La dégradation de la situation sécuritaire au Burkina Faso, confronté à une multiplication alarmante des attaques djihadistes sur son sol, menace de s’étendre aux pays côtiers du Golfe de Guinée, jusque-là épargnés, préviennent experts et sources sécuritaires.

Héritant du chaos qui règne depuis 2012 au Mali, où prolifèrent les groupes liés à Al-Qaïda et l’Etat islamique (EI), le nord du Burkina Faso est confronté depuis trois ans à des attaques de plus en plus fréquentes et meurtrières.

L’instabilité s’est rapidement étendue ces derniers mois à d’autres régions dont celle de l’Est, frontalière du Togo et du Bénin.

« Cet acharnement inouï semble indiquer que le Burkina est le dernier verrou que ces groupes veulent casser pour atteindre l’Afrique côtière », affirme à l’AFP Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute, basé à Dakar.

Le nord de ces pays, considérés jusque-là comme des îlots de stabilité dans une région mouvementée, pourraient ainsi devenir des « zones de repli » pour les djihadistes retranchés dans des poches forestières et rurales isolées, le long de frontières réputées poreuses.

« Étendre leur champ d’action loin de l’épicentre actuel du djihadisme leur permettrait en outre de gagner un accès à la mer via les ports ouest-africains », et donc de nouveaux circuits d’approvisionnement en armes, estime M. Sambe.

Le 15 février, l’assassinat de quatre douaniers burkinabés et d’un prêtre espagnol qui revenait d’une réunion à Lomé, au Togo, peu après avoir passé la frontière, a renforcé les craintes.

– ‘Menace réelle’ –

Hormis la Côte d’Ivoire, frappée par un attentat ayant fait 19 morts en 2016 à Grand-Bassam, aucune attaque n’a été recensée dans les pays du Golfe de Guinée.

Mais des signes précurseurs y indiquent une activité croissante depuis quelques années. Dans le parc du W, à cheval sur le Bénin, le Niger et le Burkina, « des combattants originaires du Mali auraient mené dès 204-2015 une reconnaissance » jusqu’au Bénin, selon un rapport publié en mars par l’institut de recherche Thomas More.

Mi-décembre, les services de renseignement maliens avaient annoncé l’arrestation de quatre djihadistes burkinabés, malien et ivoirien soupçonnés de préparer des attentats dans ces trois pays pour les fêtes de fin d’année.

Plusieurs sources font également état d' »incursions récentes de micro-groupes » traversant la frontière burkinabé vers des petits villages du Togo et du Bénin, pour leur demander d' »interdire la vente d’alcool » ou « prêcher des messages radicaux » dans les mosquées.

Burkina, Ghana, Bénin et Togo ont mené en mai et novembre 2018 une vaste opération de lutte contre la criminalité transfrontalière, conduisant à l’arrestation de plus de 200 individus – dont plusieurs soupçonnés d’activités djihadistes – dans les quatre pays.

« La menace est réelle. Tout le monde est sur le qui-vive », confirme à l’AFP un haut responsable sécuritaire togolais, précisant que le dispositif militaire a été renforcé dans le nord après l’assassinat du prêtre espagnol.

« Les forces de sécurités togolaises et béninoises travaillent en étroite collaboration avec les Burkinabés », ajoute-t-il. « Ces derniers temps, des patrouilles sont régulièrement organisées dans les villages frontaliers, surtout la nuit ».

Selon l’agence de gestion des secours ghanéenne (Nadmo), près de 300 Burkinabés – dont 176 enfants – ont fui les violences dans leur pays pour se réfugier dans le district de Bawku (nord-est du Ghana) ces dernières semaines.

– Banditisme et trafics –

« Nous surveillons de près la situation avec notre voisin (burkinabé) », déclare à l’AFP le porte-parole de l’armée ghanéenne, le colonel Aggrey Quarshie.

Au Burkina, 90% des attaques ne sont pas revendiquées. Elles ont été pour la plupart attribuées à Ansaroul Islam, au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) ou à l’Etat islamique dans le grand Sahara (EIGS), mais une dizaine d’autres groupes, « plus petits et sans doute moins structurés » sont également actifs, selon l’International Crisis Group (ICG).

