En février, l’Observatoire des radicalismes et des conflits religieux en Afrique a publié une étude qui alerte sur les discours des prédicateurs salafistes sur Internet et leurs stratégies d’enrôlement.

L’Observatoire des radicalismes et des conflits religieux en Afrique est un instrument de recherche-action du Timbuktu Institute-African Centre for Peace Studies, un centre de recherche qui privilégie des approches transdisciplinaires sur des questions liées au radicalisme religieux. En février, il a publié une étude sur les stratégies salafistes sur Internet au Sénégal.

Dans cette étude, les chercheurs de l’Observatoire se sont intéressés aux vidéos de prédicateurs salafistes diffusés sur les réseaux sociaux. Leur analyse a permis de détecter une stratégie d’enrôlement avec des discours qui, à première vue, peuvent sembler inoffensifs mais qui constituent un terreau fertile pour le radicalisme religieux.

Le Sénégal, dernier bastion en Afrique de l’Ouest contre le terrorisme

Le Sénégal est un pays où 95 % de la population est musulmane. L’islam y est dominé par le soufisme, un courant musulman spiritualiste qui a beaucoup contribué à la stabilité politico-religieuse du pays.

Les musulmans se réclament, pour la plupart, de confréries religieuses dont les plus connues sont la tidjaniya et le mouridisme. Les guides religieux très écoutés et respectés promeuvent un islam tolérant et ouvert. Ces confréries soufies sont considérées par plusieurs spécialistes comme un rempart contre le radicalisme religieux. Ce pays de 15 millions d’habitants est, d’ailleurs, considéré comme le dernier bastion d’Afrique de l’Ouest contre les attaques terroristes

Cependant, depuis quelques années, des observateurs alertent sur la présence de courants salafistes qui se présentent comme une alternative au modèle confrérique traditionnel.

Un discours qui s’adapte au milieu

Selon le professeur Bakary Sambe, enseignant-chercheur à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis, fondateur du Timbuktu Institute-African Centre for Peace Studies, « ces courants salafistes concurrencent le modèle traditionnel dans le but de le supplanter ». Pour le chercheur, la stratégie de ces salafistes est d’« utiliser la modernité technologique pour combattre la modernité sociale ». Pour ce faire, les réseaux sociaux sont largement utilisés avec la diffusion de nombreuses vidéos qui ont servi de matière première à l’étude de l’Observatoire. La principale cible de ces courants salafistes est la jeunesse confrontée à des problèmes existentiels, au chômage, à la pauvreté, etc. Les courants salafistes lui proposent un islam plus engagé, plus politique.

A lire <La pauvreté et l’exclusion, terreau favorable de l’extrémisme musulman en Afrique

Le discours s’est adapté au milieu. Il se fait moralisateur, il encadre la pratique cultuelle. La critique de la modernité, de la démocratie et de l’Occident, n’apparaît pas au premier abord. Ce qui est visible, c’est la critique du discours confrérique. Les prédicateurs salafistes se présentent comme des personnes venues purifier l’islam du pays.

« Le discours qui est utilisé pour parler aux populations est très plat en apparence, mais il y a une stratégie de dissimulation du véritable agenda en attendant que le rapport de force soit favorable », analyse Bakary Sambe. Selon le chercheur, cette stratégie fait qu’il est difficile de détecter la dangerosité de ce discours dont le but ultime est de supplanter un ordre religieux pour en implanter un autre. « On ne voit rien au premier abord, mais il y a un travail de conditionnement mental et de préparation psychologique pour que les autres formes de discours plus radicaux puissent passer », prévient-il.

 

Bakary Sambe pide soluciones integrales en los países africanos y opina que el Islam está canalizando el descontento de jóvenes de todo el mundo con el sistema capitalista

Casa Africa en Las Palmas de Gran Canaria es sede hoy de una jornada sobre el yihadismo en el continente, los radicalismos y su enfoque desde España. 

Más cercano al archipiélago la situación en Mali mejora muy lentamente. La amenaza del terrorismo yihadista sigue en la zona y se extiende a otros países donde se diluyen las fronteras. Allí estuvo hasta hace un año el general Alfonso García-Vaquero que dirigió la misión europea de adiestramiento a los soldados malienses. El militar español ahora en la reserva cree que Canarias es un lugar seguro por sus características y por los efectivos que existen, incluso más que otros puntos del estado español

Source: http://cadenaser.com/emisora/2016/06/10/ser_las_palmas/1465556120_373066.html

Entre diplomatie religieuse et conquête économique, le modèle marocain fascine les milieux politiques et économiques et attire l’attention des chercheurs.

