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Timbuktu Institute – Janvier 2026
L’Alliance des États du Sahel (AES) est un des signes les plus probants des oscillations géopolitiques en Afrique dont le Sahel est devenu l’un des théâtres privilégiés. La persistance de l’insécurité, la recomposition des alliances en présence et la remise en cause des cadres sous-régionaux traditionnels n’en finissent plus de corroborer cette fluctuation. Dans ce sens, le deuxième sommet des chefs d’État de l’AES tenu fin décembre à Bamako réitère s’il en était besoin, la volonté des dirigeants du Mali, du Niger et du Burkina Faso de faire front commun face à leurs défis sécuritaires, politiques et institutionnels. C’est fort de cette perspective que le Timbuktu Institute a organisé, le 15 janvier, un webinaire régional sur le thème : « L’AES après le sommet de Bamako : quelles perspectives en 2026 ? ». Modérés par le président du Timbuktu Institute, Bakary Sambe, les échanges conduits par divers experts ont permis d’interroger, au-delà des lectures souvent polarisées, les fondements institutionnels, la situation sécuritaire, les ambitions économiques ainsi que les incertitudes géopolitiques dans lesquelles se meuvent les pays de l’AES.
Terrorisme, divergences avec la Cedeao, confrontation avec les partenaires internationales…l’impression se dégage qu’il devient de plus en plus de mise de ne parler de l’AES que sous l’angle de ses défis ou obstacles. Cependant, la création de la Confédération des Etats de Sahel montre à tout le moins que l’AES semble abriter le souhait de se porter en force de prospective sous-régionale. Et en cela, « parler de l’AES en soi et s’intéresser à son fonctionnement s’avère plus qu’utile pour mieux appréhender notre espace sous-régional » pose en jalons, le modérateur Bakary Sambe. De ce fait, « la Charte du Liptako-Gourma, qui établit les principes d’assistance mutuelle, de non-agression entre membres et de coopération sécuritaire, économique et diplomatique a réaffirmé son attachement au cadre international, notamment la charte des Nations Unies et les textes de l’Union africaine », rappelle Dr Habsatou Issifou, juriste privatiste à l’Université Djibo Hamani. Tout en reconnaissant l’importance des institutions politiques de coordination déjà mises en place (collège des chefs d’État, sessions confédérales du conseil des ministres et celles du parlement confédéral), l’experte insiste sur la nécessité de créer « des organes permanents exécutifs chargés d’assurer le fonctionnement continu de l’Alliance et de la représenter sur le plan international ».
Si la genèse de l’AES fait suite à la volonté des régimes militaires de résoudre l’équation sécuritaire où les pouvoirs civils auraient montré leurs limites en plus de rompre les chaînes de dépendance avec des partenaires jugés inefficaces à en croire la rhétorique des dirigeants de l’AES, qu’en est-il de l’état actuel de la situation ? « Il y a-t-il progrès, stagnation ou nouveaux défis ? » interpelle B. Sambe.
La sécurité, une avancée poussive
Dr. Aly Tounkara, directeur du Centre Stratégique du Sahel (CE3S), dresse un bilan assez nuancé : « Avant l’arrivée de ces trois chefs d’État actuels, la coopération sécuritaire entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger était en léthargie, or on sait que la nébuleuse terroriste est transversale. Aujourd’hui, sur les plans tactique et opérationnel, des changements notoires ont été enregistrés. Le trio d’armées a facilité la mutualisation des efforts et agit de manière autonome ». Toutefois, reconnaît-il « la menace continue à se métastaser, même si les quartiers généraux de la zone du Liptako ont pu être défaits. » Dans le même sillage, le juriste et expert en sécurité Daouda Niang entrevoit des avancées sécuritaires. « L’armée malienne a fait des progrès d’adaptation face à la menace, en dépit de sa métastase. Sur le plan de l’équipement militaire également, on constate des évolutions » affirme-t-il avant de tempérer : « Après, l’AES a hérité d’une situation tellement catastrophique que pour la résoudre, il faudra du temps. » Il en résulte donc une conjoncture en « clair-obscur », surtout que comme le rappelle Bakary Sambe, 51 % des décès dus au terrorisme dans le monde en 2024 ont été enregistrés au Sahel, d’après l’Indice mondial du terrorisme de l’Institute for Economics and Peace.