« Il est très difficile de savoir qui fait quoi exactement, dans la mesure où il s’agit d’une nébuleuse de groupes armés dont les relations évoluent au gré des alliances et des fâcheries », rappelle Rinaldo Depagne, directeur pour l’Afrique de l’Ouest à ICG.

« Le Burkina, où l’Etat n’a pas les moyens de faire face, est devenu une sorte de maillon faible à partir duquel ils allument des foyers insurrectionnels », poursuit-il. « La multiplication des fronts leur permet notamment d’échapper à la tenaille des réponses militaires des armées occidentales et de la Force du G5 Sahel, qui les ont obligés à se disperser ».

Au sein de cette nébuleuse, interviennent également des groupes criminels sans idéologie particulière, mais attirés par la propagande des jihadistes et installés dans les zones frontalières, propices aux trafics en tous genres – contrebande d’armes, de drogues, orpaillage clandestin… – souligne M. Depagne, qui parle de « djihadisation du banditisme ».

Il reste toutefois difficile d’évaluer dans quelle mesure les groupes djihadistes parviendront à recruter au sein des populations locales. Mais selon plusieurs experts, le sentiment d’abandon, la pauvreté et le taux d’illettrisme dans ces régions éloignées des pouvoirs politiques et économiques pourraient à terme favoriser la percée des idées radicales.

 

 

 

Dans un communiqué signé par la Coordination des Mouvements et Associations islamiques du Sénégal (CAMIS), les leaders musulmans interpelle l'Organisation de la Coopération islamique (OCI) pour une rencontre d'urgence sur la situation de l'islamophobie dans le monde et en appelle à la communauté internationale pour plus de fermeté contre la promotion des discours et actes de haine anti-musulmans.

Voici le texte intégral du communiqué conjoint:

 

"Au nom d'Allah le Tout Miséricordieux le Très Miséricordieux 

Louange à Allah, c'est de lui que nous cherchons appui.

Que la paix et le salut d'Allah soient sur le Prophète Mouhammad fils d'Abdallah, sur sa famille et sur tous ses Compagnons. 

C'est avec un grand regret et amertume que la Coordination des Mouvements et Associations Islamiques du Sénégal a reçu l'information du carnage qui a eu lieu dans la ville de Christchurch à la Nouvelle Zélande.

En effet, le Vendredi 15 Mars 2019, en début d’après-midi, à l’heure de la grande prière hebdomadaire, un terroriste extrémiste de droite, de nationalité australienne, a perpétré un carnage dans deux mosquées de Christchurch, la deuxième ville de Nouvelle-Zélande faisant un bilan de 49 morts et de plus d'une vingtaine de blessés.  Les images insoutenables, retransmises en direct sur Facebook puis relayées sur les réseaux sociaux, témoignent de l'acharnement du tueur et de son objectif à assassiner un maximum de fidèles musulmans, dans un pays jusqu'à maintenant épargné par de telles pratiques.

Faisant référence à sa foi aux préceptes révélés et aux enseignements de l'islam,  qui considèrent le droit à la vie comme universel, et infligeant des sentences les plus dures à ceux qui portent atteinte à ce droit, la Coordination des Mouvements et Associations Islamiques du Sénégal condamne avec la dernière énergie cet acte ignominieux dont les auteurs sont inspirés  par les propagateurs de la haine et de l'aversion contre l'Islam et les musulmans; et au delà, contre l'humanité, la paix et la stabilité dans le monde.

Nous prions Allah d'accueillir dans Sa miséricorde immense ceux parmi nos frères et sœurs qui ont perdu la vie dans ce carnage, qu'Il les accepte parmi les martyrs, qu'Il inspire à leurs familles et proches la patience et l'endurance, qu'Il accorde un prompt rétablissement aux blessés, et protège les musulmans du monde entier de cette vague de haine qui s'abat sur eux. Nous associons à nos prières, les musulmans en Afrique qui subissent directement les conséquences de l'islamophobie au nom de la lutte contre le terrorisme, les musulmans chinois "ouïghours" détenus dans des camps de concentration, et ceux de la Birmanie qui continuent à subir des atrocités du fait de leur conviction religieuse.