La probable adhésion du Maroc à la CEDEAO (et plus globalement sa stratégie africaine) continue d’animer le débat intellectuel en Afrique de l’Ouest. C’est ainsi que le think tank Timbuktu Institute a consacré sa conférence de rentrée, le 5 septembre, à la stratégie africaine des nouveaux acteurs de la coopération, avec un focus sur les cas du Maroc et de l’Inde.

Besoin d’affirmation
Pour Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute-African Center for Peace Studies, le royaume chérifien a réussi à transformer ce qui aurait pu être un handicap (sa géographie) en avantage. «Entre l’Océan Atlantique, la Méditerranée et l’Algérie, sa seule zone de déploiement, c’est l’Afrique subsaharienne», dit-il, citant un discours du roi Hassan II, en 1983, dans lequel il comparait le Maroc à un vieil arbre dont les racines se trouvent en Afrique subsaharienne et les branches et les feuilles dans la Méditerranée. Même si, selon le chercheur, derrière la forte affirmation de l’africanité du Maroc, il y a le besoin d’affirmation de l’africanité du Sahara.

Capital image
Le Maroc a donc capitalisé sur son histoire pour réussir sa «conquête» économique de l’Afrique subsaharienne. En effet, selon Bakary Sambe, l’intelligence des autorités marocaines réside dans le fait qu’elles ont su transformer les ressources symboliques et spirituelles du royaume en «capital image», et celui-ci en «capital économique». Pour cela, en plus de la diplomatie classique, le Maroc n’a pas hésité à mettre à contribution la Tariqa tidjania et les «cheikhs bilatéraux», ce réseau d’oulémas mis en place sous le règne de Hassan II. Un exemple qui devrait inspirer le Sénégal qui peine à sortir sa diplomatie d’une approche normative, alors que le monde est entré dans l’ère de l’influence où les ressources symboliques et culturelles sont devenues de véritables outils diplomatiques. Le Maroc a aussi, il faut le dire, profité du «mauvais calcul» de la France de Charles Pasqua, qui avait restreint l’accueil d’étudiants africains, avec la création de l’Institut d’études de Rabat au service d’une théorie bien ficelée de la coopération Sud-Sud. L’arrivée du roi Mohammed VI a marqué un tournant très important dans la mesure où c’est lui, en personne, qui prend en charge l’expansion économique sur le continent, multipliant les périples avec les chefs d’entreprise. Désormais, estime Bakary Sambe, pour Rabat, le défi réside dans la dialectique du lien (historique avec le continent) et du bien (l’économie). Et comment faire pour que le bien ne détruise pas le lien ? Tout l’enjeu est là !


Bakary Sambe
Directeur du Timbuktu Institute

Nos pays font l'objet de la convoitise des puissances sans développer aucune stratégie, non de résistance, mais d’existence. Comparé au Maroc, avec les mêmes moyens, notre diplomatie pouvait être plus ambitieuse si elle arrivait à gagner en vision et en prospective. Autrement dit, à sortir d’une logique normative pour intégrer les nouvelles réalités. On est sorti de la logique de puissance pour entrer dans l’ère de l’influence, du soft power, ce que le Maroc a très bien compris en faisant de son histoire des ressources symboliques au service de sa diplomatie. Il s’agit d’une véritable conquête économique par l’image et par l’histoire. Concernant une éventuelle adhésion du Maroc à la CEDEAO, nos pays ne doivent pas avoir peur, mais se préparer, définir des politiques claires pour ne pas en subir les effets pervers».

Yoro Dia
Journaliste, enseignant de relations internationales

L’avantage du Maroc, c’est d’être une monarchie: le temps politique correspond au temps économique. Contrairement à nos pays, le Maroc sait pourquoi il veut adhérer à la CEDEAO. Mais cette éventuelle adhésion mérite un grand débat national qui n’a pas encore eu lieu». 


Hub africain

Dans sa stratégie d’expansion africaine, le Maroc a d’abord misé sur la la banque, «un outil performant d’intelligence économique». Le Groupe Attijariwafa bank, présent dans plus de 20 pays, est le symbole de cette pénétration sur le continent. Sans parler des autres têtes de pont (BMCE Bank of Africa, Banque Atlantique, Saham, Maroc Telecom, etc.). Par ailleurs, conscient du rush vers l’Afrique, le Maroc cherche à convaincre les investisseurs étrangers de poser leurs valises à Casablanca pour ensuite les accompagner dans leur pénétration sur le continent, chose dont témoigne la multiplication des forums Chine-Maroc-Afrique ou Inde-Maroc-Afrique. C’est ainsi que Casablanca est devenu un véritable hub économique en Afrique. Un signal bien perçu par les milieux économiques européens. En témoigne la Coface qui, en 2012, avait présenté sa stratégie africaine à… Casablanca. Toutefois, certains redoutent de voir le Maroc devenir un pays de dédouanement de marchandises européennes avec une délocalisation massive des industries européennes sur son sol pour mieux exporter vers les autres pays de la CEDEAO.

