Nigeria : Entre ombres sécuritaires et lumière gazière Spécial

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Timbuktu Institute - Semaine 3 Juillet 2026

Au Nigeria, c’est à croire que chaque semaine vient rappeler, parfois avec une frappante brutalité, l'ampleur des défis sécuritaires auxquels reste confronté le pays. La dernière en date : les 18 et 19 juillet, dans l'État de Zamfara, au nord-ouest du pays, une bande armée dirigée par un chef de gang connu sous le nom de Kachalla Sa'idu a mené des attaques contre onze villages, enlevant au moins 40 personnes, en majorité des femmes et des enfants. Ces rapts s'inscrivent dans une région où les enlèvements contre rançon et les violences de groupes criminels demeurent endémiques, malgré les efforts affichés par Abuja pour endiguer le phénomène. L’armée avait en effet annoncé, début juillet, avoir tué environ 300 membres présumés de gangs spécialisés dans le rapt et le vol de bétail. Face à la persistance de cette insécurité, le président Bola Tinubu a engagé une réforme visant à instaurer des polices d'État, un projet qui reste toutefois suspendu à l'approbation des États fédérés, signe des résistances institutionnelles que rencontre toute tentative de décentralisation du maintien de l'ordre.

Dans le nord-est du pays, la lutte contre l'insurrection jihadiste suit une trajectoire distincte, marquée par des avancées revendiquées par les forces armées. Les opérations Hadin Kai et Fansan Yamma ont permis, selon l'armée, la libération d'otages, l'interception de moyens logistiques destinés aux groupes armés et l'arrestation de plusieurs suspects, dont un ressortissant soudanais présenté comme un « combattant terroriste étranger » présumé, interpellé dans la zone d'Askira/Uba avec une femme se présentant comme une immigrée clandestine ghanéenne. Plusieurs combattants présumés de Boko Haram et de l'État islamique en Afrique de l'Ouest (ISWAP) ont par ailleurs déposé les armes, dont deux responsables de haut rang. Des redditions que les autorités militaires attribuent à la pression combinée des opérations terrestres, des frappes aériennes et du renseignement. Ces deux fronts, l'un dans le Zamfara, l'autre dans le bassin du lac Tchad, dessinent un pays où la géographie de la violence reste plurielle, entre criminalité organisée et insurrection idéologique. 

Contentieux pétrolier et ambition de hub gazier continental

Cette instabilité sécuritaire trouve un écho, sur un tout autre terrain, dans les rapports de force qui structurent l'exploitation des ressources nigérianes. Ainsi, un tribunal de l'État de Bayelsa a rejeté la plainte déposée par Bubaraye Dakolo, monarque du royaume d'Ekpétiama, contre le groupe pétrolier Shell, qui réclamait le gel de la vente des actifs terrestres de l'entreprise tant que les dégâts environnementaux causés dans le delta du Niger n'auraient pas été réparés. La justice a jugé la requête « prématurée et irrecevable », estimant les accusations de pollution prescrites au regard du droit nigérian. Une décision saluée par Shell, qui attribue une large part des dégradations à des actes de sabotage et à des vols de pétrole, mais que la défense du monarque entend contester en appel. Pour le coup, cette affaire illustre la difficulté persistante, pour les communautés du Delta, à faire valoir leurs droits face aux majors pétrolières, dans un contexte où le cadre juridique national tend à jouer en faveur de ces dernières.

Et pourtant, c’est sur ce même registre énergétique que le Nigeria affiche ses ambitions les plus continentales. En effet, lors du sommet de la Cédéao le 19 juillet à Freetown, les États membres ont signé un accord intergouvernementaldéfinissant le cadre juridique et institutionnel du Gazoduc africain-atlantique Nigéria-Maroc, franchissant une étape décisive dans un projet porté conjointement par Abuja et Rabat. Long de plusieurs milliers de kilomètres et traversant treize pays de la façade atlantique africaine, avant une connexion prévue au Gazoduc Maghreb-Europe, le corridor doit acheminer le gaz nigérian jusqu'au Maroc, avec une capacité annoncée de l'ordre de 30 milliards de mètres cubes par an, pour un coût estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars. Relancé dans le sillage de la crise énergétique consécutive à l'invasion russe de l'Ukraine et à l'arrêt, en 2022, du transit du gaz algérien vers l'Espagne via le Maroc, le projet entre désormais dans sa phase de structuration opérationnelle, avec la mise en place des instances de gouvernance et la mobilisation des financements. Au-delà de son ambition énergétique, le projet vise à renforcer l’intégration régionale en facilitant l’accès au gaz pour les pays traversés, en soutenant l’industrialisation et en améliorant la sécurité énergétique du continent. Il constitue également un levier géopolitique majeur pour le Nigeria, qui cherche à valoriser davantage ses importantes réserves gazières, et pour le Maroc, qui entend consolider son rôle de hub énergétique entre l’Afrique et l’Europe. Les travaux sont annoncés pour 2028, les premières livraisons n'étant attendues qu'à partir de 2031 ; un horizon qui laisse au Nigeria le temps, mais aussi l'obligation, de démontrer que son ambition de hub énergétique régional peut se conjuguer avec la résolution de ses fractures sécuritaires et environnementales internes.