Entre Niamey et Moscou, le Tchad cherche sa marge de manœuvre Spécial

© Présidence du Tchad © Présidence du Tchad

Timbuktu institute  Semaine 1 - Septembre 2026

Au Tchad, le temps semble demeurer à la recherche d’une marge de manœuvre, aussi bien dans son environnement régional que sur le plan intérieur. En ce sens, N’Djamena s’emploie à préserver une relation pragmatique avec ses voisins malgré la persistance des soupçons et des tensions. Dans le même temps, le gouvernement entend reprendre davantage la main sur la réponse humanitaire, tandis que les difficultés d’absorption des compétences nationales dans des secteurs aussi essentiels que la santé rappellent les limites auxquelles se heurte encore l’État. Derrière cette volonté d’affirmation se dessine ainsi une équation plus complexe : consolider la souveraineté et l’autonomie du pays sans perdre de vue les vulnérabilités qui continuent de peser sur sa stabilité. D’abord, il apparaît que le Tchad peine déjà à se défaire du spectre de la défiance persistante du Niger voisin. En effet, à la suite de la mutinerie survenue les 28 et 29 août à Niamey, les déclarations d’un officier nigérien ont placé N’Djamena dans une position particulièrement inconfortable. Dans un témoignage diffusé par la télévision d’État, le capitaine Roger Gabriel a affirmé que des responsables tchadiens auraient participé à la préparation d’une intervention destinée à soutenir les mutins retranchés sur la base aérienne 101, avec l’appui supposé des forces spéciales françaises. Des accusations qui visent par ailleurs le Bénin, la Côte d’Ivoire et la France, mais qui ne sont, à ce stade, étayées par aucun élément matériel permettant d’en confirmer la véracité.

Comme il fallait s’y attendre, la réaction tchadienne a été ferme, mais sans pour autant verser dans l’escalade. N’Djamena a qualifié ces accusations de « ridicules » et privilégié l’hypothèse d’une manipulation destinée à installer un « climat de méfiance » entre les deux capitales. Le pouvoir tchadien rappelle à cet égard le caractère jusqu’ici « fraternel et pragmatique » des relations entre Mahamat Idriss Déby Itno et Abdourahamane Tiani. En réponse aux accusations, le président tchadien s’est fendu sur son compte Facebook, d’un message cryptique et allusif, citant le verset 42 de la sourate Al-Baqarah du Coran : « Et ne mêlez pas le faux à la vérité. Ne cachez pas sciemment la vérité ».  Cette prudence n’est pas anodine. En effet, les deux pays partagent une frontière confrontée à des menaces sécuritaires importantes, tandis que des rumeurs d’affrontements entre leurs forces avaient déjà circulé. Ainsi, cet épisode montre combien la relation entre N’Djamena et Niamey demeure fragile. Les soupçons réciproques autour de la circulation des groupes armés et de l’éventuel soutien dont ils pourraient bénéficier de part et d’autre de la frontière entretiennent une défiance que les déclarations officielles ne suffisent pas toujours à dissiper. Pour N’Djamena, éviter que cet épisode ne se transforme en crise ouverte pourrait  donc constituer autant un impératif diplomatique qu’une nécessité sécuritaire.

N’Djamena joue la carte russe

Dans ce contexte régional incertain, le rapprochement avec la Russie apparaît comme l’autre versant de la stratégie d’ouverture du Tchad. La prise de fonctions, le 3 septembre, du nouvel ambassadeur russe à N’Djamena, Maksim Dulian, vient donner une nouvelle visibilité à une relation dont l’intensification s’est accélérée ces dernières années. La visite de Mahamat Idriss Déby en Russie en 2024, la participation du Tchad au Forum de partenariat Russie-Afrique et, plus récemment, le déplacement du ministre des Affaires étrangères Abdoulaye Sabre Fadoul à Moscou en juillet témoignent d’un dialogue désormais bien installé. La signature, à cette occasion, d’un accord facilitant les déplacements des détenteurs de passeports diplomatiques et de service illustre cette volonté de densification des relations. Mais pour Moscou comme pour N’Djamena, l’enjeu consiste désormais à transformer une proximité diplomatique en coopération plus substantielle, notamment sur les plans commercial, économique et stratégique. Le prochain Sommet Russie-Afrique, prévu en octobre, pourrait ainsi constituer une nouvelle occasion de donner un contenu plus concret à ce rapprochement. Cette diversification des partenariats ne signifie pas pour autant que N’Djamena se détourne de ses partenaires traditionnels. Elle traduit plutôt la recherche d’une plus grande latitude dans un environnement régional mouvant. Le Tchad semble ainsi vouloir multiplier ses points d’appui, à mesure que les équilibres sécuritaires et diplomatiques du Sahel connaissent de constantes transformations.

L’épreuve des capacités de l’État

Cette recherche d’appropriation nationale se retrouve également dans la gestion de la crise humanitaire. Le 2 septembre, le gouvernement tchadien et l’équipe humanitaire des Nations unies ont signé un mémorandum destiné à renforcer la coordination de l’aide sous le leadership de l’État. Le dispositif prévoit une implication accrue des institutions nationales dans l’orientation de la réponse, tout en maintenant l’appui des Nations unies et des organisations non gouvernementales. La réforme intervient dans un contexte particulièrement lourd. L’afflux de réfugiés fuyant la guerre au Soudan, les déplacements internes et la multiplication de crises différenciées selon les territoires ont porté à 4,5 millions le nombre de personnes ayant besoin d’une assistance humanitaire au Tchad. Pour 2026, la réponse cible 3,4 millions de personnes, pour des besoins financiers estimés à 986,1 millions de dollars. Reste que cette ambition de réappropriation se heurte aux capacités réelles de l’État. La situation du secteur de la santé en fournit un exemple particulièrement révélateur. Alors que le pays fait face à d’importants besoins sanitaires, 926 médecins formés au Tchad et à l’étranger réclament leur intégrationdans la fonction publique. Réunis le 1er septembre à N’Djamena, les membres du Collectif des Médecins Non Intégrés du Tchad demandent aux autorités de concrétiser les engagements pris lors de leurs démarches auprès des différents échelons de l’administration. Ainsi, entre les tensions persistantes avec Niamey, l’approfondissement du partenariat avec Moscou et la volonté de renforcer l’appropriation nationale de la réponse humanitaire, le Tchad cherche à consolider les attributs de son autonomie. Mais les difficultés rencontrées dans le secteur de la santé rappellent que cette ambition diplomatique et politique ne peut durablement se dissocier de la capacité de l’État à produire des réponses concrètes sur les plans institutionnel, publique et diplomatique.