Source : http://www.leseco.ma

Dans une récente tribune de Jeune Afrique (n°2979), le Directeur de Timbuktu Institute-African center for Peace Studies, Dr. Bakary Sambe, revient sur une « archéologie de la crise sécuritaire au Sahel » montrant que les racines profondes de la crise sont à trouver dans les inconséquences des politiques imposées aux pays du Sahel dans les années 90 mais aussi d’un retard de 40 ans accusée, depuis les sécheresses des années 70, par la communauté internationale dans son intervention au Sahel. Il appuie l’idée des solutions préventives par l’éducation mais pointe des incohérences qu’il faudrait éviter pour ne pas répéter les erreurs du passé. Voici in extenso cette tribune intitulée « Les kalachnikonvs n’ont jamais vaincu les idéologues »

« Un éminent leader religieux du Sahel me confiait qu’il fallait chercher les causes de la radicalisation dans la combinaison entre « l’arrogance des injustes et l’ignorance de ceux qui se sentent victimes ». De fait, la communauté internationale a quarante ans de retard par rapport aux réseaux qu’elle combat : lors des sécheresses des années 1970, ni l’Europe ni les États-Unis, rudement frappés par la crise pétrolière, ne pouvait nous aider. Ceux qui le pouvaient exportaient du pétrole, des pétrodollars et… des idéologies. Puis la communauté internationale imposa, dans les années 1990, des politiques d’ajustement structurel à des pays sommés d’emprunter le chemin du libéralisme en investissant le moins possible dans l’éducation, la santé et le social… Tandis que les exportateurs d’idéologies construisaient au Sahel des méderssas et y implantaient des ONG dites « islamiques » – lesquelles ont remplacé l’État et délégitimer les nouveaux missionnaires de la démocratie.

Début février, Dakar a accueilli le Partenariat Mondial pour l’Éducation. Mais j’aurais voulu rappeler à Macky Sall, Emmanuel Macron et même à Rihanna que de nombreux pays du Sahel souffrent encore d’une dualité, voire d’un éclatement du système éducatif, avec d’un côté l’école « officielle » francophone et, de l’autre, une multitude d’écoles coraniques. Les États sahéliens ne saisissent pas les enjeux d’une telle dynamique et n’ont jamais intégré cette dimension du choc des modèles religieux et citoyens par le biais de l’éducation dans le cadre global d’une politique de sécurité.

Le terrorisme a surgi au milieu de cet espace après avoir été vu, pendant longtemps, comme un phénomène lointain, et son caractère imprévisible n’a pas laissé de place à des stratégies en amont. Il a imposé une approche réactive. Confrontés à l’urgence, les pays du Sahel et leurs partenaires internationaux n’ont pu répondre que par le sécuritaire comme le fit Serval, dont il faut bien reconnaître qu’elle a stoppé les djihadistes sur leur route de Bamako. Mais en a découlé une conception strictement sécuritaire d’un phénomène nécessitant une approche holistique.

L’échec des solutions strictement militaires est une réalité irréfutable. Il ne fallait pas s’attendre à voir des kalachnikov défaire une idéologie. Les Américains sont restés plus de quinze ans en Afghanistan et les Talibans y sont encore. Serval a vécu, remplacée par Barkhane, qui est incapable d’en finir avec les terroristes dans le nord du Mali. Les groupes armés y prospèrent et le front s’est élargi vers le centre du pays avec le Front de libération du Macina, débordant jusqu’au Burkina Faso.

Les solutions militaires sont certes un mal nécessaire pour endiguer la menace grandissante, mais elles ne sont ni efficaces ni durables. Elles ont même inspiré les djihadistes ! Plus besoin de stratégies globales et de coordination risquées : il suffit de créer des zones d’instabilité et de mettre une couverture « islamique » sur toutes sortes de conflits pour susciter l’intervention occidentale qui, avec leurs bavures et leurs ratés, nourriront frustrations et révoltes – un terreau idéal pour recruter de nouveaux combattants.

Nous sommes devenus une vraie communauté internationale : pays riches ou pays pauvres, d’Afrique ou d’Europe, nous avons la vulnérabilité en partage. Gao, Maïduguri ou Tazalit sont aussi exposées que Paris, Bruxelles ou Miami. Ce qui se passe sous nos tropiques concerne aussi les puissants membres du Conseil de Sécurité et il est urgent de trouver ses solutions concertées. Or il y a un hiatus entre les approches globales, préconisées par nos partenaires internationaux, et les perceptions locales. Il est temps de donner leur dignité de « solutions » aux possibilités endogènes. Il y a cinq ans, je disais à des responsables de la Commission européenne que dans certains de nos villages l’achat d’un char vieux modèle coûtait plus cher que la construction d’une école. Deux choix s’offrent à nous avec la chance de pouvoir les coupler : prévenir aujourd’hui par l’éducation et la justice sociale ou se préparer, militairement, à intervenir indéfiniment et continuellement, demain, sans gage de réussite et avec le risque de reproduire les causes du mal que l’on cherche à combattre.

