Réceptions et perceptions du retour de l'armée française au Tchad Spécial

© Nadia Ben Mahfoudh/RFI © Nadia Ben Mahfoudh/RFI

Note d’Analyse - Timbuktu Institute – Juillet 2026

Après un an de tensions entre le Tchad et la France, marqué par le retrait des troupes françaises du territoire tchadien, les deux pays ont décidé d'ouvrir une nouvelle page dans leurs relations bilatérales. Une évolution qui, selon les deux parties, s'inscrit dans la perspective d'un « partenariat revitalisé, fondé sur le respect mutuel et des intérêts partagés ». De fait, ce réchauffement diplomatique offre également l'occasion de redéfinir les contours de leur coopération militaire. Selon les nouvelles modalités envisagées, Paris pourrait fournir un appui en matière de renseignement et de formation aux forces tchadiennes, sans pour autant procéder à un déploiement massif de troupes, comme ce fut le cas par le passé. Cette nouvelle formule semble répondre aux mutations géopolitiques qui traversent aujourd'hui le Sahel. En effet, le Tchad, pays charnière de la bande sahélo-saharienne, est confronté depuis 2023 à une dégradation de son environnement sécuritaire, notamment à sa frontière orientale sous l'effet du conflit soudanais. Dans une perspective plus large, ce rapprochement intervient alors que la France, contrainte de mettre fin à sa présence militaire au Mali, au Burkina Faso et au Niger, semble privilégier une stratégie de réengagement plus discrète dans la région à partir de N’Djamena. Comme de juste, cette évolution qui pourrait complexifier les équilibres sécuritaires au Sahel, ne manque pas de susciter interrogations et débats.

C’est en ce sens que le rapprochement entre Paris et N’Djamena est accueilli avec une certaine défiance, en particulier dans les pays de l'Alliance des États du Sahel (AES) et des sphères numériques panafricanistes. Au sein de celles-ci, il semble être interprété comme le signe d'une volonté de la France de reconstituer, à pas feutrés, un dispositif d'influence régionale. Le Tchad y est ainsi présenté comme une tête de pont, voire une rampe de lancement, destinée à permettre à Paris de retrouver une capacité de projection au Sahel. C'est dans ce sillage que s'inscrit la présente note, qui s'intéresse moins à la réalité opérationnelle de ce rapprochement aux réceptions et perceptions suscitées par ce rapprochement dans les espaces numériques subsahariens. Plus précisément, elle cherche à projeter une lumière sur les principales modalités narratives mobilisés pour interpréter le retour de la coopération militaire franco-tchadienne et quelles représentations politiques et idéologiques elles contribuent à diffuser.

Pour répondre à cette problématique, la présente analyse relevant surtout d’une étude de perceptions, s'appuie sur une démarche qualitative de veille numérique et de netnographie. Un corpus de publications diffusées sur les réseaux sociaux et les plateformes numériques a été constitué à partir des principaux comptes d'activistes, d'influenceurs et de médias dits panafricanistes, pour ensuite fournir à une analyse thématique des contenus afin d'identifier les principaux registres discursifs, les procédés argumentatifs mobilisés et les imaginaires politiques afférents. In fine, la présente note propose une mise en lumière des logiques narratives qui structurent les perceptions de ce retour français au Tchad et les recompositions symboliques qu'il nourrit dans l'espace informationnel sahélien, notamment chez certains acteurs tchadiens et d’autres sahéliens ; qu’ils soient ou non idéologiquement inscrits dans la perspective souverainiste de l’AES.

 

  • Réceptions et perceptions

 

  • Mahamat Idriss Déby, la figure d’un « traître »

La première séquence discursive identifiée dans le corpus se caractérise par une forte personnalisation de la critique à l’endroit du président tchadien Mahamat Idriss Déby. En l’espèce, tout en s’inscrivant dans le cadre des implications du rapprochement franco-tchadien, ce narratif tend plus à incarner le repositionnement de N’Djamena dans la personne morale de Mahamat Déby, autour de laquelle se cristallisent les accusations de renoncement, de dépendance et de duplicité. Tout d’abord, l’emploi régulier sobriquet « Kaka Deby » ou « Kaka » détournant le surnom du président, fonctionne comme un procédé de raillerie.  Ainsi, selon l’activiste Système Noir, le président tchadien est «  est le plus grand danger marionnettiste au service de la France impérialiste pour ramener l'Afrique (AES) en révolution aux mains de nos bourreaux d'hier ».  Inscrivant ainsi le « narratif de la trahison » dans la conjoncture géopolitique régionale actuelle, l’influenceur accuse le président Déby de s’être « sous pression de Paris, opposé au cycle de la présidence de G5 Sahel qui devait revenir à Assimi Goita ».

