Attentats au Burkina Faso : « les djihadistes ont très tôt intégré l’enjeu de s’attaquer à l’harmonie religieuse » Spécial

Bakary Sambe est enseignant-chercheur à l’université Gaston Berger de Saint-Louis, au Sénégal, et directeur régional du Timbuktu Institute, l’observatoire des radicalismes et conflits religieux en Afrique. Quelques jours après les sanglantes attaques de deux lieux de culte au Burkina Faso, il apporte son éclairage.

La Croix Africa : Dimanche 25 février, deux lieux de culte (une église et une mosquée) ont été attaqués par des djihadistes au Burkina Faso. Pourquoi ces attaques contre des lieux de culte ?

Bakary Sambe : Les groupes djihadistes ont très tôt intégré l’enjeu, pour eux, de s’attaquer à l’harmonie religieuse de ce pays qui est un exemple de cohabitation par excellence. Cette attaque contre l’église d’Essakane dans la Liptako Gourma est la dernière d’une série. Déjà en 2019, les églises de Silgadji dans le département de Tongomayel (province du Soum) et la paroisse de la localité de Touflé avaient été attaquées (six morts dont un prêtre), en plus de l’attentat sanglant contre l’église protestante de Hantoukoura (Est). Il s’agissait déjà de signaux forts d’une volonté de communautariser la violence pour déstabiliser davantage le Burkina Faso. C’est le même modus operandi pour l’attaque contre une autre église à Pansi dans la province symbolique du Yaga (Sahel). Les djihadistes semblent vouloir installer un esprit de vendetta détériorant les rapports intercommunautaires comme le montre la récente attaque contre la mosquée de Natiaboani dans le département de Fadam Gourma. Ce qui semble une nouveauté s’inscrit dans une réelle stratégie pour attiser les velléités déjà profondes d’où la réaction du 26 février du pape François qui rappelait, à la suite de cette terrible attaque, que « la haine n’est pas la solution aux conflits ».

La situation sécuritaire qui avait été donnée comme prétexte par les juntes du Burkina Faso, du Mali et du Niger pour justifier leurs coups d’État, s’est-elle améliorée sur place ?

Bakary Sambe: Il est vrai que les pouvoirs militaires arrivés à la suite des coups d’État ont tenté de reprendre en main la situation sécuritaire que n’avaient pas réglée l’intervention et la présence française qui se sont soldées par un certain échec évident. La diversification des partenariats de la part du Mali, par exemple, avait permis l’acquisition de nouveaux moyens qui avaient longtemps fait défaut aux forces armées du Mali . Mais certains succès militaires comme la reprise de Kidal ne peuvent cacher l’ampleur des défis qui restent à relever notamment au Centre mais aussi dans la région de Ménaka sans compter les dernières attaques qu’a connues le pays malgré les efforts des autorités de la transition. Le Burkina Faso s’est inscrit dans une stratégie de communautarisation de la lutte avec notamment les volontaires pour la défense de la patrie (VDP) et autres groupes d’auto-défense dans un pays où une large part du territoire échappe au contrôle des forces de défense et sécurité ( FDS). Le régime actuel compte, pour sa légitimation politique, sur des succès médiatisés pour donner l’impression d’une reprise en main malgré les attaques qui continuent. Le Niger qui semble avoir mieux stabilisé le front contre Boko Haram, fait face à d’énormes défis dans la zone des trois frontières notamment dans la région de Tillabéri surtout avec le fait d’avoir recentré les forces spéciales dans des missions de sécurité intérieure alors que le front djihadiste n’a jamais connu de répit.

Peut-on craindre que l’insécurité dans ces trois pays ait un effet de contagion dans des pays un peu plus stables ?

Bakary Sambe : Le risque est réel. Les partenaires internationaux ont commis l’erreur stratégique de départ d’extraire les pays du Sahel central du reste de l’Afrique de l’Ouest alors que le débordement des épicentres a toujours été une réalité depuis que la zone affectée par la crise sécuritaire s’est étendue du Mali pour atteindre le Burkina Faso et le Niger. Il n’y a jamais eu d’étanchéité entre les pays de la région et les attaques terroristes ne sont que les signaux les plus visibles de la présence des groupes terroristes si l’on sait que leur ravitaillement et leur repli stratégique sont assurés depuis les pays voisins de ceux en proie à un phénomène de djihadisme massif. La Côte d’Ivoire est confrontée à une menace persistante dans le Nord avec le continuum socioculturel depuis le Mali et le Burkina Faso malgré une certaine résilience due à la difficulté des groupes terroristes de trouver des couveuses locales notamment dans le Bunkani. Mais jusqu’à quand ? Au Sénégal, il ne faudrait pas que la crise politique interne actuelle détourne le regard de sa frontière Est avec le Mali où la Katiba Macina tente une avancée comme le montre la dernière attaque de Melgué dans la toute proche région de Kayes à à peine 35 kilomètres de la frontière sénégalaise. Au même moment, malgré la focalisation sur les zones aurifères de Kédougou, les dynamiques sociopolitiques telles que le phénomène des castes, marginalisations et frustrations affectant de larges zones de Kayes sont déjà connus dans la Guidimakha, la zone des trois frontières de la Mauritanie, du Sénégal et du Mali. La prise en compte de dimension est cruciale si l’on veut éviter le développement de couveuses locales dont les groupes ont toujours besoin pour accentuer leur infiltration encore difficile au Sénégal.

Le Burkina Faso, le Mali et le Niger, dirigés par des juntes militaires ont annoncé leur retrait de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Quelles seraient les implications d’un tel retrait ?

Bakary Sambe : Le départ éventuel de ces trois pays de la CEDEAO aurait de lourdes conséquences politiques, socio-économiques alors que les partenaires internationaux semblaient avoir dépossédé l’organisation régionale de la question sécuritaire au profit du G5 Sahel. D’abord un tel départ signera la déstructuration dommageable de l’architecture régionale de sécurité régionale, un rétrécissement de la taille du marché communautaire alors que la région a plus besoin d’intégration que de fragmentation. Ces trois pays représentent plus de 17 % des 425 millions des habitants de la zone CEDEAO, 10 % du PIB de la région. Les responsables politiques de la CEDEAO semblent avoir appris de l’expérience de la gestion de la crise malienne et nigérienne et s’inscrivent désormais plus dans une stratégie de maintien de ces trois pays dans le giron communautaire avec les signaux d’un dégel vis-à-vis des régimes militaires depuis le dernier sommet extraordinaire de la CEDEAO et la levée de l’essentiel des sanctions, en plus de gestes symboliques de bienveillance comme l’allocation à ces pays de 100 millions de dollars dans le cadre du plan d’action de la CEDEAO de lutte contre le terrorisme. La CEDEAO tente de ne plus se mettre à dos les populations et est parfaitement consciente des risques institutionnels et géostratégiques d’un retrait de ces pays de l’organisation sous-régionale. Le pari sera difficile dans le contexte d’un nouveau « grand jeu » sahélien avec une lutte d’influence entre les puissances.

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