(Source Jeune Afrique n° 2979)

Mohamed Maiga est malien de nationalité, historien de formation, auteur de plusieurs communications sur la crise au Mali. Actuellement étudiant-chercheur en fin de deuxième cycle à l’UFR CRAC de l’UGB spécialisation gestion du patrimoine culturel. Par ailleurs, il est membre fondateur du réseau international pour le culte du débat, plusieurs fois champion d’Afrique, collaborateur du Timbuktu institute patrimoine et paix. Dans cet entretien qu’il nous a accordé avec la collaboration de l’Institut Français de Saint-Louis dans le cadre des « Débats d’idées », il revient sur l’ouvrage de Seydi Djamil Niane intitulé « Moi musulman, je n’ai pas à me justifier »

Comment appréciez-vous cet ouvrage ?

En vérité c’est le meilleur ouvrage que j’ai lu en 2018 ; heureusement que nous sommes au mois de février et du coup j’espère que j’aurai l’occasion d’en lire d’autres. On perçoit que Djamil est un citoyen du monde qui a décidé de s’exprimer en tant que citoyen français, musulman d’origine africaine. Il porte sa veste d’universitaire tout en ne prenant pas position, en dehors de son appartenance confrérique qu’il montre dans chaque partie de son ouvrage. En effet on sent qu’il est un fervent disciple de la confrérie Tidianya. On sent qu’il est passé de la Chahada à la Mouchahada à travers cet ouvrage qui doit être lu par tous les français. Je parle surtout de ces français qui pensent comprendre l’islam, de ces français qui ne font pas le distinguo entre l’intégrisme religieux, le terrorisme et la République et surtout le caractère laïc de la République. Donc Djamil s’est présenté comme un citoyen du monde qui vient apporter un message. Don son message on sent son indignation. Djamil est à l’image de ces écrivains qui dénoncent comme Frantz Fanon, Mariama Ba …. Le plus important est qu’il invite les citoyens du monde à ne pas confondre l’extrémisme violent à l’islam.

Quel commentaire faites-vous du titre de l’ouvrage de Djamil?

Le titre est assez provocateur à l’image du livre d’Amadou Krouma  » Allah n’est pas obligé ». Il est assez provocateur non seulement pour les musulmans, mais aussi pour les islamophobes, les nérgrophobes et les francophobes, parce qu’en lisant le titre on a l’impression que Djamil veut nous inviter à voir l’islam d’une autre façon. Et pour mieux comprendre le titre il faut forcément lire l’ouvrage. Au tout début, l’auteur du dit » tout a commencé lorsque la question « que penses-tu des attentats? » s’est transformée à « qu’avez-vous fait encore? », après les attaques du Bataclan. On s’en qu’on lui a demandé quelque chose qu’il n’a pas voulu et il dit qu’il n’a pas à se justifier. Le sous-titre « Manifeste pour un islam retrouvé » donne de l’espoir.

Pensez-vous que ce manifeste puisse permettre à l’islam de retrouver sa place dans la société occidentale ?

Pour répondre à votre question je vais paraphraser Djamil à la page 117 où il dit : «  Mon intime conviction est que la grandeur de l’islam et de la France ne saurait être chantée que si chacun des deux se considère surtout et avant tout comme partie composante de l’humanité ». Voici un message de paix. Ce livre est tellement parlant surtout pour les musulmans de France. Je dirais que ce manifeste va permettre à ceux qui veulent comprendre de comprendre, à tous les musulmans de la France qui n’ont pas à se justifier et même aux musulmans du monde qui n’ont pas à se justifier devant des actes perpétrés ou commandités par des gens qui se réclament d’Allah. Ce livre permettra à l’Islam de retrouver sa place si et seulement si l’occident veut que l’Islam retrouve sa place, parce qu’en lisant Djamil on se rend compte par exemple que dans l’éducation nationale en France, il ya de l’islamophobie. Il ya également une grande ignorance dans les débats autour de l’islam.

L’auteur parle d’humanisme théocentrée. Qu’est-ce que cela suggère pour vous?