Enfin, nous appelons solennellement l'ensemble des pays musulmans, sous la bannière de l'Organisation de la Coopération Islamique, à convoquer en urgence une rencontre sur la situation de l'islamophobie à travers le monde pour dénoncer vigoureusement et prendre des mesures sur les pays qui en font la promotion, et dont les idéaux influencent des criminels qui n'hésitent pas à passer à l'acte..

Inna Lillahi, wa Inna Ilayhi Raaji'oun

Certes nous sommes à Allah, et c'est à Lui que nous retournerons



 

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Dans son ouvrage Al-Islâm fi Sinighâl (L’islam au Sénégal), Serigne Cheikh Ahmed Tidiane Sy brossait déjà une critique du monde contemporain qui revenait sur les différentes problématiques telles que la domination et la l’éthique.  Dans sa conception toujours universaliste du rapport entre les cultures et civilisations, il soutient que l’islam a légué son patrimoine scientifique et éthique à toutes les cultures et civilisations pour qu’elles puissent s’interférer, se soutenir et se renouveler sous la supervision de ce message de grande qualité. Pour lui, sous le prisme de l’Unicité de Dieu, l’islam ne voit que l’Unité de l’Humanité. Cette égalité de condition n’est remise en cause que de manière temporaire et alternée par les vicissitudes de l’Histoire qui, à tour de rôle, distribuent puissance et décadence « Wa Tilkal Ayyâmu nudâwiluhâ bayna Nâsi ». Il ne manquera pas, toutefois, de rappeler que malgré l’ingéniosité des concepteurs des systèmes les plus sophistiqués, cette marche du monde n’a jamais pu échapper à la volonté du Sage Savant (Al-‘Alîmul Hakîm).

Dans cette partie de sa démonstration, Serigne Cheikh citera, l’auteur de l’Evolution de l’Islam (C-Levy, 1960), Raymond Charles, commentant l’orientaliste français, Louis Gardet, qui rappelait qu’il devenait urgent que l’Occident revînt aux valeurs spirituelles et religieuses en plus de son rôle scientifique ; ces valeurs sans lesquelles il retombera, sans doute, dans une forme de non-sens et d’absurde malgré ses conquêtes et explorations.

A cette époque précise, Serigne Cheikh exprimait une espérance de voir les Civilisations jouer leur véritable rôle en construisant plus qu’elles ne détruisent et à comprendre le mouvement de libération des pays dominés ainsi que l’affranchissement des « damnés de la terre » comme l’une des plus sages leçons de l’Histoire sur le caractère passager de toutes les dominations. Il espérait, comme il le disait, que ces civilisations accueillissent les donnes de l’Histoire et les grands évènements des temps nouveaux en les admettant de manière positive.

Hélas, d’après Al-Maktoum, cela n’était possible que dans un état d’esprit ou ne dominait pas ce qu’il appelle une certaine « philosophie de la décadence ».

A vrai dire, c’est la manière dont il décrit les effets d’une telle philosophie qui imprime à la pensée de Serigne Cheikh toute sa dimension universelle et avant-gardiste pour son époque.

En réalité, il nous peignait le contexte d’un monde contemporain où, tel qu’il le disait dans les années 60, « les plus riches du globe assaillent les pauvres et thésaurisent leurs avoirs au détriment même de tout esprit de fraternité et de rapprochement, déniant aux dominés l’ambition de l’avoir et de l’accumulation, et par-dessus tout, prétendent que le bonheur et la réussite sont l’apanage des seuls riches des civilisations industrialisées  jusqu’à même se prévaloir d’une prétendue élection les plaçant au-dessus de tous les autres ». Et à Serigne Cheikh de leur rétorquer, en empruntant le style coranique : « Pourquoi donc êtes- vous constamment punis par le biais de la guerre, des dégâts de l’alcoolisme, de la cupidité, des jeux, de l’injustice, de la mesquinerie, de la tendance à l’exploitation ? Vous êtes donc de simples humains ! ».