Dans une veine parallèle, l’influenceur burkinabè Aimé Kama regrette que le chef d’Etat, ait, à l’en croire « préféré la servitude, la soumission, la trahison et le remariage avec (…) la France politique impérialiste ». Plus encore, la critique est poussée vers la satire convoquant une référence littéraire (Le vieux nègre et la médaille de F. Oyono). En ce sens, cela fait référence à la métaphore du colonisé qui se perd dans sa servilité ; Déby étant décrit comme un homme aux « allures narcissiques à la quête de la gloire surdimensionnée ». Cette réception traduit une personnalisation du débat, où les choix géopolitiques de N'Djamena sont lues à travers une lecture morale du pouvoir, faisant de la figure présidentielle le principal support des accusations de dépendance et de reniement. Ainsi, l’activiste tchadien Hassane Mahamoudfustige une « erreur stratégique de Mahamat Kaka, piégé par le syndrome de la Françafrique ». Selon lui, l’inauguration en juin dernier du nouveau poste de commandement militaire de Wour (province du Tibesti) financée par l'Union européenne, constituerait une preuve de l’« arithmétique coloniale » en présence. C’est par ailleurs, en écho à ce raisonnement que l’influenceur burkinabè Aimé Le Sankariste avance que « la police, la gendarmerie, la garde nationale, les généraux et toutes les institutions financières et diplomatiques servent Deby, le pion serviteur de Macron au détriment de son peuple et des africains souverainistes ».

 

 

 

Dans le même ordre d’idées, le web activiste Gandhi Tchadien estime que « Mahamat Déby croit peut être consolider son pouvoir,  [il] vient simplement d’enclencher le compte à rebours ». Selon lui, le président tchadien « aurait pu emprunter la voie institutionnelle. Consulter l’Assemblée nationale. Solliciter un débat politique. Chercher une forme de légitimité populaire » avant d’acter la reprise de la coopération militaire avec Paris. En outre, une lecture civilisationnelle et religieuse de ce même registre apparaît chez la plateforme «10/10 Afrique+ » qui requalifie la relation franco-tchadienne en termes d’une supposée domination confessionnelle séculaire. Dès lors, « la France est un pays de Cafres chrétiens qui domine le Tchad depuis deux siècles, cela ne fait pas de mal à certains radicaux islamistes ».

A ce premier terme, il ressort que la figure morale de Mahamat Déby opère comme un opérateur de simplification du réel, permettant de personnifier des dynamiques géopolitiques à l’œuvre au Sahel. Par cette focalisation, les rapports franco-tchadiens sont interprétés non comme le produit d'intérêts stratégiques convergents ou divergents, mais comme l'expression d'une relation de subordination à Paris, dont le président tchadien constituerait le principal vecteur. Cette personnalisation contribue ainsi à inscrire le rapprochement avec la France dans un imaginaire politique plus large, celui de la continuité de la Françafrique et dans cette logique, de la trahison des idéaux de souveraineté portés par les mouvements panafricanistes.

 

  • Le Tchad, tête de pont du retour français au Sahel

Le second registre discursif identifié dans le corpus procède d'un changement de focale. Alors que le premier s'attachait à délégitimer la figure de Mahamat Déby, celui-ci entend révéler l'existence d'une architecture stratégique sous-jacente, au sein de laquelle le rapprochement franco-tchadien ne constituerait qu’un épisode dans la stratégie française de réinvestissement progressif du Sahel.

Un tel raisonnement est exemplaire dans une tribune du média Afrik Flash  qui affirme que « le plan pour reconquérir l'AES est lancé ». Selon le récit que formule cet article, la France aurait délibérément privé l'armée tchadienne de moyens maritimes motorisés (la contraignant à affronter Boko Haram avec des pirogues de fortune) avant de mettre en scène un retrait théâtral en 2025, de laisser le chaos sécuritaire s'installer, puis d'attendre qu’un Déby « acculé » supplie Paris de revenir. Ainsi, le propos en mai dernier du président français Emmanuel Macron selon lequel c’est « lui-même [Déby] qui a demandé à rebâtir une relation de défense » y est retenue pour tenir lieu d’aveu en l’occurrence. Le même cadre interprétatif, à degrés divers de développement, est récurrent. Ainsi, l’influenceur burkinabé Aimé Kama s’inscrit dans ce registre. En effet, les « voyous de la France politique » ayant « échoué à l'ouest » face à l'AES, se tourneraient désormais vers « leur pion au Tchad » pour tenter de déstabiliser l'Alliance ; le web-activiste promettant que cette manœuvre « échouera ». Pièce importante du dispositif d’influence numérique pro-AES - le BIR-C (Bataillons d'Intervention Rapide de la Communication) - , l’influenceur Ouédraogo Souleymane Windetoin relaie dans le même sens, un enregistrement audio (non authentifié) présenté comme une fuite d’un « plan ficelé depuis l’Elysée entre Macron et Deby pour éliminer des dirigeants de l’AES ».

