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Timbuktu Institute – Septembre 2026
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L’intelligence artificielle générative pourrait bien ouvrir un nouveau front dans la bataille informationnelle au Mali. Encore limité, l’usage de cette technologie par le JNIM révèle déjà les possibilités qu’elle offre à sa propagande : produire plus rapidement des contenus, les décliner dans les langues locales, adapter les récits aux différents publics et à terme, possiblement personnaliser le recrutement. Si le groupe n’en est encore qu’aux prémices de cette appropriation, la rapidité avec laquelle les barrières techniques s’abaissent pose une question plus large : les dispositifs de prévention de l’extrémisme violent sont-ils prêts à répondre à une propagande capable, elle aussi, de changer d’échelle ?
Le conflit malien, marqué depuis plus d’une décennie par l’enchevêtrement des dynamiques jihadistes, séparatistes et étatiques, pourrait être à l’aube d’une nouvelle mutation. La démocratisation de l’intelligence artificielle générative ouvre en effet aux différents protagonistes du conflit de nouvelles possibilités dans le domaine informationnel. Un paramètre mis en lumière par le rapport du Timbuktu Institute sur les fonctions de l’IA générative chez les différents acteurs du conflit, notamment l’appropriation progressive de cette technologie par le Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) à des fins de propagande. Un usage encore limité, certes, mais dont les implications potentielles méritent d’être suivies de près.
Le premier signe de cette évolution est apparu en juin 2026, lorsque la branche médiatique du JNIM, Az-Zallaqa, a diffusé une affiche générée par IA célébrant les attaques meurtrières menées à la fin du mois d’avril 2026, qui avaient coûté la vie au ministre malien de la Défense. Le visuel représentait des combattants du groupe dans différentes situations de combat et présentait plusieurs marqueurs caractéristiques de la génération par IA, notamment des bâtiments et une végétation qui se confondent ainsi qu’un lissage excessif des textures. Si l’utilisation de cette technologie demeure pour l’heure cantonnée à des supports promotionnels, elle n’est pas sans rappeler une trajectoire déjà empruntée par l’État islamique. Dès 2023, celui-ci avait développé un guide consacré à l’usage sécurisé de l’IA générative, avant d’intégrer progressivement des chatbots et des vidéos automatisées à ses campagnes de recrutement. L’expérience de l’EI laisse ainsi entrevoir une évolution possible : lorsqu’une organisation extrémiste acquiert la capacité technique et la volonté organisationnelle d’intégrer l’IA générative à un pan de son appareil de propagande, son usage tend ensuite à s’étendre à d’autres fonctions.
Produire davantage, plus vite
C’est peut-être dans cette perspective qu’il faut envisager la première implication directe de l’IA générative pour le JNIM : l’accélération de sa production de propagande. Le groupe repose actuellement sur des équipes internes et des procédés largement manuels, qui peuvent nécessiter des semaines, voire des mois de travail pour produire une vidéo de qualité professionnelle. Avec les outils d’IA générative désormais disponibles, cette temporalité pourrait être considérablement raccourcie. À partir d’un simple descriptif textuel, une demi-douzaine de visuels professionnels pourraient être générés en quelques minutes, avant d’être assemblés en vidéo avec animation, musique et texte. Une telle évolution aurait une conséquence assez immédiate : la démultiplication du volume de contenus produits et, potentiellement, une présence beaucoup plus virale du groupe dans l’espace informationnel régional. Autrement dit, l’enjeu ne résiderait plus seulement dans la capacité du JNIM à produire des contenus sophistiqués, mais dans celle d’en produire beaucoup plus rapidement.
Changer de langue, changer de public
Parallèlement, une seconde évolution pourrait concerner la localisation linguistique et culturelle du recrutement, dans un contexte d’endogénéisation croissante du jihadisme. Le JNIM diffuse aujourd’hui principalement ses messages en arabe classique, ce qui limite nécessairement leur réceptivité auprès de populations pour lesquelles l’arabe n’est pas la langue de communication quotidienne. La traduction neuronale pourrait cependant modifier cette équation. Elle permettrait de générer presque instantanément différentes versions d’un même message dans une quinzaine de langues régionales, parmi lesquelles le hassania, le fulfuldé, le bambara, le moore, le tamasheq, le songhaï ou encore le wolof.
