Désinformation, démocratie et sécurité : la nécessité d’une riposte commune entre le Sahel et l’Europe Spécial

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Timbuktu Institute, 26 Octobre 2026

La désinformation, cela est notoire, transcende les frontières aussi bien les fractures qu’elle exploite. Au Sahel comme en Europe, les manipulations de l’information prospèrent sur la défiance envers les institutions, attisent les tensions sociales, politiques et économiques et fragilisent les équilibres sécuritaires. C’est le constat central du rapport conjoint présenté à Dakar par le Timbuktu Institute et l’Institut d’études politiques de l’Académie polonaise des sciences sous la coordination du Dr Bakary Sambe et d’Agnieszka Cianciara. Intitulée « Désinformation, démocratie et enjeux de stabilité et de sécurité : quels défis partagés entre le Sahel et l’Europe ? », cette étude invite à repenser les réponses à la menace informationnelle à l’aune des vulnérabilités propres à chaque société, sans perdre de vue les ressorts communs qui les traversent.

Organisé avec le soutien de l’Ambassade de Pologne au Sénégal, le séminaire de présentation a réuni chercheurs, experts, journalistes et acteurs de la société civile, parmi lesquels Momar Diongue, directeur général de l’Agence de presse sénégalaise (APS), Alioune Tine, président d’AfrikaJom Center, et la professeure Ndèye Astou Ndiaye, enseignante en sciences politiques à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Les échanges, modérés par Hamadou Tidiane Sy, directeur d’E-JICOM, ont permis de mettre en perspective les mécanismes de la manipulation informationnelle et les conditions d’une réponse qui ne sacrifie ni les libertés publiques ni le pluralisme démocratique. Selon le rapport, la désinformation ne relève ni d’une anomalie passagère, pas moins qu’elle n’est réductible au seul phénomène des « fausses nouvelles ». Plutôt, elle agit comme un accélérateur de crises, s’insérant dans des fractures politiques et sociales préexistantes pour en amplifier les effets et en infléchir les trajectoires au profit d’intérêts particuliers. En ce sens, elle ne crée pas nécessairement les tensions qu’elle mobilise. Seulement, elle est susceptible de leur donner une nouvelle portée, les exacerbe et peut contribuer à les transformer en facteurs d’instabilité.

Cette lecture s’appuie sur un travail de fond engagé par le Timbuktu Institute. Depuis 2024, son Observatoire des réseaux sociaux au Sahel et en Afrique de l’Ouest documente la circulation de contenus clivants sur les réseaux sociaux (WhatsApp, Facebook, TikTok, X, Telegram, etc.), leur capacité à polariser des communautés éprouvées par l’insécurité aini que leur contribution à la dé-légitimation des États, des organisations régionales (Cedeao, Union Africaine, etc.) ou des partenaires internationaux. À mesure que ces récits s’enracinent, ils peuvent nourrir le repli identitaire, restreindre l’espace civique et conforter les régimes issus de coups d’État. Par ailleurs, en septembre dernier, le Timbuktu Institute avait déjà consacré une étude, Des algorithmes en guerre, à l’appropriation de l’intelligence artificielle générative (IA) par les acteurs de la crise au Mali ainsi que dans quelles mesures ces nouvelles dynamiques rebattent les cartes dans le conflit en cours. C’est dans cette perspective que ce nouveau rapport prolonge la réflexion en ouvrant une perspective comparée à l’Europe. En l’espèce, l’orientation défend une orientation essentielle : les réponses aux manipulations de l’information doivent être élaborées au plus près des réalités sociales et politiques qu’elles entendent protéger, plutôt qu’à reproduire des modèles conçus dans des environnements exogènes.

Des FIMI au Sahel, l’art d’exploiter les fractures

La notion de FIMI (Foreign Information Manipulation and Interference), désigne des opérations de manipulation et d’ingérence informationnelles conduites de manière coordonnée et dissimulée. En effet, la distinction est déterminante. La critique d’un partenaire étranger ou l’affirmation d’une souveraineté nationale appartenant pleinement au débat politique légitime, la menace se situe ailleurs, en l’occurrence dans la dissimulation de l’origine des contenus, des financements ou des acteurs qui les orchestrent. Au Sahel, plusieurs facteurs se conjuguent pour offrir un terrain favorable à ces opérations. L’appropriation exponentielle des réseaux sociaux et des messageries chiffrées par la jeunesse, sans que l’éducation critique aux médias progresse toujours au même rythme, s’inscrit dans un environnement marqué par la dégradation sécuritaire, les transitions politiques et une défiance croissante envers certains partenaires étrangers. Les discours souverainistes, lorsqu’ils se mêlent à des récits fabriqués ou manipulés, peuvent alors devenir des vecteurs d’influence dont les ressorts sont difficiles à distinguer des aspirations authentiques des populations.

