non tarifaires (certifications sanitaires et phytosanitaires très strictes), la concurrence accrue avec les autres pays africains également bénéficiaires de la mesure chinoise, la capacité encore relativement limitée des PME sénégalaises à exporter, les difficultés logistiques et de paiement (notamment l’utilisation du yuan), et surtout le risque d’une dépendance économique trop forte à l’instar d’autres pays. Tout en représentant ce qu’un député de la région de Kaolack décrit comme une « opportunité historique », sans des mesures et actions rapides et une meilleure coordination entre l’État et le secteur privé, cet avantage tarifaire pourrait rester largement sous-exploité alors que le Sénégal détient de véritables potentialités.

En somme, la décision de la Chine de supprimer les droits de douane pour les pays africains est, certes, une aubaine, dans l’absolu. Mais, c’est aussi un moyen pour Pékin d'exercer une plus grande influence dans un monde en pleine mutation. Pour en tirer pleinement profit, le continent africain gagnerait à augmenter sa production et à diversifier son économie pour pouvoir profiter de cette opportunité historique. Toutefois, l’Afrique, qui représente un marché important, est, aujourd’hui, convoitée par plusieurs autres grandes puissances, et la Chine ne compte pas rester en retrait dans cette compétition pour « conquérir » encore plus d’espace commercial sur le continent.