Du front ukrainien aux tribunaux de Yaoundé, le Cameroun aux prises avec ses zones d'ombre Spécial

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Timbuktu institute  Semaine 1 - Septembre 2026

Le recrutement de ressortissants africains dans les rangs russes sur le théâtre du conflit ukrainien, semble constituer désormais un prolongement des plus sensibles du rapprochement noué entre Moscou et l’Afrique. Si le sort de ces hommes interpelle naturellement leurs pays d’origine, il renvoie aussi la Russie aux responsabilités qui sont les siennes quant aux conditions de leur enrôlement et à l’usage qui est fait de leur engagement. Au Cameroun, cette réalité prend aujourd’hui une résonance singulière. C’est dans cette optique que s’inscrit que la mobilisation lancée en août par le collectif « Ramenez nos fils et nos frères », qui entend placer Yaoundé face à ses responsabilités. Selon différentes enquêtes, dont celle d’All Eyes on Wagner, 335 ressortissants camerounais auraient été recrutés et 94 auraient trouvé la mort au combat. Beaucoup auraient été attirés par des promesses d’emploi, d’études ou de voyage avant d’être finalement enrôlés. Telle que posée par le collectif citoyen, la question concerne non seulement le sort de ces recrues mais aussi la capacité des autorités camerounaises à identifier les réseaux qui organisent ces départs, à protéger leurs ressortissants et, surtout, à obtenir des explications de la part d’un partenaire dont les relations avec Yaoundé se sont sensiblement rapprochées ces dernières années. En avril dernier, le ministre des Relations extérieures avait certes convoqué l’ambassadeur russe après la mort de seize Camerounais. Mais face à l’ampleur alléguée du phénomène, la société civile estime désormais qu’une réponse plus structurée est nécessaire. Le cas kényan, où Nairobi affirme avoir obtenu de Moscou l’arrêt du recrutement de ses ressortissants, apparaît à cet égard comme un précédent dont les autorités camerounaises pourraient être amenées à tirer quelques enseignements. Cela étant, cette mobilisation est d’autant plus sensible que Yaoundé et Moscou ont consolidé leur coopération, notamment depuis l’accord militaire signé en 2022. La question des recrues camerounaises place ainsi les autorités devant un délicat exercice d’équilibre : préserver une relation stratégique sans donner le sentiment que celle-ci pourrait s’exercer au détriment de la protection des citoyens camerounais.

Affaire Martinez Zogo, une mutation pleine d’interrogations

Au plan interne, l’affaire Martinez Zogo du nom du journaliste enlevé, torturé et assassiné en janvier 2023 ne connaît toujours pas d’épilogue. Son procès met notamment en cause des membres des services de renseignement et des personnalités économiques proches du pouvoir. Et c’est à ce propos que la mutation du lieutenant-colonel Cerlin Belinga, ne manque pas soulever quelques interrogations. Commissaire du gouvernement près le Tribunal militaire de Yaoundé et figure centrale du procès consacré à l’assassinat de Martinez Zogo, celui-ci a été réaffecté à Maroua par décret présidentiel le 31 août, alors même que les audiences se poursuivaient. Naturellement, le calendrier de cette décision retient l’attention de l’opinion publique. Elle intervient au moment où le ministère public entamait l’audition de témoins importants dans une procédure visant dix-sept accusés, tandis que Cerlin Belinga s’était récemment distingué par une posture mettant l’accent sur la recherche de la vérité « à charge comme à décharge ». Cette orientation lui avait valu les critiques d’une partie civile qui lui reprochait notamment de fragiliser certains éléments de l’accusation. Son départ relance dès lors les interrogations sur l’influence de l’exécutif sur la conduite d’un procès dont la portée dépasse largement le cadre judiciaire.

Toutefois, il serait prématuré d’y voir une quelconque preuve d’une intervention politique. Dans les faits, le décret présidentiel ne fournit aucune explication sur les raisons de cette réaffectation et la partie civile elle-même semble accueillir favorablement l’arrivée d’André Eric Atemengue Omgba, dont elle espère une coopération plus étroite. Reste que le simple télescopage entre une mutation décidée en pleine audience et un dossier aussi sensible suffit à raviver les interrogations sur les conditions dans lesquelles la justice militaire conduit certaines des procédures les plus délicates du pays. En attendant, le prochain rendez-vous judiciaire, fixé aux 14 et 15 septembre, permettra peut-être d’apprécier si ce changement demeure essentiellement administratif ou s’il infléchit réellement la conduite du procès.

Le mystère des greffes

Dans ce paysage déjà marqué par ces interrogations, le cambriolage du Tribunal criminel spécial de Yaoundé, dans la nuit du 31 août au 1er septembre, ajouta une nouvelle zone d’ombre. Les greffes de cette juridiction ont été particulièrement ciblées et, en l’absence de bilan officiel, des informations non confirmées évoquent la disparition de sommes placées sous scellés ainsi que de dossiers liés à des affaires en cours. De toute évidence, il convient de laisser l’enquête établir les faits et leur portée. Mais le lieu lui-même donne à l’incident une résonance particulière. Créé en 2011 pour connaître notamment des affaires de détournement de deniers publics, le Tribunal criminel spécial occupe une place singulière dans l’architecture judiciaire camerounaise et traite plusieurs dossiers susceptibles de mettre en cause des responsables de premier plan. De plus, le timing pourrait interroger. En effet, la juridiction examine notamment le dossier impliquant Oswald Baboke, directeur adjoint de la présidence de la République, dans une affaire de trafic présumé d’or vers Dubaï. Celle-ci porte notamment sur des soupçons de pressions dans l’attribution de permis miniers et sur l’écart entre la production d’or et les volumes officiellement exportés entre 2021 et 2025. En attendant que lumière soit faite sur le cambriolage, il apparaît en outre que l’enquête en cours devrait permettre de plancher sur les conditions de sécurité d’une institution appelée précisément à traiter des affaires de corruption et de détournement. Si certains dossiers judiciaires sensibles étaient effectivement concernés, leur disparition éventuelle ne manquerait pas de nourrir les soupçons autour de procédures déjà exposées à la défiance.