Soulignant l’inanité et le non–sens d’une civilisation prétentieuse et dénuée d’éthique et de morale qu’il critiquait, Al-Maktoum se résolut à étaler sa vision d’un monde où on pourrait parler de « civilisation » dans son sens noble.

Selon lui, il faut espérer que la Civilisation humaine, dans son essence, « puisse retrouver la toute la splendeur qu’elle mérite et sans laquelle la terre deviendra une « boucherie » où, un jour ou l’autre, ceux à qui l’on a enlevé leur dignité pour en faire « des vaches, des chevaux et des loups », se révolteront contre les patrons et grands industriels, les habitants des capitales et des gratte-ciels pour recouvrer l’honneur de l’Humanité ».

Pour Serigne Cheikh Tidiane Sy si l’humanité en arrive à ce point, alors « plus d’humanité et point de civilisation ! ».

Vision ne pouvait être plus futuriste. Il aura bien fallu attendre la fin du XXème siècle, que le communisme s’effondre, que Jean-Christophe Ruffin parle d’« empire » et de « nouveaux barbares », qu’un certain Huntington théorise le choc des civilisations, que le 11 septembre se produise, qu’Emmanuel Todd prédit la « fin de l’Empire », qu’on envahisse des pays souverains au mépris du droit international, que le capitalisme mondial soit frappé par une crise inouïe, que le terme de régulation réintègre le vocabulaire économique et financier, que la jeunesse du monde arabe se dresse contre l’injustice des potentats, qu’une réelle crise de confiance s’installe entre les gouvernés et les gouvernants pour comprendre enfin le vrai sens et la nécessité de l’éthique dans les rapports politiques et économiques !

Pourtant, dès les années 1960, Serigne Cheikh, ce penseur avant-gardiste, l’avait intégré dans sa conception d’une civilisation universelle durable à laquelle l’islam et les Musulmans devraient contribuer à la mesure de la pertinence du message Mohammedien. Certainement, pour théoriser une telle conception et l’harmoniser avec le message islamique au-delà des particularismes, il fallait compter sur la vision d’un Cheikh Tidiane Sy, ce « philosophe de son temps » (faylasûfu ‘açrihi) –comme le dit SerigneMaodoSy – armé d’un sens élevé de la critique constructive et d’une audace de l’alternative, libératrices des conformismes coutumiers (âda), puisse l’exprimer en toute responsabilité.

Source : Revue Défense, N°196 –Janvier- Février 2019

La multiplication des « stratégies Sahel », l’absence de coordination de l’action internationale dans cette région donnent parfois l’impression d’une compétition perçue comme une « inconscience » face à la montée des périls et aux urgences. Lors des échanges avec des acteurs maliens, on perçoit bien une forme d’incompréhension de l’action de la communauté internationale et de la France en particulier.

Au Mali, il semble se dessiner, depuis plusieurs années, un conflit de perception du conflit entre la classe politique malienne et les dirigeants européens plus focalisés sur la menace terroriste à raison de son caractère transnational que sur la question de la « réconciliation nationale ». En d’autres termes, au sein des sociétés civiles africaines, il y a une forte perception selon laquelle la lutte contre le terrorisme est aussi un levier d’influence et une justification « intéressée » d’une présence militaire occidentale en Afrique.

Dès 2014, dans une étude intitulée Mali-Mètre « Que pensent les Maliens ?» menée par la Fondation Friedrich Ebert, plusieurs sujets ont été abordés dont la présence et le rôle des forces étrangères dans le pays. Les sondés divergent sur la force française Barkhane et son rôle tout en méconnaissant l’action de l’EUTM, la mission de formation de l’Union européenne. Le signal avait été donnée sur la perception de la présence militaire française à travers l’appréciation de Barkhane et de son action dans le pays et 34% des citoyen(ne)s estimaient que les forces armées françaises devraient rester « moins d’un an » au Mali ; ils étaient 22% à penser qu’elles pourraient encore rester entre « un et trois ans ». Pour 6% d’entre eux, Barkhane pourraient faire plus de 15 ans au Mali révélant du coup que la stabilisation du pays et la victoire contre les djihadistes n’était pas pour demain alors que les acteurs locaux étaient plus dans la logique d’une présence salvatrice que celle d’une installation à long terme.

