À PARAÎTRE — Migration et sécurité humaine à l'Est du Sénégal : les premières tendances de l'étude Timbuktu Institute – Fondation Rosa Luxemburg Spécial

Timbuktu Institute, juillet 2026

Le Timbuktu Institute – African Center for Peace Studies procédera à la publication prochaine, en partenariat avec la Fondation Rosa Luxemburg, d'un rapport d'étude consacré à la migration, à la résilience et à la sécurité humaine dans les départements de Goudiry et de Bakel, à l'extrême Est du Sénégal. Fruit d'une enquête de terrain mixte associant données quantitatives, entretiens qualitatifs, observations directes et récits de vie, ce travail offre l'un des diagnostics les plus fins jamais réalisés sur cette zone frontalière, au carrefour des dynamiques migratoires historiques et des recompositions sécuritaires régionales, notamment avec la situation sécuritaire actuelle au Mali.

Une zone frontalière sous double tension

Adossés au fleuve Sénégal et à la Falémé, en contact direct avec le Mali et la Mauritanie, Goudiry et Bakel cumulent les défis : terre d'émigration parmi les plus anciennes du pays, la zone est aujourd'hui également exposée à la porosité des frontières, à la dégradation de la situation sécuritaire au Mali voisin. Cette situation est matérialisée par des événements marquants comme la récente attaque à Diboli et les interrogations d’une jeunesse durablement confrontée au chômage, à la précarité et aux vulnérabilités socio-économiques. C'est dans ce contexte que le Timbuktu Institute soutenu par la Fondation Rosa Luxemburg a choisi de conduire une étude de terrain d'ampleur, mobilisant questionnaires quantitatifs, entretiens semi-directifs, 7 observations directes et des récits de vie, répartis entre les deux départements de l’Est du Sénégal.

Premières tendances : la migration, un pilier structurel plus qu'un accident conjoncturel

Les résultats préliminaires confirment que la migration n'est pas un phénomène marginal mais bien le fait social central de la zone : dans la quasi-totalité des ménages enquêtés, au moins un membre est actuellement en migration, et un quart des ménages comptent un migrant parti depuis plus de dix ans. Les transferts de fonds, reçus « régulièrement » par près de trois répondants sur quatre, financent avant tout l'alimentation et la santé des familles, avant l'éducation et l'habitat ; signe d'une économie des transferts encore largement tournée vers la résilience de court terme plutôt que vers l'investissement productif.

Cette dépendance structurelle à la migration s'accompagne d'une lucidité partagée sur son coût humain : des drames en mer et dans le désert, la fuite des compétences, l’éclatement des familles. Les récits de vie recueillis auprès de migrants de retour, passés par la Libye, l'Algérie, le Maroc ou la France, donnent à cette réalité statistique un visage et une certaine voix, entre épreuves endurées en transit et fierté des réalisations permises par l'argent envoyé au pays.

Chômage et radicalisation : un lien identifié par l'ensemble des acteurs de terrain

L'un des enseignements les plus évidents de l'étude est l’intéressante convergence des points de vue des chefs de ménage, des jeunes, des femmes leaders, des guides religieux, des agents des Forces de Défense et de Sécurité, sur le lien entre absence d'opportunités économiques et vulnérabilité à la radicalisation. Le rapport documente un mécanisme en trois temps, décrit avec une grande finesse par les répondants eux-mêmes : la perte de repères liée à l'absence de travail, les frustrations à l'égard du système, puis la recherche de reconnaissance et d'appartenance sociale ; un terreau que les réseaux extrémistes savent exploiter dans les pays voisins. Face à ce risque, les leaders religieux et les familles sont plébiscités comme les deux premiers acteurs de prévention, loin devant les dispositifs institutionnels formels. Un signal spécifique, relevé à Bakel, mérite une attention particulière : l'arrivée récente de nouveaux prêcheurs tenant un discours religieux inhabituel, mentionnée indépendamment par plusieurs répondants.

Sécurité humaine, confiance envers les FDS et dialogue communautaire

L'étude explore, également, la perception qu'ont les populations de leur sécurité et de leurs Forces de Défense et de Sécurité : une majorité de répondants juge la situation sécuritaire bonne à très bonne et exprime une confiance réelle envers les FDS, tout en pointant un déficit persistant de moyens humains et logistiques. Fait notable, la proximité de la menace régionale semble avoir plus renforcé  la coopération entre populations civiles et forces de sécurité

Au sujet du dialogue intercommunautaire, l'étude confirme la vitalité des mécanismes traditionnels  incarnés par les chefferies coutumières, la médiation religieuse, le cousinage à plaisanterie qui demeurent, très largement devant les dispositifs formels, les premiers recours des populations pour la résolution des conflits.

Un rapport pour éclairer l'action publique et partenariale

Au-delà du diagnostic, l'étude restitue les attentes concrètes exprimées par les populations de Goudiry et de Bakel à l'endroit de l'État, des collectivités locales, des Forces de Défense et de Sécurité, des partenaires techniques et financiers et de la diaspora — de la formation professionnelle des jeunes au désenclavement routier, en passant par la structuration des transferts de fonds en investissements productifs durables.

Le rapport complet, qui détaille l'ensemble de ces résultats par département et les met en perspective avec les données de terrain, sera rendu public dans les prochaines semaines par le Timbuktu Institute et la Fondation Rosa Luxemburg. Au regard des premières tendances et des conclusions en l’état, il constituera une ressource de référence pour les acteurs publics, les partenaires au développement et les organisations de la société civile engagés dans la région de Tambacounda et, plus largement, dans l’Est du Sénégal.