 

 

D’un autre côté, parlant du Tchad,  l’influenceur malien Sissoko Sora Damba affirme « qui n'est pas capable d'assurer sa révolte ne mérite qu’on s’apitoie sur son sort ». Ainsi, le web-activiste estime que la coopération franco-tchadienne s’inscrit dans « un projet de réoccupation de sept bases militaires françaises sur le sol tchadien », bien qu’aucune source officielle n’ait communiqué une telle information. Dans un registre plus socio-économique, la plateforme tchadienne Wakit Tama Sct politique expose sa lecture du rapprochement entre Paris et N’Djamena :  « assurer la protection du pouvoir en place en contrepartie de l'exploitation des ressources naturelles du nord du pays (…) le pays est en train d'être conduit tout droit vers un nouveau désarroi et une misère profonde par le régime de Déby ».  Dans son prolongement, cette grille de lecture élargit l’horizon d'interprétation en faisant du dossier tchadien le premier acte d'une recomposition géopolitique supposée affecter l'ensemble de l'espace sahélien. C’est dans ce sillage que l’influenceur Ché Habré appelle les pays de l’AES à la « vigilance » notamment à la frontière entre le Tchad et le Niger qui serait selon lui, le point de départ d'un « hiver noir » dans l’espace sahélien. Par ailleurs, ce cadre interprétatif a pris des formes d’injonction politique directe, après l’invitation adressée par le Tchad aux dirigeants de l’AES pour participer au Forum africain sur l’eau et l’énergie de N’Djamena, les 15 et 16 juillet. Dans la foulée, plusieurs influenceurs et activistes pro-AES ont alors exhorté les chefs d’État de l’Alliance à ne pas répondre favorablement à cette invitation, interprétée comme une tentative de normalisation diplomatique susceptible de servir les intérêts du repositionnement français dans la région. Une position défendue par des web-activistes à l’instar de l’animateur malien Boubou Mabel Diawara ou l’influenceur burkinabè Romy, ce dernier considérant que « l’AES est en danger ». Même son de cloche chez l’activiste panafricaniste Nathalie Yamb, sous le ton de la mise en garde :  « [Mahamat Déby], ceux avec qui tu veux dealer pour déstabiliser le Niger vont t’éliminer un jour ». A cette aune,  « Retour de l'armée française au Tchad, l'autre visage de la recolonisation ? », pose sans ambages le média Panafricanistes TV.

 

Dans une logique de rejet de la coopération militaire entre le Tchad et la France, des influenceurs pro-AES ont diffusé une information non vérifiée sur une prétendue attaque terroriste ayant eu lieu entre le 15 et 16 juillet. D’une part, l’influenceur Sissoko Sora Damba faisant état d’un bilan de « 123 militaires tués ». D’un autre, « 83 soldats tchadiens tués par les terroristes après l'arrivée de l'armée française » à en croire l’influenceur burkinabè Kbs International. Une telle information n’ayant fait pas l’objet de publications dans les médias tchadiens crédibles, il semble qu’elle ait pu être fabriquée de toutes pièces. L’objectif est limpide : suggérer que loin de stabiliser la situation, le retour français coïnciderait avec son aggravation.

À la suite des attaques revendiquées par Boko Haram dans la région du lac Tchad les 6 et 7 mai, la France exprimait son soutien aux autorités tchadiennes. Cette prise de position a été réinvestie par l’influenceur panafricaniste Franklin Nyamsi  qui l'a rapprochée d'une interview accordée par un dirigeant d'AQMI à France 24 en mars 2023. Il a ainsi commenté : « Et voilà le Tchad bien servi. Les mêmes qui offrent leurs médias officiels aux groupes terroristes condamnent leurs œuvres au Tchad, tout en les applaudissant au Mali. » Par ce rapprochement, il entend dénoncer ce qu'il présente comme un « deux poids, deux mesures » de Paris, en suggérant une contradiction entre l'exposition médiatique accordée à certains groupes terroristes et les condamnations officielles dont ils font par ailleurs l'objet. Cette rhétorique contribue ainsi à alimenter un récit selon lequel la France entretiendrait une attitude ambiguë voire instrumentale, à l'égard des violences djihadistes au Sahel.