La présente étude distingue trois grandes catégories d’acteurs : les puissances étrangères engagées dans une compétition désormais multipolaire, les groupes armés terroristes, notamment le JNIM et l’État islamique au Sahel, ainsi que des acteurs nationaux et transnationaux, responsables politiques, influenceurs et entrepreneurs d’influence. S’il est vrai que leurs intérêts ne coïncident pas nécessairement, leurs récits peuvent  converger et se renforcer mutuellement, sans qu’une coordination centrale soit toujours nécessaire.  Dans ce contexte, l’écosystème russe, particulièrement documenté, illustre cette mécanique. Cette fabrique associe médias d’État, acteurs non officiels issus de l’ancienne galaxie Wagner ou liés à l’agence de presse African Initiative ainsi que des relais locaux. La force de ces dispositifs tient précisément à leur capacité à brouiller la frontière entre production extérieure et adhésion intérieure. En l’espèce, un contenu conçu à l’étranger acquiert une apparence de légitimité lorsqu’il est repris par un média local connu ou attribué à un expert, réel ou fictif. L’influence se joue donc moins dans le remplacement des récits existants que dans leur amplification, leur réorientation et leur appropriation par des relais locaux.

Quand la défiance gagne le terrain démocratique

La première conséquence de ces manipulations est l’érosion de la confiance. Confrontés à des informations contradictoires, à des récits trompeurs et à des démentis successifs, les citoyens finissent par s’interroger autant sur la fiabilité des sources que sur la véracité des faits. Le danger est alors celui d’une disparition progressive des repères communs à partir desquels une société peut débattre, arbitrer ses désaccords et exercer son jugement politique. Ainsi, il apparaît donc que sans socle partagé de faits vérifiables, le débat démocratique risque de se dissoudre dans la concurrence généralisée des soupçons.

Les périodes électorales constituent, à cet égard, des moments de vulnérabilité particulière. Au Sénégal, un faux sondage attribué à un centre d’études inexistant a circulé cinq jours avant l’élection présidentielle de mars 2024, avant d’être démenti par les vérificateurs. Un épisode qui rappelle la capacité de ces contenus à intervenir au cœur des processus démocratiques. Dans une autre perspective, dans les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), les réseaux sociaux ont accompagné les coups d’État et la recomposition des alliances régionales. Les récits se sont progressivement durcis. En effet, la Russie a d’abord été présentée comme une alternative aux partenaires occidentaux, avant que la France (et l’Occident de manière générale) ne soient désignés comme les principaux responsables de l’instabilité, puis accusés de soutenir les groupes terroristes. Lorsque ces narratifs sont repris par des responsables publics, la frontière entre propagande et discours officiel devient plus poreuse.

Dans le même temps, la suspension de plusieurs médias internationaux et les pressions exercées sur la presse locale ont réduit les possibilités de confrontation des points de vue. L’affaiblissement du pluralisme laisse davantage de place aux contenus non vérifiés, tandis que la défiance envers les médias et les institutions rend plus difficile toute tentative de rétablissement des faits. La manipulation informationnelle prospère ainsi dans un espace où les contre-discours perdent progressivement leur capacité à se faire entendre.

La désinformation, un catalyseur de l’insécurité

Pour les groupes armés, l’information constitue plus que jamais une arme à part entière. Elle permet de légitimer la violence en exploitant les griefs locaux, de glorifier leurs succès militaires, de semer la confusion au moyen de bilans exagérés ou d’images détournées, mais aussi de détourner l’attention de leurs propres exactions. Nombre d’exemples récents au Sahel montrent combien la circulation de contenus trompeurs peut brouiller la lecture des événements sécuritaires. Au Burkina Faso, une vidéo présentée comme illustrant la fuite de l’armée correspondait en réalité à une séquence de propagande tournée au Mali, recyclée lors d’attaques en février 2026. Dans une perspective parallèle, la stigmatisation d’une communauté peut transformer une opération de manipulation en facteur de recrutement pour les groupes armés, en accentuant les sentiments d’injustice et d’exclusion.