Au Niger voisin, les acteurs de la société civile qui ne partagent pas souvent les orientations des dirigeants politiques, développent un sentiment assez mitigé de la coopération sécuritaire dans le cadre de la lutte contre le terrorisme qui, pour l’heure, semble être la seule approche préconisée par les pouvoirs publics contre le phénomène de l’extrémisme violent. En plus des questionnements que soulève, pour les défenseurs des droits humains, l’arsenal répressif dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, les principales inquiétudes portent sur les perceptions d’une coopération internationale souffrant d’une « absence totale de transparence » de la part de l’Etat. En quelque sorte, ces acteurs s’interrogent sur la pertinence même d’une telle coopération souvent vue sous l’angle d’une volonté des pouvoirs publics à satisfaire les désirs des partenaires internationaux aux agendas « flous » aux yeux de la population.

De ce fait, la question des « forces étrangères » commence à être un sujet majeure de préoccupation : « la présence des forces étrangères inquiète nos populations ; cela donne l’idée d’une occupation du Niger sous prétexte de la lutte contre le terrorisme », affirme un responsable d’une ONG locale. Ce regard critique sur coopération sécuritaire semble même recouper la perception assez mitigée, de plus en plus partagée, de la présence militaire dans le pays. Les déclarations sont de plusieurs types mais ont en commun la traduction d’un sentiment d’incompréhension et même d’un relatif rejet d’une coopération pourtant saluée par les Etats comme participant de la sécurisation de ces vastes zones du Sahel. Bien que plus discrète, la présence militaire américaine qui s’est révélée comme une réalité désormais admise depuis l’attaque mortelle d’octobre 2017, n’échappe pas à cette perception négative de la part des populations : « la mission des drones qui survolent le territoire nigérien est incompréhensible. Ces drones ne sont pas là pour nous ! ». Il y a aujourd’hui une forte impression lisible dans des déclarations publiques de la part de représentants de la société civile,  telles que : « La présence militaire des pays occidentaux n’est pas là pour nous sécuriser. Les calculs géostratégiques orientent cette présence militaire ».

Du moment que la coopération sécuritaire est conçue comme relevant d’un engagement des Etats et des partenaires internationaux, on dirait que les sociétés civiles africaines commencent désormais à exiger plus de transparence au même titre que dans les autres volets de la gouvernance comme l’exprime cet acteur important d’une ONG travaillant dans la zone de Gueskérou : « Il y a tout un flou qui entoure cette présence des forces étrangères et la société civile voudrait qu’il y ait plus de transparence sur cette présence militaire qui accentue même le sentiment d’insécurité. La présence militaire étrangère est devenue même un facteur incitatif à l’extrémisme ».

Toutefois, une fine analyse de cette perception pourrait amener à croire à une différence d’appréciation selon qu’il s’agisse de l’approche américaine ou de celle française. Les liens historiques entre la France et les principaux pays du Sahel ainsi qu’une forte impression des acteurs français qui maîtriseraient mieux les « affaires africaines » pourraient induire à des erreurs d’appréciation de la situation. Il est encore courant que certaines autorités militaires françaises considèrent que les Etats-Unis seraient en rade sur les affaires sahéliennes en s’appuyant sur des documents américains de politique africaine dans lesquelles l’Afrique ne semble pas être une priorité. La réalité serait pourtant beaucoup plus complexe.

Une observation approfondie de la stratégie américaine ferait apparaître que les Etats-Unis ont, plutôt, fait l’option de laisser la sécurisation à d’autres pays avec son lot de critiques et de perceptions négatives, tout en profitant de cette sécurité relativement garantie pour accroître leur influence, à l’intérieur de l’espace, et se donner le temps de la prospective. Cette option semble « payer » et marque nettement les perceptions locales : « Il y a une différence entre l’approche américaine et l’approche française ; ils sont moins discrets. Il y a une forte suspicion sur la présence militaire française au Niger », remarque un président d’association de victimes à Diffa. Au moment où, l’option militaire semble être privilégiée par la France supportant ainsi les coûts financiers et militaires et termes d’image, les Etats-Unis se concentrent sur les actions de prévention de l’extrémisme violent avec une approche holistique. De la même manière l’Allemagne d’Angela Merkel qui a, désormais, pris son destin sahélien en main, en dehors des cadres européens ou sous « parapluie française », s’appuie sur l’approche développementaliste ainsi que ses puissantes fondations complétant sa diplomatie d’influence.

