Sénégal : l’échiquier politique au gré des rapports de force Spécial

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Timbuktu Institute Octobre 2026 - Semaine 1

A la manière d’un feuilleton dont nul ne connaîtrait encore le dernier épisode, il semble bien qu’il faudra s’accoutumer à ce que les prochaines années soit rythmées à l’aune des soubresauts du duel politique ouvert entre le président Diomaye Faye et le président de l’Assemblée Ousmane Sonko. Et, à la guerre comme à la guerre, le chef de l’Etat poursuit son objectif de transformer le jeune parti présidentiel Kiiray en force politique et territoriale. Dans cette quête d’ancrage, la première université d’hivernage de Kiiraay, organisée le 3 octobre à Dakar, a ainsi constitué une nouvelle étape dans la construction du parti lancé le 25 juillet dernier. La formation tente d’y préciser une identité fondée sur un « souverainisme pragmatique » et une « diplomatie d’équilibre », avec un discours qui se veut davantage mesuré qu’idéologique.

En filigrane de cette balbutiante ligne idéologique, se trouve une préoccupation beaucoup plus immédiate : celle du terrain. À quelques mois des élections locales de 2027, Kiiraay affirme bénéficier désormais du soutien de près de 400 maires sur les 557 que compte le Sénégal. Plusieurs de ces élus sont issus de l’Alliance Pour la République (APR) de l’ex-président Macky Sall. Une progression, qui resterait toutefois à être consolidée. C’est dans cette optique qu’une campagne de distribution de cartes d’adhésion doit d’ailleurs prochainement permettre au parti de passer du ralliement d’élus à la constitution d’un véritable réseau militant. Pendant ce temps, l’Assemblée nationale continue de projeter une limpide peinture du jeu des puissances auxquelles cette nouvelle configuration politique doit faire face. Certes, les tensions qui s’y expriment ne sont certes pas formellement liées à Kiiraay, mais elles témoignent du même mouvement de recomposition.

L’hémicycle, théâtre d’un rapport de forces

Dans ce bras de fer, la majorité parlementaire du Pastef, on le sait, est décidée à peser de tout son poids sur la machine de l’exécutif. C’est ainsi que l’Assemblée nationale semble être devenue l’un des miroirs les plus cristallins de la bataille entre les camps Faye et Sonko. En effet, les séances parlementaires ne manquent plus de souvent donner lieu à des débats houleux, passes d’armes ou altercations. Nouvel épisode : l’examen le 30 septembre de la proposition de loi sur la santé en milieu carcéral, portée par les députés de Pastef Khady Sarr, Anta Dia, Cheikh Faye et Mamadou Lamine Diaité. Selon ces derniers, le texte vise à combler l’absence de cadre juridique cohérent pour la prise en charge sanitaire des détenus et à garantir un accès aux soins équivalent à celui des citoyens libres. Toutefois, le député Abdou Mbow, membre du groupe parlementaire Takku Wallu et de l’APR, s’est opposé à l’examen de la proposition de loi sur la santé en milieu carcéral portée par des députés de Pastef. Demandant le report des délibérations tout en reconnaissant la gravité des conditions de détention et l’importance de la santé des détenus, il a notamment déclaré : « Qu’on ne légifère pas dans la colère », arguant selon ses dires, de la légèreté du texte. Aussitôt après, le parlementaire Takku Wallu Sénégal a dénoncé une altercation dans les couloirs de l’hémicycle impliquant son député Abdou Mbow, qui aurait été pris à partie et insulté, selon le groupe, par le député de Pastef Ousmane Fall. Sa présidente Aïssata Tall Sall a dénoncé une « violence verbale » et une violation du règlement intérieur, tandis qu’Abdou Mbow annonçait une plainte.

Par ailleurs, corrigée sur la forme après la décision du 25 août, la proposition de loi sur les crédits spéciaux était de nouveau sur la table de l'Assemblée nationale sous la forme d'une loi organique. En effet, le gouvernement sénégalais a déposé un amendement visant à supprimer de la loi organique relative aux lois de finances la catégorie des « crédits ou fonds spéciaux ». Porté par le ministre de la Justice, Me Moussa Sarr, l’amendement n°2 modifie l’article 14 de la loi organique n°2020-07 du 26 février 2020. Mais, le 1er octobre, l’Assemblée nationale a rejeté l’ensemble des amendements défendus par le ministre de la Justice, Me Moussa Sarr, malgré le recours du gouvernement au vote bloqué, avant d’adopter l’article unique de la proposition de loi organique sur les lois de finances. Les députés ont notamment écarté l’amendement à l’article 14 qui visait à supprimer la mention spécifique des « crédits ou fonds spéciaux » pour les intégrer à la dotation globale des institutions constitutionnelles. La modification de l’article 70, qui encadrait différemment le contrôle parlementaire de ces crédits, a également été rejetée. Ces deux amendements avaient déjà été refusés en Commission des Finances et du Contrôle budgétaire. L’article unique a finalement été adopté dans la rédaction souhaitée par les parlementaires, avec l’objectif d’inscrire explicitement les fonds spéciaux dans les dotations budgétaires et de renforcer leur contrôle.

Vers la lumière sur les violences entre 2021-2024 ?

Alors que les voix commençaient à se multiplier pour dénoncer les lenteurs de la justice à faire la lumière sur les événements politiques de 2021 à 2024, quelques pas commencent désormais à être esquissés dans cette direction. Fin septembre dernier, quatre personnes avaient ainsi été inculpées pour « crimes contre l’humanité » et « complicité » dont quatre dans le dossier des violences infligées à Pape Abdoulaye Touré et une dans l'enquête sur la mort de Mamadou Ndoye, tué à Bargny après avoir été, selon le parquet, volontairement percuté par un véhicule de police. En ce sens, le 2 octobre, le parquet de Dakar a annoncé avoir recensé provisoirement 76 morts et plus de 200 personnes présumées victimes de tortures ou de traitements inhumains durant les violences politico-judiciaires de cette période. Quarante et un de ces décès auraient été enregistrés dans la seule région de Dakar. Au total, 166 victimes et témoins ont déjà été entendus dans le cadre de l’enquête ouverte en juillet 2025. Certes, ces premières procédures constituent une avancée, mais elles soulèvent déjà une question plus lourde : jusqu’où la justice ira-t-elle dans la chaîne des responsabilités ? La loi d’amnistie adoptée en mars 2024 couvre en principe les infractions liées aux événements politiques de 2021-2024. Mais le Conseil constitutionnel avait estimé en avril 2025 qu’elle ne faisait pas obstacle aux poursuites pour homicide ou torture. Dans la présente séquence politique entre le Pastef et Kiiraay, serait-il téméraire de voir dans ce regain judiciaire, un quelconque signe ? Une chose, du moins, ne fait guère de doute : pendant que les victimes et une partie des militants de Pastef réclament une accélération des procédures, le certain contraste du rapprochement entre le président Faye et Macky Sall, n’est pas sans nourrir un malaise chez ceux qui attendent encore vérité, justice et réparation.