Au-delà du sécuritaire : Contributions positives de la migration à la résilience face à l’extrémisme violent dans l’Est du Sénégal Spécial

Timbuktu Institute – Janvier 2026

 

Dans un contexte où les débats sur la migration en Afrique de l’Ouest sont, souvent, dominés par une approche sécuritaire réductrice, qui assimile les flux migratoires à de simples vecteurs de menaces transfrontalières, il est impératif de déconstruire cette vision unilatérale. Cette lecture dominante du fait migratoire pourrait occulter les contributions positives et structurantes des migrants dans le développement local et la résilience.

En effet, cette perspective sécuritaire, souvent influencée par des agendas internationaux, masque l’impact transformateur des revenus migratoires issus de la diaspora établie en Europe, particulièrement dans les départements de Bakel et de Goudiry à l’Est du Sénégal. Ces transferts financiers jouent un rôle non négligeable dans leur réduction des vulnérabilités en soutenant des investissements communautaires dans le domaine de l’éducation, de la santé, de l’agriculture et des infrastructures de base, renforçant ainsi la résilience locale face aux différentes menaces y compris l’extrémisme violent. En replaçant la migration au cœur d’une dynamique de développement inclusif et de cohésion sociale, cette initiative de recherche - action invite à repenser les politiques migratoires au-delà des prismes répressifs, pour valoriser leur potentiel préventif contre les risques d’infiltration idéologique dans ces zones frontalières fragiles.

Les départements de Goudiry et Bakel, situés dans l’Est du Sénégal au sein de la région de Tambacounda, représentent un carrefour stratégique et vulnérable en Afrique de l’Ouest. Bordant directement la région de Kayes au Mali, ces zones sont exposées à des menaces sécuritaires croissantes, illustrées par des attaques récentes comme celles perpétrées en juillet 2025 à Diboli par la Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), un groupe affilié à Al-Qaida au Sahel. Située à moins de deux kilomètres de la frontière sénégalaise, cette incursion dans cette localité met en lumière la porosité des frontières, facilitant les trafics transfrontaliers d’armes, de drogue et d’or issu de l’orpaillage clandestin.

Des zones exposées aux effets de la transfrontalité avec le Mali

Bien que le Sénégal ait maintenu une résilience relative face à l’extrémisme violent – grâce à une cohésion sociale historique et une modération religieuse dominante –, ces régions frontalières présentent le risque d’une infiltration idéologique si les vulnérabilités locales ne sont pas prises en compte et mitigées. Des facteurs tels que les tensions socioreligieuses (liées aux marginalisations dues  aux castes et velléités communautaires traditionnelles, à l’esclavage par ascendance et à l’influence de prédicateurs étrangers) fragilisent les modèles religieux locaux. Ils pourraient être, aussi, instrumentalisés, comme observé dans d’autres contextes sahéliens par des groupes extrémistes qui ont exploité les griefs sociaux pour étendre leur influence au-delà des épicentres originels de violence.

Sur le plan environnemental et socio-économique, ces départements font face à un climat hostile caractérisé par une érosion hydrique et éolienne des sols, une dégradation accélérée de la faune et de la flore, et une absence criante de voies de communication entre les localités enclavées, malgré les efforts de dotation en infrastructures dans le cadre de plusieurs programmes. L’analphabétisme élevé chez les adultes, combiné à une insuffisance d’infrastructures communautaires de base - écoles, postes de santé, hydraulique - et d’équipements nécessaires, exacerbe la précarité. Dans ce contexte, les interventions d’organisations communautaires de base, de projets et de programmes restent limitées, pendant que les moyens de communication restent limités, particulièrement dans les zones du Sud-Est non entièrement couvertes par les réseaux téléphoniques.

Paradoxalement, ces régions regorgent de potentialités : des terres cultivables fertiles et abondantes, des ressources en bois de chauffe et d’œuvre, de l’eau pour l’irrigation et la pêche, des mines d’or et des produits de cueillette, un cheptel riche diversifié, un tissu associatif dynamique, des sites historiques et un tissu social encore relativement soudé.

L’histoire et l’impact de l’émigration dans ces régions

L’émigration et les revenus qu’elle génère ont joué un rôle crucial dans l’évolution et la transformation socio-économique des départements de Goudiry et de Bakel. Cette émigration appréhendée de manière positive et constructive dans ces zones a évolué en phases distinctes depuis les années 1970. Initialement saisonnière avec un exode vers les bassins arachidiers de l’intérieur du pays ou vers les zones de pêche, elle visait à se garantir des revenus pouvant aider à préparer les mariages chez les jeunes hommes. Elle s’est ensuite orientée vers l’Afrique centrale (Gabon, Centrafrique, Congo, RDC etc.) puis occidentale, notamment les zones minières de différents pays comme la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Sénégal et le Mali.

À partir de 1974, le cycle sévère de sécheresses avait provoqué une immigration massive vers l’Europe, motivée par la recherche de ressources financières pour soutenir les familles restées au pays. Avant cela, les anciens combattants et « navigateurs », des travailleurs employés par la marine marchande et de la pêche industrielle internationale avaient ouvert la voie, suivis plus tard par des flux migratoires plus massifs vers l’Europe et principalement en France.