Cette incompréhension se creuse en même temps que, dans les cercles des leaders africains et de l’intelligentsia, les esprits se surchauffent déjà à l’idée de voire le Burkina Faso devenir un « nouveau Mali » malgré les assurances de Florence Parly lors de sa dernière visite à Ouagadougou. L’approche militaire, elle, dévoile ses insuffisances quotidiennes alors que les groupes terroristes qu’elle devait faire disparaitre se multiplient. Il y a aujourd’hui une forte impression selon laquelle la France s’interroge en même temps que ses alliés sahéliens doutent et sont fragilisés par les critiques des opinions publiques de plus en plus sceptiques quant à la pertinence de « nouvelles guerres » aux issues incertaines.

Il est sûr qu’un nouveau conflit s’installe : celui entre les approches internationales d’une crise sahélienne qui perdure et ses perceptions locales longtemps négligées. Ce que nous avons appelé le « nouveau dilemme sahélien » semble pour l’heure insoluble pour les Etats africains et de leurs partenaires internationaux  « entre l’impératif de gestion des urgences sécuritaires et la nécessité d’un changement inévitable de paradigme face à l’échec patent du tout-militaire ».

« De Bologne, ville de la Renaissance en Europe, siège de la plus ancienne université du monde occidental depuis sa fondation en 1088, je voudrais lancer un appel. L’Europe ne peut continuer à prétendre promouvoir les droits de l’homme et la liberté tout en cédant à la tentation du populisme et de la xénophobie. Ce faisant, l'Europe se trahit elle-même », a déclaré Dr. Bakary Sambe.

Invité par le Ministère italien des Affaires étrangères et de la coopération internationale par le biais de l’Ambassade d’Italie à Dakar, dans le cadre de la Session 2019 de l’Académie européenne de religion, le chercheur sénégalais est intervenu dans le panel dirigé par Professeur Jocelyne Cesari de Gorgetown University.

Dans cette session, il a été noté qu’au cours des trois dernières décennies, un nombre important de centres de «Religion et vie publique» ont émergé dans les universités européennes. Au-delà d’un objectif commun d’améliorer la compréhension du public de religion, ces centres varient considérablement en termes de mission, portée, programme de recherche, et ils collaborent rarement les uns avec les autres. La session dans laquelle est intervenu le chercheur sénégalais portait sur les modes de communication sur la religion en Europe afin de se pencher sur les espaces publics d’après différentes perspectives nationales et religieuses.

Certes, pour l’enseignant au Centre d’étude des religions (CER) de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, « avec la montée du terrorisme, les esprits sont surchauffés, l’émotion est à son comble, mais l’Europe ne doit pas abandonner son combat pour la défense des principes en cédant le pas aux minorités extrémistes. Le choc des extrêmes tant redouté et qui semble se profiler à nos yeux n’apportera rien de positif à l’essentiel du vivre-ensemble»Loin de souscrire au sentiment d’un « choc inéluctable entre Islam et Occident », le Directeur du Timbuktu Institute a surtout invité à se départir des « discours dichotomiques et des conceptions manichéens » à propos des relations interculturelles : « Je n'ai jamais cru à l'opposition systématique entre l'Islam et l'Occident, qui est une construction simpliste. L'islam est devenu une religion européenne depuis longtemps. Les langues européennes sont les langues de l'islam à travers lesquelles des millions de musulmans se parlent et s'expriment. C'est en français que des millions de jeunes acquièrent les connaissances de base de l'islam en Afrique comme en Europe. Si, aujourd'hui, la représentativité à l'organisation de la Conférence islamique devait être déterminée par le nombre de musulmans sur un territoire ou un pays donné, la France mériterait plus de sièges que le Koweït ou encore la Jordanie »Appelant à une approche privilégiant « une étude comparée des religions, toujours prônée par le Professeur Mohamed-Chérif Ferjani dans ses différents travaux qui ont démontré que l’islam n’était pas une exception dans le cadre de l’évolution du discours religieux », Dr. Bakary Sambe a déploré le peu d’intérêt à la démarche islamologique critique, depuis peu supplantée par « une malheureuse mode d’étudier l’islam en tant que simple problème dans les sociétés européennes »