D’abord il faudrait rappeler ce que c’est que le théocentrisme. C’est une tendance à considérer Dieu et la religion comme étant la condition sinequano, la clef de la compréhension du monde et de l’histoire de l’humanité. N’oublions pas que l’humanisme est une affaire européenne, particulièrement italienne qui a vu le jour au 15eme siècle. Quand Djamil parle d’humanisme théocentré en précisant que pour que cet humanisme soit une réussite il faut revenir à la conception Soufi de l’unicité. Mais il se trouve que cette humanité est constituée de plusieurs éléments dont le soufisme; alors si vous proposez un humanisme théocentré qui n’a pas pour objectif de diviniser l’homme, mais de considérer Dieu comme étant partout, de considérer que Dieu est en nous, ce serait vraiment des bémols pour l’humanité. Pourquoi? Parce que d’abord vous avez un occident qui se dit civilisateur du monde qui prône le mariage gai, qui pense que la laïcité n’est pas compatible avec l’islam, qui pense que la démocratie et les droits de l’homme doivent prévaloir partout et qui pense que cette démocratie c’est de l’import-export, qui dit aux religieux de ne pas se mêler à la chose publique. Vous conviendrez avec moi alors que cet humanisme sera difficile à théocentrer, mais si on se fie à la conception soufie, c’est réalisable.

« Face à ceux qui déshumanisent la vie, osons chers musulmans, l’humanisme théocentré pour être à la hauteur du message coranique » Quel commentaire vous suggère ce passage?

C’est un message fort, il est tellement fort que je reproche à Djamil de l’avoir adressé seulement aux musulmans. Ce message devrait être adressé à l’humanité, surtout aux puissances occidentales pour qu’ils comprennent que c’est la seule alternative pour éradiquer ceux qui déshumanisent la vie, c’est à dire les groupuscules terroristes. Si on porte les lunettes de Djamil on se rend compte que l’humanisme théocentré qu’il prône est une solution. Il dit lui-même qu’on n’a pas besoin de maitriser le coran ou les hadiths du Prophète (PSL) pour voir les fruits de cet humanisme théocentré. Mais je précise qu’il faut préalable comprendre la conception soufi de l’unicité.

Quelle est la place du dialogue islamo-chrétien dont on parle souvent dans l’ouvrage?

Ce dialogue est au cœur de ce livre. C’est vrai au tout début Djamil critique, accuse et s’indigne mais au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture on note qu’il transmet un message de paix entre musulmans et chrétiens en donnant des exemples d’actes odieux commis par des chrétiens qui n’ont pas à se justifier à cause de leur religiosité. Du côté du monde musulman il cite les pétromonarchies qui essayent de faire rayer le Yémen de la carte du monde devant le silence et la bénédiction des puissances occidentales. Il rajoute que le dialogue est possible et pour le rendre tangible, il donne l’exemple de l’Association Internationale dont il est membre fondateur et qui appelle à la coexistence active. A la page 119, il dit:  » mon dernier vœux est qu’ensemble par-delà nos convictions religieuses ou philosophiques, au-delà de nos couleurs de peaux et d’orientation sexuelle, nous nous mobilisons pour rayer le mot désespoir du vocabulaire humain, désespoir qu’il faut rayer et faire appel à la coexistence active.

Que pensez-vous du style d’écriture de Djamil ?

Je voudrais d’abord dire que Seydi Djamil Niane est un intellectuel qui a beaucoup lu. Il ya chez lui plusieurs influences notamment celles de Frantz Fanon, Éric Geoffroy, Bakary Samb, Krumah, Amadou Ampaté Ba. Ce livre est du genre lettre ouverte qui s’adresse à l’humanité tout entière.

Entretien réalisé par Momar Alice NIANG

Source : http://ndarmag.com

Dans le cadre de ses « débats d’idées », l’Institut français de Saint-Louis a reçu Seydi Djamil Niane pour la présentation de son ouvrage intitulé « Moi musulman, je n’ai pas à me justifier ». Une occasion pour ndarmag.com, en collaboration avec l’Institut Français de Saint-Louis, de revenir avec l’auteur sur ce manifeste qui invite à une meilleure compréhension de l’islam. Entretien

 

Qui est Seydi Djamil Niane?

Seydi Djamil Niane est un jeune franco-sénégalais qui a fait ses études primaires et secondaires à Louga, après quoi il s’est inscrit au département d’études arabes de l’université de Strasbourg où il a obtenu une licence en 2013 avant de s’inscrire dans ce même département pour un Master et un autre Master d’islamologie à la faculté de Droit et depuis septembre 2017, il est titulaire d’un doctorat en études arabe et islamologique. Il est actuellement chargé de recherche à Timbuktu institute, qui s’intéresse à la paix en Afrique. Il a déjà publié un ouvrage sur la poésie d’ElHadji Malick Sy qu’il avait intitulé «  La Voie d’Intercession du Prophète dans la Poésie d’El Hadj Malick Sy » et un ouvrage collectif « les représentations de l’Autre : identités et altérité » publié avec la collaboration de onze de ses collègues et son dernier ouvrage « Moi musulman, je n’ai pas à me justifier »

Vous titrez votre dernier ouvrage « Moi musulman, je n’ai pas à me justifier » mais après avoir lu le livre on se rend compte que le tout est une tentative de justification. Pourquoi ce paradoxe ?