Les « migrants constructeurs » : un pan entier de la résilience communautaire

Dans ces départements de l’Est du Sénégal, les réalisations issues de ces migrations sont tangibles et multiformes. Dès les premières phases, les migrants ont investi dans des infrastructures sociocommunautaires : construction de mosquées, écoles et postes de santé,  achat de bétail pour reconstituer les cheptels décimés durant les années de sécheresse, appui à la production agricole via des aménagements et équipements. Cela a favorisé l’émergence de mouvements associatifs villageois et inter-villageois, ainsi que des investissements en éducation et hydraulique.

Dans les années 1980, le tissu associatif densifié depuis les diasporas en Europe s’est consolidé avec des retours de migrants porteurs de projets communautaires et individuels, et ayant de plus en plus bénéficié de formations avec un certain niveau d’éducation à l’origine d’une meilleure prise de conscience des enjeux liés au développement. L’habitat local s’est progressivement modernisé, des maisons ont été acquises dans les centres urbains, et le cadre de vie amélioré par divers équipements. Des magasins d’approvisionnement, banques de céréales de même que des financements communautaires de campagnes agricoles ont renforcé la sécurité alimentaire.

Les années 1990 ont marqué une certaine diversification dans l’investissement des revenus migratoires avec l’acquisition d’équipements familiaux (réfrigérateurs, téléphones, électrification), le développement du transport local et interurbain et du commerce favorisant, ainsi, le désenclavement des villages, et la création d’associations sous la loi 1901 depuis la France. À partir de 1994, l’axe de coopération « Migration – Citoyenneté – Développement »  qui s’est développé avec le GRDR, s’est imposée, avec, entre autres, une implication politique des migrants dans les élections locales, des maires comme des conseillers ruraux. Le développement des partenariats Nord-Sud à travers des jumelages avec des collectivités françaises et des coopérations décentralisées ont impulsé une nette dynamique de développement local soutenue par les migrants de retour comme par les diasporas originaires de des régions de l’Est du Sénégal.

Un impact tangible, un besoin de durabilité

L’impact global se ressent sur le plan de la sécurité alimentaire accrue à travers l’accès aux facteurs de production, l’amélioration du cadre de vie, la facilitation de l’accès à l’éducation, l’hydraulique rurale et la santé mais aussi la diversification des services de santé. L’accès plus aisé aux moyens de communication a eu un impact positif sur l’ouverture à des partenariats avec des collectivités locales du Nord. Il y a eu progressivement le renforcement des relations inter-villages, avec des pays et régions à travers des associations de migrants et des réseaux. Des témoignages attestent de l’impact de ces initiatives de développement local sur l’allégement des travaux des femmes, par exemple, mais aussi un accès plus fréquent aux instances de décision.

L’Initiative de Recherche-Action du Timbuktu Institute

Face à ces dynamiques, le Timbuktu Institute, en partenariat avec la Fondation Rosa Luxemburg, lance une initiative de recherche-action intitulée « Renforcer la résilience face aux crises dans les zones de Goudiry et Bakel : Rôle des revenus migratoires de la diaspora européenne et mitigation des vulnérabilités pour contrer l’extrémisme violent ». Cette démarche vise à analyser le rôle important des revenus migratoires issus de la diaspora de la région dans les pays européens - France principalement ­- dans la mitigation des vulnérabilités et le renforcement de la résilience.

Bien que ces fonds améliorent les moyens de subsistance notamment le financement de l’éducation, l’agriculture familiale, le petit commerce à travers des projets communautaires, une mauvaise canalisation pourrait les impliquer dans des réseaux illicites, aggravant les risques.

Les questions-clés explorées dans le cadre de cette initiative de recherche-action incluent : Comment les revenus migratoires (montant, fréquence, usage) contribuent-ils à la résilience économique et sociale des ménages ? Quelles dynamiques socio-religieuses (tensions castes, influence étrangère) augmentent les vulnérabilités à l’extrémisme ? Comment les populations perçoivent-elles les facteurs de résilience (cohésion sociale, modération religieuse) face aux menaces accentuées par la frontalité avec la Mali ? Quelles stratégies communautaires et institutionnelles – tenant compte des dynamiques transfrontalières et du continuum sociohistorique avec Kayes – peuvent-elles prévenir l’expansion de l’extrémisme violent dans cette zone  ?

Le projet construit dans le cadre d’un partenariat entre la Fondation et l’Institut se déroulera en trois phases :

  1. Organisation d’un webinaire réunissant acteurs locaux, experts, acteurs de la diaspora et partenaires pour des échanges sur les questions relatives aux vulnérabilités et au rôle positif de la migration loin de l’approche à dominante sécuritaire de cette problématique.

 

  1. Publication d’un policy brief basé sur les résultats d’entretiens avec les acteurs communautaires et synthétisant les idées-forces du webinaire tout en proposant des recommandations politiques approfondies, basées sur une analyse approfondie et croisée des facteurs de résilience dans ces zones frontalières de la région de Kayes au Mali.

 

  1. Restitution des résultats de la recherche dans le cadre d’un débat interactif impliquant chercheurs, acteurs politiques, communautaires et partenaires internationaux à la Fondation Rosa Luxembourg, favorisant une diffusion large et des actions concrètes.

 

 

 

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Dernière modification le jeudi, 08 janvier 2026 13:20