Aujourd’hui, en Afrique de l’Ouest et, particulièrement, au Sahel, les pays se trouvent dans différentes situations sécuritaires qui relèvent soit de leurs spécificités internes ou de leur position géographique par rapport à l’épicentre de la menace transnationale la plus en vue : le terrorisme. Il serait difficile de les classifier selon un cadre politico-sécuritaire reflétant une réalité fixe et faisant sens. L’évolution de la situation sécuritaire, les aléas et l’imprévisibilité d’un phénomène multiforme et insaisissable ne facilite point une classification objective. Sans s’aventurer dans la fixation d’une grille constante d’analyse de la situation sécuritaire au Sahel, on pourrait, tout de même, concevoir une typologie mouvante allant des Etats qui sont déjà rudement frappés par le terrorisme (Mali, Nigéria) à ceux qui offrent encore la possibilité d’une approche préventive et prospective (Sénégal et pays côtiers). Selon la même typologie d’autres pays comme le Niger et le Tchad pourraient être parmi ceux qui sont sous haute pression sécuritaire. Dans cette configuration où l’impensable se produit tous les jours tellement certains pays se croyaient loin de l’épicentre du djihadisme, la prévision  comme outil de gouvernance sécuritaire est même tombée dans le domaine de l’absurde avec Grand Bassam qui sonna comme un avertissement à l’Afrique côtière.

La coopération militaire a été l’une des premières trouvailles pour repousser l’assaut des djihadistes comme en témoigne l’opération Serval dès le début de la crise malienne. Mais, très vite, au rythme des attaques et de la propagation des zones de conflit, ce qui semblait être une solution temporaire s’inscrivit dans la durée sans qu’une communication adéquate accompagnât les actions et les initiatives. Il s’est alors installé un sentiment d’incompréhension pouvant aller jusqu’au rejet annihilant ainsi les efforts de la communauté internationale tout en posant de sérieux problèmes politiques internes aux les Etats qu’elle était sensée soutenir et renforcer. Ainsi, la lutte contre le terrorisme qui avait créé, pour un temps, une convergence de vues entre Etats sahéliens et partenaires internationaux commence à diviser et faire ressurgir de vieux démons tels que la suspicion d’  « impérialisme » et une vision négative des interventions militaires. Il se pose, aujourd’hui, un véritable débat au sein de la classe politique et de l’intelligentsia africaines qui se nourrit des contradictions et incohérences de tous bords. D’un côté, les puissances occidentales perdurent dans l’option du tout-militaire qui n’arrive pas à bout du terrorisme pendant que, de l’autre, les Etats africains s’interrogent à propos de la primauté instituée du sécuritaire sur le développement qui semble moins mobiliser. On parle de plus en plus d’une inversion de l’agenda africain face à une vision internationale « imposée » et orientée.

Cette contribution voudrait, à partir d’une analyse des perceptions croisées entre acteurs internationaux et locaux, revenir sur cette incompréhension qui rend peu lisible, aux yeux des populations, la coopération sécuritaire pourtant saluée par les pouvoirs publics de part et d’autre de la Méditerranée. De même, elle vise à analyser le « nouveau dilemme » sahélien entre impératifs de sécurité, gestion des urgences et nécessité d’un changement de paradigmes devant le relatif insuccès de l’option du tout-militaire.