L’échiquier international représente aussi un paramètre d’analyse, note Dr. Aly Tounkara. Selon lui, la recomposition des alliances de sécurité, autrefois déséquilibrées, est à prendre en compte. « Déjà, l’on devrait relativiser la rupture des pays de l’AES avec leurs partenaires classiques. Certes, des conflits politiques mais ce qu’il y a c’est une redynamisation des relations avec d’autres partenaires comme la Russie, la Turquie ou la Chine qui permet aux pays de l’AES d’acquérir un équipement militaire mieux adapté à leurs besoins. » Daouda Niang renchérit en affirmant que dans la mesure où les pays de l’AES font face à des défis sécuritaires majeurs, si des pays comme la Turquie, l’Inde, la Russie ou la Chine « leur vendent des armes, il n’y a pas de raison pour qu’ils ne les achètent pas. Il ne s’agit de couper les ponts avec l’Europe, mais de pouvoir dialoguer d’égal à égal avec n’importe quel partenaire », insiste-t-il.
Un espace économique AES est-il viable ?
Bien que l’AES même soit plutôt née de considérations politico-sécuritaires, les dirigeants de l’Alliance ne cachent plus leur volonté d’édifier un cadre de coopération économique viable. En témoigne la création de la Banque confédérale d’investissement et de développement. Modibo Mao Makalou, économiste et gestionnaire financier, relève que cette banque s’inscrit d’ailleurs dans le même esprit que la BIDC (Banque d'Investissement et de Développement de la Cedeao) ou la BOAD (Banque Ouest Africaine de Développement). « L’équation principale reste celle de son opérationnalisation, avec un capital initial fixé à 500 milliards FCFA, dont une partie sera levée sur les marchés financiers. La question de la politique économique qui sera mise en place reste ouverte, notamment l’accès éventuel à des États non membres ou à des institutions financières », pointe-t-il.
Au sujet de l’éventualité d’une monnaie commune à l’AES, il se montre pour le moins circonspect sur ce scénario : « Les pays de l’AES développent actuellement leurs critères de convergence macroéconomique sur le marché de l’Uemoa. Avec la rentrée en vigueur de l'Éco prévue pour 2027, toutes les autres monnaies des pays éligibles doivent disparaître. Si l’Uemoa disparaît avec le FCFA, que feront les trois États de l’AES ? Chacun une monnaie nationale ? Une monnaie commune ? Ou y aura-t-il des passerelles avec l'Éco ? » Il n’en demeure pas moins que, nuance l’économiste, l’économie agro sylvo pastorale et minière ainsi que le défaut de façade maritime de ces États qui – il faut le rappeler - se financent actuellement sur le marché financier et monétaire de l’Uemoa, présentent des convergences macro-économiques.
L’AES à l’épreuve du Sahel
« Le conflit est entré dans une phase de maturation où aucun des deux camps (forces djihadistes et armées régulières) ne sont en mesure de s’imposer en l’état actuel des choses. Allons-nous vers une guerre totale ou une paix des braves ? », pose Bakary Sambe. A ce propos, l’expert Aly Tounkara se montre optimiste en insistant sur la nécessité de la coopération régionale : « Même s’il est vrai que l’AES ne se cantonne pas à une stratégie purement militaire, le succès de l’Alliance dépendra aussi de sa capacité à pacifier l’environnement sous-régional. Il sera difficile de circonscrire la menace si, par exemple, le Niger et le Bénin, le Mali ou la Côte d’Ivoire ou le Mali et la Mauritanie ne coopèrent pas. Les défis structurels restent des obstacles aux actions de la Force unifiée. » De son côté, Daouda Niang s’est voulu plutôt pragmatique : « l’AES constitue une bouffée d’oxygène pour l’Afrique de l’Ouest. Les pays de l’AES ne sont pas fermés à des solutions consensuelles. Ils exigent juste que celles-ci prennent en compte la réalité de l’existence de l’Alliance. Au vu de la situation présente, la sécurité est plus urgente que la démocratie. ». S’appuyant sur l’ouvrage du journaliste sénégalais, Ousmane Ndiaye, Dr. Bakary Sambe, répliquera durant la conclusion du débat soulignant qu’il faudrait « relativiser cette forme de contradiction construite devenue à la limite idéologique voire propagandiste et essentialiste entre démocratie et sécurité dans le seul but de justifier une réduction de l’espace civique relevant d’un déni des droits universels des peuples à l’expression et au libre exercice de leur droit ». Le Président du Timbuktu Institute a enfin donné rendez-vous aux participants pour d’autres débats interactifs et inclusifs dans le cadre de la célébration du 10e anniversaire de l’Institut, tout au long de l’année 2026.