Mais le changement serait plus marqué qu’une simple traduction linguistique. Cette capacité permettrait au groupe d’adapter ses narratifs aux différents publics qu’il chercherait à atteindre. Une version destinée aux pasteurs peuls pourrait ainsi mettre l’accent sur la protection des intérêts pastoraux et la défense contre la marginalisation gouvernementale. Un autre message, destiné aux jeunes urbains marginalisés, pourrait davantage insister sur la dignité, l’insertion économique et le statut social. À destination de jeunesses religieuses idéalistes, le discours pourrait, quant à lui, privilégier la spiritualité et la résistance à l’impérialisme occidental. Chaque narration pourrait ainsi être produite rapidement et simultanément, avec pour effet potentiel de maximiser l’efficacité du recrutement auprès de chaque segment de population. Le doublage par IA ouvrirait également un autre champ. En permettant de produire des vidéos de recrutement doublées en bambara, avec une voix synthétisée native, cette technologie pourrait donner accès à des populations jusqu’ici largement exclues du marché de la propagande écrite. Diffusées via Telegram, WhatsApp ou la radio informelle, de telles productions pourraient atteindre plus efficacement des jeunes analphabètes ou semi-alphabètes au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
De la propagande de masse au recrutement sur mesure
L’évolution la plus préoccupante serait toutefois celle d’un recrutement hyper-personnalisé. Là encore, l’État islamique a déjà ouvert une voie. Le groupe avait développé des chatbots utilisant l’IA pour personnaliser ses messages de propagande en fonction des vulnérabilités psychologiques individuelles des personnes ciblées. Les possibilités désormais offertes par l’IA générative pourraient permettre au JNIM d’emprunter une trajectoire similaire. Un chatbot déployé sur Telegram pourrait ainsi être capable d’évaluer progressivement les aspirations, les frustrations et les convictions d’un jeune, avant d’adapter dynamiquement son discours afin de maximiser son impact psychologique et de favoriser son orientation vers des groupes extrémistes violents. Le changement d’échelle serait considérable. Là où la propagande traditionnelle s’adresse à des catégories relativement larges de population, l’IA permettrait potentiellement d’aller vers un discours individualisé, construit en fonction des caractéristiques propres à chaque interlocuteur.
C’est précisément ce qui pose un nouveau défi aux dispositifs de prévention de l’extrémisme violent. Les stratégies actuelles (sensibilisation communautaire, contre-discours religieux ou encore programmes d’insertion économique) sont pour l’essentiel conçues à une échelle collective et générique. Le recrutement assisté par IA pourrait, à l’inverse, s’opérer au niveau individuel et hyper-personnalisé. Dès lors, plusieurs questions se posent : comment contre-programmer un discours doublé en mooré, malinké, wolof ou peul sans disposer de capacités comparables de production multilingue par IA ? Comment identifier des chatbots de propagande sans disposer d’une expertise en détection algorithmique ? Et comment atteindre des populations analphabètes avec des messages de prévention essentiellement écrits ? Autant de questions auxquelles les acteurs de terrain devront répondre dans les prochaines années, sous peine de voir se creuser l’écart entre la sophistication croissante des dispositifs de recrutement et la stagnation relative des capacités de résilience régionales.
Une menace encore émergente, mais déjà à surveiller
Il convient toutefois de ne pas surestimer, à ce stade, l’ampleur du phénomène. Le rapport du Timbuktu Institute relève qu’il existe pour l’heure peu de preuves publiques d’une adoption officielle de l’IA générative par le JNIM au-delà de ses supports promotionnels. Cette prudence est d’autant plus nécessaire qu’un rapport du SITE Intelligence Group, publié en mai 2024, soulignait déjà la difficulté à mesurer précisément l’ampleur de l’aubaine que représente l’IA pour les groupes terroristes, compte tenu de leur dépendance persistante aux procédés classiques de production de contenu. Il n’en demeure pas moins que l’abaissement continu des barrières techniques d’accès à ces outils rend de plus en plus probable une expérimentation accrue du JNIM. Génération vidéo, traduction automatique, doublage multilingue ou recrutement ciblé pourraient progressivement entrer dans son répertoire d’outils informationnels. Pour l’heure, le phénomène reste donc émergent. Mais son intérêt tient précisément à cette phase précoce : les capacités technologiques progressent plus rapidement que les dispositifs destinés à en anticiper les usages. Si le JNIM venait à franchir un nouveau seuil dans l’intégration de l’IA générative à son appareil de propagande, la question ne serait alors plus seulement celle de la sophistication de ses contenus, mais de sa capacité à industrialiser, localiser et personnaliser son discours. Ce faisant, il apparaît que la montée en puissance de ces technologies appelle dès maintenant une vigilance accrue et une adaptation rapide des dispositifs de prévention de l’extrémisme violent.