Sahel : de la guerre des priorités à la concurrence des agendas

Les effets collatéraux d’une lutte contre le terrorisme qui s’annonce longue et sans issue ont, rudement frappé et affaibli les économies locales tout en affectant les équilibres sociopolitiques dans la région. Ainsi, la question resurgit du destin d’un continent et surtout de sa capacité à assurer sa propre sécurité. Au sein des élites politiques et intellectuelles, le vieux débat sur l’intégration économique et politique se pose au quotidien, à l’Afrique, sous la forme d’un dilemme : subir tel un maillon faible, les aléas et désidérata des échanges mondiaux et de la politique internationale qui la marginalisent et la dominent ou s’imposer en tant qu’ensemble géopolitique sensé et intégré avec son identité propre et ses priorités en bandoulière.

Dans la nouvelle géopolitique imposée par cette situation inattendue qui fait que la priorité du développement est supplantée par les impératifs de sécurité, les pays africains doivent, de plus en plus, faire face à de nouveaux défis tels que les impacts directs de l’extrémisme violent et du terrorisme ainsi que la propagation continue des zones de conflits. Pour comprendre comment la sécurité en tant que domaine prioritaire d’action est souvent vue comme un fardeau ralentissant la marche du continent vers le développement par une meilleure intégration des économies, il faudra prendre en compte les perceptions locales de la crise sahélienne qui, souvent, tranchent d’avec la vision et l’approche internationales.

En fait, au moment où les initiatives d’intégration et de construction de stratégies communautaires étaient en très bonne voie sur le continent, l’insécurité grandissante accentuée par le terrorisme a subitement durci les contrôles dus aux risques transnationaux avec un impact certain sur les échanges économiques et le développement du commerce. Devenues aujourd’hui le symbole de la criminalité et de la transnationalité des menaces, les zones frontalières ont toujours été celles d’une dense activité économique. A titre d’exemple, la menace Boko Haram a transformé le Bassin du Lac Tchad en zone d’instabilité de même qu’elle soulève la question des nécessaires stratégies interrégionales (MNJTF). Par le passé, Diffa, Bosso, Chétimari, Nguigmi, au Niger étaient économiquement liés à Garoua et Maroua au Cameroun ainsi qu’aux îles du Lac Tchad comme Mitérié où le Naira nigérian circulait plus que le franc CFA. Aujourd’hui, l’impératif de sécurité l’emporte largement sur la valorisation de ces zones d’échanges où l’activité économique est freinée par des fermetures de marchés et le bannissement de certaines exportations.

Mais, en réalité, cette question cruciale qui s’impose de plus en plus dans le débat inter-africain sur la crise sahélienne au sein même de l’intellgentsia n’est pas nouvelle. Au lendemain des applaudissements internationaux suite à l’opération Serval, certains comme le sénégalais Boubacar Boris Diop et l’ancienne ministre malienne de la culture parlaient déjà de « gloire des imposteurs » arguant que la lutte contre le terrorisme était devenu le nouvel artifice d’un soft-impérialisme revenu par la fenêtre du sécuritaire.

Au même moment, l’autocritique prend toute sa place dans le débat africain fortement secoué par la notion d’inversion des priorités et l’absence d’un agenda continental. Pour ceux qui continuent de penser que l’Afrique est en train de mener une guerre qui ne serait pas la sienne, en lieu et place des dispositifs régionaux de promotion des échanges, naissent et se multiplient d’autres initiatives à motivation purement sécuritaire reléguant l’économie et le développement au second plan. D’autres, optant pour la formule d’une sécurité africaine par les Africains, déplorent l’absence de cadres de coopération régionale pour harmoniser les politiques sécuritaires qui font parfois défaut malgré les initiatives de l’Union Africaine et les efforts du Conseil de paix et de Sécurité.

Dans les perceptions de cette dernière catégorie, la multiplication d’initiatives sous-régionales parcellaires comme le G5 Sahel auraient pour objectif non avoué d’affaiblir une entité communautaire comme la CEDEAO avec des agendas flous, du moins incompris. D’un autre côté, la redondance des stratégies et autres « plans » des partenaires internationaux sans coordination entre-elles, dispersent les efforts africains et freinent la mise en place de cadres endogènes à vocation continentale pour parachever l’architecture de paix et de sécurité du continent.

(A Suivre)

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