Effectivement, c’est fait exprès car je dis dans le livre qu’aucun musulman n’a à se justifier, mais moi si j’ai décidé de le faire, c’est par choix personnel. J’ai accepté de parler, d’expliquer, de témoigner pour apporter un autre discours, celui de mon héritage. C’est ce que j’appelle « l’islam retrouvé ». Je vais vous faire une confidence : le titre que j’avais proposé à l’éditeur c’était « moi musulman, je refuse qu’on tue au nom de ma religion », mais après échanges on s’est dit qu’un titre pareil pouvait être assez problématique dans la mesure où si je dis que je refuse qu’on tue au nom de ma religion, cela voudrait dire que les autres musulmans qui n’ont pas écrit comme moi acceptent qu’on  tue au nom de leur religion, ce qui n’est pas vrai, parce que la majorité des musulman n’accepte pas ces tueries. C’est ainsi qu’on a changé ce titre pour en trouver un qui interpelle le lecteur.

Un autre paradoxe à la lumière de notre lecture de ce livre : vous semblez approuver Nietzche pour le musulman que vous êtes quand il évoque la mort de Dieu. Pourquoi ?

(Rires) Ça c’était une sorte de provocation que j’ai voulu faire. Mais après tout qu’est-ce que Nietzche entendait par la mort de Dieu ? La réponse pourrait faire l’objet d’une thèse de doctorat, mais j’ai juste voulu dire par là qu’à chaque fois qu’on lit le coran ont dit Al-Rahman Al-Rahim, Le Clément et Le Miséricordieux. Si on fait appel à ce Dieu là et qu’on sorte un jour pour foncer sur des gens, on tue des gens qui n’ont rien fait ; en les tuant on tue en même temps ce Dieu qui se définit en tant que Miséricordieux et Clément. Mais ce Dieu est mort dans le cœur de ces gens qui tuent et qui se réclament de Lui.

Vous dites quelque part dans le livre que les radicaux se fichent complètement de Dieu, ce qu’ils veulent c’est prendre la place de Dieu. Comment ?

Là je cite une anthropologue française, mais la raison est simple car c’est Dieu l’Omnipotent. Tenez et là je cite Rachid Benzine qui a préfacé mon livre et qui dit que « ces gens ce qui les intéresse c’est la gloire et comme ils ne peuvent pas donner un sens à leur vie, ils essayent de donner un sens à leur mort pour devenir éternel, pour qu’on parle d’eux jusqu’à la fin des temps », parce qu’on le veuille ou non, les frères Kouachi, Mohamed Coulibaly, Ben Laden on parlera toujours d’eux. Dieu étant Eternel, ils cherchent à ce qu’on parle d’eux éternellement.

Vous rappelez les propos d’Eric Zemmour qui sur BFM TV en 2016 affirmait que l’islam n’est pas compatible avec la République ni avec la France?

 

Oui des propos qui ont fait naitre en moi de l’amertume car c’était assez énervant d’entendre quelqu’un qui n’est pas islamologue, qui n’a pas fait d’études islamiques et qui vient te dire que les six millions de musulmans français n’ont pas leur place dans la République. Et puis ces propos manquaient vraiment de nuances car derrière le mot « islam », il évoque des choses qui n’ont rien à voir avec la religion musulmane.

Justement par rapport à cette utilisation de l’islam vous parlez également de certains intellectuels que vous qualifiez « d’orgueilleux ». D’où vient cet orgueil ?

L’orgueil c’est de parler de sujets dont la maitrise nécessite des années d’étude. Moi, je ne me suis pas réveillé du jour au lendemain pour parler de l’islam, j’ai fait mes études dans une école privée franco-arabe, j’ai fréquenté l’école coranique, j’ai eu une licence en Arabe, j’ai fait une thèse en études arabe et islamologique. Je peux dire au moins que je suis initié. L’orgueil c’est de venir comme ça et d’essayer de traiter des sujets dont la maitrise nécessite plusieurs années de recherche.

Dans votre ouvrage, vous évoquez également la stigmatisation de la communauté musulmane dans le système éducatif français. Est-elle à des proportions inquiétantes ?