La rivalité informationnelle entre puissances étrangères contribue également à fragiliser la coopération sécuritaire. Lorsque des acteurs s’accusent mutuellement de soutenir les groupes jihadistes, l’attention se détourne des auteurs des attaques et les mécanismes de coopération antiterroriste se trouvent affaiblis. La menace, pourtant transfrontalière, se heurte alors à une région divisée par des récits concurrents. Avec la pression exercée par le JNIM dans l’ouest du Mali et le blocus de corridors d’approvisionnement, ces dynamiques concernent désormais directement les pays côtiers

Sahel–Europe : vulnérabilités communes, réalités distinctes

En Europe, les opérations d’ingérence exploitent d’autres lignes de fracture : inquiétudes liées au pouvoir d’achat, tensions autour de l’immigration, polarisation politique et défiance envers les institutions nationales ou européennes. Les contextes ne se confondent pas avec ceux du Sahel, mais les mécanismes présentent des similitudes que le rapport invite à ne pas sous-estimer. Dans les deux espaces, la manipulation prend appui sur une crise de légitimité préexistante, qu’elle contribue à aggraver. Elle dépend également de relais intérieurs. Au Sahel, les récits sont souvent coproduits par des acteurs locaux ; en Europe, ils peuvent faire l’objet d’un « blanchiment narratif » qui leur confère une apparence de crédibilité. Dans un cas comme dans l’autre, les opérations extérieures trouvent leur efficacité dans leur capacité à s’insérer dans des imaginaires et ressentiments déjà présents au sein des sociétés en question.

Une troisième similitude tient au risque que ferait peser une réponse exclusivement répressive. Confondre lutte contre la manipulation et contrôle de la critique reviendrait à alimenter la défiance que les politiques de résilience cherchent précisément à contenir. La protection de l’espace informationnel exige donc de distinguer les opérations coordonnées et dissimulées du journalisme d’investigation, de l’expression critique et de la contestation politique légitime. Toute mesure restrictive doit s’inscrire dans un cadre légal clair et respecter les principes de nécessité, de proportionnalité et de transparence. L’expérience européenne, notamment le dispositif de l’Union européenne consacré à la lutte contre la FIMI, offre en l’espèce des pistes utiles. Toutefois, elle ne saurait être transposée mécaniquement dans des environnements politiques, institutionnels et médiatiques différents. La coopération entre l’Union européenne, l’Union africaine et la CEDEAO gagnerait ainsi à reposer sur un échange de pratiques et une construction commune des réponses, plutôt que sur l’exportation de normes élaborées ailleurs.

Construire une résilience informationnelle partagée

Face à ces défis, le rapport formule sept recommandations destinées aux États, aux organisations régionales, aux plateformes numériques et à la société civile. Il préconise la création d’un mécanisme permanent de coopération entre l’Union européenne, l’Union africaine et la CEDEAO pour le partage d’informations, la veille et l’alerte précoce, avec un renforcement des dispositifs en période électorale et lors des crises. Il appelle également à mieux intégrer les dynamiques informationnelles aux mécanismes d’alerte précoce et de protection des processus démocratiques, ainsi qu’à coordonner les réponses aux opérations étrangères de manipulation. Les plateformes numériques sont elles aussi appelées à prendre leur part, à travers une coopération renforcée portant sur la détection des campagnes coordonnées, la transparence des systèmes de recommandation, l’accès des chercheurs aux données et la modération des contenus dans les langues nationales et locales. À cette exigence s’ajoutent le soutien durable aux médias indépendants, aux vérificateurs et aux initiatives d’éducation aux médias, ainsi que la préservation du pluralisme et des libertés fondamentales. Enfin, la recherche conjointe et l’évaluation doivent constituer le socle d’un partenariat appelé à s’inscrire dans la durée.

Ces recommandations renvoient à une conviction plus profonde : aucune stratégie de lutte contre la désinformation ne peut durablement réussir si elle se contente de combattre les récits sans s’attaquer aux griefs dont ils se nourrissent. Face à une injustice exploitée, la réponse la plus solide demeure celle qui s’emploie à la corriger. La résilience informationnelle dépend ainsi de la robustesse des institutions, de l’indépendance des médias et de la capacité des citoyens à confronter les discours pour se forger un jugement éclairé.

Le Sénégal et, plus largement, l’Afrique de l’Ouest disposent de ressources sur lesquelles appuyer cet effort, en l’occurrence des institutions capables de résister aux tensions, des sociétés traversées par une pluralité de voix et une tradition de dialogue qui peut encore servir de rempart aux entreprises de polarisation. Reste à transformer ces atouts en capacités durables de prévention et de riposte. Car, dans un espace informationnel où les récits circulent plus vite que les démentis, la vigilance ne peut être l’affaire d’un seul État ni d’un seul continent. Elle suppose de voir plus tôt, de coordonner les réponses et de parler juste, jusque dans les langues locales où se joue quotidiennement la bataille de la confiance.

Le rapport complet est disponible ici : https://timbuktu-institute.org/media/attachments/2026/10/22/rapport---desinformation-dmocratie-et-enjeux-de-stabilit-et-de-scurit---quels-dfis-partags-entre-le-sahel-et-leurope-.pdf

 

 

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