Nigeria : Tinubu défend son bilan, l’insécurité et la corruption le rattrapent Spécial

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Timbuktu Institute Octobre 2026 - Semaine 1

Trois ans après son arrivée au pouvoir et à la veille d’une présidentielle, l’heure est, pour le président Bola Tinubu, à la mise en valeur de son bilan, alors qu’il brigue un nouveau mandat. À l’occasion du 66e anniversaire de l’indépendance du Nigeria, le 1er octobre, le chef de l’Etat a choisi de défendre la trajectoire économique engagée depuis son arrivée au pouvoir en 2023. Tandis que son mandat touche à sa fin, Tinubu présente les premiers résultats comme les signes d’une économie progressivement remise sur ses rails : une croissance supérieure à 4 % attendue en 2026, un recul de l’inflation après son pic, la reconstitution des réserves de change, une stabilisation du marché des changes et des exportations non pétrolières qui ont dépassé 6 milliards de dollars en 2025. « Nos réformes n’ont pas créé les faiblesses de notre économie. Elles s’y sont attaquées », a-t-il affirmé. Seulement, ce bilan affiché se heurte manifestement à la réalité du quotidien des populations. La suppression de certaines subventions et les ajustements opérés depuis 2023 ont profondément renchéri le coût de la vie, alors même que les bénéfices de la stabilisation macroéconomique restent encore inégalement perceptibles. Tinubu en convient lui-même : « Nous ne pouvons pas effacer en quatre ans ce qui s’est accumulé au fil des générations. Mais nous pouvons en changer la trajectoire. » Pour la prochaine phase de son programme, le chef de l’État affirme vouloir donc déplacer le centre de gravité de sa politique vers l’emploi, l’industrialisation et la baisse du coût de la vie, avec des investissements dans l’agriculture, l’irrigation, les engrais, le stockage et les grands réseaux de transport. L’objectif est désormais de faire passer la réforme des indicateurs macroéconomiques au tissu productif et, à terme, aux revenus des ménages.

Le pari de l’industrialisation

Dans cette projection, le gaz occupe une place particulière. En effet, Abuja occupe une place particulière dans cette nouvelle étape. Abuja ambitionne de porter sa production de 7,5 à 10 milliards de pieds cubes par jour d’ici 2030 et prévoit près de 30 milliards de dollars d’investissements dans le secteur. Mais l’enjeu ne consiste pas seulement à produire davantage. Le gouvernement veut surtout améliorer l’acheminement du gaz vers les centrales et les industries afin d’en faire un levier d’approvisionnement énergétique et d’industrialisation. Les 671 milliards de nairas mobilisés à travers le Fonds d’infrastructure gazière Midstream et Downstream doivent notamment financer cette infrastructure intermédiaire qui fait encore défaut. Ce choix est révélateur de la nouvelle étape recherchée par Tinubu. Après avoir tenté de corriger les déséquilibres financiers de l’économie, le gouvernement cherche désormais à convertir ses ressources en capacités productives. Encore faut-il que les moyens mobilisés par l’État atteignent effectivement les secteurs auxquels ils sont destinés ; et à ce niveau c’est la question de la gouvernance des ressources qui se repose avec acuité. Partant, le rapport publié le 22 septembre par la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique et l’Anti-Corruption Data Collective y donne une résonance particulière. Les deux organisations affirment avoir identifié 284 biens immobiliers aux États-Unis liés à 61 personnalités nigérianes ayant exercé des fonctions politiques, administratives ou sécuritaires, pour une valeur cumulée estimée à 271 millions de dollars. Plus de 80 % de ces acquisitions auraient été réalisées en liquide, avec des fonds que les auteurs du rapport soupçonnent d’être issus de détournements de ressources publiques. Si le rapport ne permet évidemment pas, à lui seul, d’établir la culpabilité des personnes citées, il remet tout au moins en lumière une contradiction difficile à éluder. Puisqu’au moment où le gouvernement demande aux Nigérians d’accepter les coûts d’une profonde réorganisation économique, une partie des ressources du pays est encore soupçonnée d’avoir été soustraite à leur destination publique. Les auteurs estiment que les fonds concernés auraient pu contribuer au financement des hôpitaux, des écoles ou de l’électrification rurale. La question de la croissance rejoint alors celle de sa redistribution et, plus fondamentalement, de la confiance dans la capacité de l’État à transformer ses ressources en biens publics.

La sécurité, permanente épreuve

Cette confiance est d’autant plus difficile à consolider que l’État peine encore à garantir la sécurité de nombreuses communautés. Les enlèvements récents montrent que le problème ne se cantonne pas aux zones traditionnellement associées à l’insécurité. Les 26 et 27 septembre, plus de 80 personnes, principalement des femmes et des enfants, ont été enlevées dans les États de Niger et de Zamfara par des groupes criminels dits « bandits ». Dans certaines communautés rurales, la menace est devenue suffisamment prégnante pour bouleverser les activités les plus ordinaires. À Maigama Mairake, un habitant affirmait ainsi que « la moitié des habitants » était aux mains des groupes armés. Selon SBM Intelligence, près de 7,78 milliards de nairas auraient été versés en rançons entre juillet 2025 et juin 2026. Le phénomène prend une autre forme bien que similaire dans le Sud-Est, où une vingtaine de jeunes diplômés du National Youth Service Corps ont été enlevés le 1er octobre alors qu’ils rejoignaient leur lieu d’affectation dans l’État d’Imo. Les forces de sécurité ont retrouvé leur trace dans un camp forestier, mais la présence d’engins explosifs improvisés complique encore leur intervention. Telle se manifeste la persistance d’une violence qui s’inscrit désormais dans les gestes les plus ordinaires de la survie  à l’instar d’aller chercher du bois, cultiver, pêcher ou récupérer de la ferraille peut exposer les populations à des représailles. En tous les cas, à quelques mois de la présidentielle de janvier 2027, il y aurait fort à parier que la situation sécuritaire puisse peser dans la balance pour Bola Tinubu.