Peut-être j’ai été un peu dur sur ce chapitre, mais quand je parlais de l’islamophobie dans l’éducation nationale, je cite un historien et une anthropologue qui ont travaillé sur cette question. Le titre de leur ouvrage est « Fatima moins bien notée que Marianne » et avec des chiffres, ils démontrent tout ça. Sur le port du voile par exemple, récemment il y’a juste deux semaines, une fille musulmane du nom de Mennel avait participé au concours « The Voice ». Apres sa prestation les membres du jury se sont tous levé pour l’accueillir. Le lendemain des gens se sont réveillés et sont allés fouiller dans son compte twitter et dans sa page Facebook, pour sortir des publications datant de 2015. Et avec la pression subie, elle a fini par démissionner. Et retenez bien que cette fille n’était même pas voilée. Elle avait juste mis un turban. D’ailleurs quand elle a été interpellée, elle avait déclaré que c’était juste une question de style. L’autre exemple que je vous donne il y’a encore juste deux semaine, on a vu un article du journal « Le Monde »  où on pouvait lire « femmes voilées, cherchent désespérément emploi » pour dire simplement que les femmes qui portent le voile ont plus de difficultés en France, pour trouver du travail, pour avoir un logement etc…

Ce que je précise par ailleurs c’est que je ne suis pas là pour donner des ordres ou pour porter des jugements de valeur sur le foulard. Je défends aussi bien la femme voilée que celle qui ne porte pas de voile. Je suis contre le fait qu’on oblige ou qu’on interdise à une femme de se vêtir de telle ou telle autre manière. Aujourd’hui nous avons des chiffres, on sait qu’une personne qui s’appelle Mohamed a plus de mal (même s’il est Docteur) à trouver du travail qu’une autre du nom de Christophe. C’est dire donc qu’une partie de la population française qui est de confession musulmane ne se sent pas assez français. Et cette rupture-là est assez problématique pour un pays aussi grand que la France.

Seydi Djamil parlons maintenant de la violence, vous en parlez dans votre ouvrage avec les organisations comme Bokko Haram, Alquaida et l’Etat Islamique qui utilisent la violence au nom de l’islam. Apres les attentats perpétrés  par ces derniers, quel est le discours que l’élite intellectuelle musulmane devrait tenir ?

Il faudrait d’abord retenir que ce sont le discours médiatique et le discours politique qui posent problème. Il faut expliquer à ceux qui veulent comprendre. Ceux qui ne veulent pas comprendre et qui sont dans la stigmatisation, je pense que cela ne sert à rien d’essayer de les convaincre. Il y’a des personnes qui, de bonne foi, pensent que l’islam est une religion violente qui fait appel à la terreur. Ces gens-là il faut leur parler car ils ont besoin de comprendre. Si j’ai intitulé l’une des sections du livre « Lutte contre toute forme de racisme », c’est qu’il y’a aussi une bonne partie des musulmans qui passent du temps à lutter contre l’islamophobie mais qui en même temps se comportent comme des antisémites, ce que je déplore aussi. Il faut lutter contre toutes les formes de racisme en ayant un discours intelligent, différent de certains discours comme celui de Youssouf Al-Quaradawi qui disait que « l’attentat suicide dans certains cas peut être légitime », et Rabi Al Madkhali qui lui soutient que « il faut combattre ceux qui ne veulent pas entrer en Islam sauf s’ils acceptent de payer une taxe ; et les combattre également s’ils refusent de payer cette taxe ». C’est aux intellectuels musulmans qu’il appartient de combattre de tels discours. Il faudrait par la même occasion mettre en exergue tous les enseignements spirituels qui appellent au dialogue.

 

Tous ces mouvements terroristes qui revendiquent leurs actes au nom de l’islam prônent également l’application de la Charia. Ne pensez-vous pas que c’est l’interprétation de la « loi islamique » qui pose problème ?

Effectivement, c’est à ce titre d’ailleurs que j’ai consacré toute une partie à la déconstruction dans mon ouvrage où j’invite à une lecture holistique du Coran. Vous savez, il y a des versets si on les sort de leurs contextes, si on les coupe ils peuvent justifier la tuerie du Bataclan ou tout ce qui s’est passé au Mali. Il y’a aussi des mouvements radicaux qui pensent que les Zawiya, les tombes il faut les détruire (c’est ce qui s’est passé à Tombouctou). Cette interprétation il faut la combattre au même titre que le discours haineux du wahhâbisme. Mais je dois vous dire que ce qui m’intéresse ce ne sont pas les personnes qui sont déjà embrigadées parce que je pars du principe que l’on ne peut plus déradicaliser ces derniers. C’est une thèse que je défends, peut-être qu’on peut la critiquer mais je crois que ce qu’il faut c’est surtout prévenir. Il y’a des gens qui ne sont pas encore endoctrinés il faut les sensibiliser et laisser à l’Etat le soin de s’occuper de ceux qui ont déjà pris les armes. Je consacre mon énergie à démonter le discours religieux qui essaye par exemple de légitimer Al-Qaïda. Et tous les penseurs intellectuels musulmans doivent en faire une obligation. Ils doivent démonter ce genre de discours en proposant un autre discours comme je le fais dans ce manifeste.