Enfin, un procédé pour le moins parlant : elle concerne des accusations de « viols sur mineurs commis » contre l’eurodéputé français Christophe Gomart, présumés commis lors de déploiements militaires passés en Libye et au Tchad. Dans la mesure où il n’existe à l’heure actuelle, aucune accusation officielle ou information judiciaire à un tel propos, cette infox (qui ne s’appuie sur aucune source vérifiable) semble avoir pour intention de décrédibiliser l’ancien général considéré comme un adversaire politique. Toutefois, cette infox s’inscrit cela étant, dans une mémoire sahélienne où des affaires de bavures présumées dont les formes armées françaises ont  été accusées pendant leur présence au Sahel, n’ont pas semblé avoir une suite. Pour rappel, Christophe Gomart a été récemment l’objet de critiques dans les pays de l’AES, suite à sa résolution du 12 mars 2026 au Parlement européen, exigeant la libération immédiate et inconditionnelle du président nigérien déchu Mohamed Bazoum, retenu depuis le coup d’État de 2023. Cette démarche avait alors été considérée par certaines opinions, comme une insupportable forme d’ingérence.

Pris dans leur ensemble, ces réactions et perceptions témoignent révèlent notamment une trame narrative où la cohérence du récit tend à primer sur la vérifiabilité des informations mobilisées. Événements sécuritaires, initiatives diplomatiques, prises de position internationales et allégations non étayées se trouvent ainsi intégrés dans une même structure interprétative, dont la fonction est moins d'établir la réalité des faits que de conforter une représentation préexistante des rapports entre la France et le Sahel. Ainsi, cette dynamique participe à la stabilisation d'un imaginaire géopolitique au sein duquel le retour de la coopération franco-tchadienne ne manque pas d’être réinterprétée comme l'expression d'une stratégie de « reconquête » plus vaste ; les événements étant désormais appréhendés moins pour leur singularité que pour leur capacité à confirmer un récit déjà largement partagé au sein d’une partie des écosystèmes numériques subsahariennes.

 

En somme, il apparaît que dans les espaces numériques sahéliens, le renouveau diplomatique entre le Tchad et la France est le site d’une reconfiguration en un objet de confrontation symbolico-politique, où se cristallisent des représentations diverses voire concurrentes de la souveraineté, de la présence française et des recompositions géopolitiques en cours au Sahel. En ce sens, le retour de la France au Tchad est non seulement appréhendé à travers ses réelles modalités opérationnelles mais aussi et surtout à travers les significations politiques qui lui sont attribuées.

Ce faisant, les réceptions et perceptions recensées  semblent converger vers une même matrice interprétative. D'une part, elles personnifient le rapprochement franco-tchadien en faisant de Mahamat Idriss Déby la figure emblématique d'une continuité supposée de la Françafrique. D'autre part, elles inscrivent cette coopération dans une lecture géopolitique plus vaste, présentant le Tchad comme le principal point d'appui d'une stratégie française de réinvestissement du Sahel après son retrait des pays de l’AES. Emerge ainsi une construction discursive qui confère une cohérence aux récits, en articulant plus ou moins pertinemment les registres de la « trahison », de l' « ingérence », de la « recolonisation » et de la « déstabilisation régionale ».

Au-delà du cas tchadien, cette séquence illustre la manière dont les enjeux de politique étrangère et de coopération sécuritaire sont désormais plus que jamais dans l'espace numérique pour alimenter des lectures concurrentes de l'ordre géopolitique régional. Les faits, les déclarations officielles, voire les contenus non vérifiés, sont intégrés à des cadres interprétatifs préexistants qui tendent à confirmer des représentations déjà ancrées plutôt qu'à ouvrir un espace documenté de discussions sur la réalité des évolutions observées. Le retour de la France au Tchad apparaît ainsi comme un révélateur des recompositions continues qui accompagnent la redéfinition des rapports de puissance au Sahel, où la bataille narrative constitue désormais un volet indissociable des dynamiques géopolitiques en cours.