Que pensez-vous de ces jeunes africains qui regagnent les rangs de l’Etat Islamique par exemple ?

Je suis chercheur à Timbuktu Institue, on a fait beaucoup d’enquêtes sur les raisons qui poussent ces jeunes à s’engager dans ces mouvements terroristes. Et je peux vous affirmer que ce qu’on a découvert c’est qu’en Afrique, la religion n’est pas centrale dans le processus d’engagement de ces jeunes. Ce sont les mêmes personnes qui à une époque disaient « Barca ou Barçak » qui disent aujourd’hui si on a rien à faire ici pourquoi ne pas aller ailleurs. C’est  Cette frustration des jeunes qui est récupérée par certains religieux qui font croire à ces derniers, prenant l’exemple du Sénégal, « que vous êtes dans un  Etat laïque et depuis les indépendances vous n’arrivez pas à décoller, il y’a une élite qui s’accapare de vos ressources et vous jeunes vous ne faites rien. Et qu’en Islam il y’a une obligation de partager la richesse et que nous, soit Al-Qaida ou Aqmi , nous sommes là pour ça. » Face à un tel discours, un jeune qui n’est pas bien armé intellectuellement peut très bien verser dans l’extrémisme. Mais il ne faut pas généraliser cette manière de penser car en France par exemple ce n’est ni la frustration encore moins la misère sociale qui pousse les gens à s’engager dans les groupes terroristes car on voit par exemple des Docteurs de très hauts fonctionnaires rejoindre les rangs de l’EI. En Afrique il faut retenir que c’est la défaillance de l’Etat, la misère sociale et le chômage qui justifient l’attitude des jeunes.

Dans le Chapitre où vous demandez de « regagner le cœur de l’islam », vous parlez d’ « Islam et islam ». Y’a-t-il Islam et islam ?

Oui, regardez par exemple pour le christianisme c’est plus simple parcequ’on a le christianisme et la chrétienté. En islam nous ne l’avons pas. C’est  ce qui a poussé les islamologues à  faire se distinguo : quand on parle de « islam » avec un « i » minuscule, il s’agit de la religion avec ses pratiques ; et quand on parle de « Islam » avec un « i » majuscule, il s’agit de l’histoire, de la civilisation qui englobe l’empire omeyade, l’empire abbasside, l’empire du Mali, la culture, la littérature etc…

Seydi Djamil Niane vous évoquez également la responsabilité de l’homme dans ce combat pour une meilleure compréhension de l’islam. Qu’attendez-vous de l’homme ? 

J’attends de lui qu’il sorte de la religiosité aliénante. Vous savez aujourd’hui certains pensent que nous n’avons rien à faire parce que tout a été écrit. Mais si on part du principe selon lequel Dieu l’Omnipotent a déjà décidé de tout. Ce Dieu qui se définit comme étant le Juste et qui ne commettrait donc aucune injustice décide que je sois musulman et que l’autre soit chrétien ; si demain il décidait de me mettre au Paradis et de mettre l’autre en Enfer, où est la justice divine ? Du coup on est responsable de nos actes et responsable du monde. Cette responsabilité est fondamentale car elle engendre la liberté et la conscience de l’altérité.

En vous lisant, on sent nettement l’influence de Frantz Fanon, qu’est ce qui chez cet auteur vous attire ?

Ah oui ! J’irai même plus loin. A chaque fois que je le dis à mes amis musulmans ça les choque : aujourd’hui je n’arrive plus à lire le coran sans faire appel à Frantz Fanon. En effet il a cette particularité de dénoncer l’injustice quelle qu’elle soit tout en rendant l’homme responsable de lui-même. Je prends l’exemple de « Peau noire, masque blanc » dans lequel il relate les conséquences de l’esclavagisme et vers la fin, il dit «  vais-je prendre moi Frantz Fanon, l’autre blanc que je croise responsable des négriers de mes ancêtres ? » Et il conclut par dire non, parce que « je refuse d’être esclave de l’esclavage » . En d’autres termes il analyse les conséquences politiques de l’histoire tout en nous demandant de nous libérer de cette histoire sans pour autant l’oublier. Comme le dit souvent mon ami Bakary Sambe, « la colonisation n’est pas mon histoire mais c’est ma mémoire ». 

Entretien réalisé par Momar Alice NIANG

Source : http://ndarmag.com