Timbuktu Institute

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Soixante-trois ans après l'assassinat du Président Sylvanus Olympio, le 13 janvier 1963, la scène politique togolaise est marquée par la réactivation du débat mémoriel, la dénonciation d'un « crime fondateur » par l'opposition et l'exigence renouvelée d'ouverture des archives, notamment françaises. Dans une déclaration rendue publique à Lomé le 13 janvier 2026, l'Alliance nationale pour le changement (ANC), dirigée par Jean-Pierre Fabre, affirme que l'assassinat du premier Président togolais est au cœur de l'impunité, du mensonge d'État et du blocage démocratique dans le pays. Selon le parti, la gouvernance togolaise actuelle s'inscrit dans une continuité historique : un « système né d'un assassinat », jamais assumé, jamais jugé et jamais réparé. Dans cette logique, l’ANC exige l'ouverture complète des archives sur cet assassinat en insistant sur la nécessité d'accéder également aux archives françaises. Cette requête rejoint un débat ancien au Togo : l'idée que la crise politique et institutionnelle du pays serait enracinée dans la rupture brutale de 1963, qui a inauguré une trajectoire marquée par les coups de force, le verrouillage du pouvoir et les récits officiels concurrents.


RDC–Rwanda : Faure Gnassingbé renforce la diplomatie togolaise

Pendant ce temps, l’actualité à Lomé est marquée par le volet diplomatique sous l'impulsion de Faure Gnassingbé qui cherche à consolider son rôle de médiateur régional, notamment dans la crise sécuritaire entre la RDC et le Rwanda. Le 16 janvier 2026, le président de la Commission de l’Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf, est reçu à Lomé par Faure Gnassingbé dans le cadre des consultations liées à la médiation africaine sur la crise dans l’Est de la République démocratique du Congo. Le Togo est mis en avant en tant qu'acteur de facilitation, cherchant à harmoniser les efforts africains, renforcer la confiance entre les parties et consolider une coopération internationale autour du dossier. Cette dynamique s'inscrit dans une tendance régionale plus large, marquée par la multiplication des médiations (Union africaine, États-Unis, Qatar, etc.), ce qui renforce l'importance pour Lomé de s'imposer comme plateforme de dialogue. L’actualité est donc marquée par le pouvoir togolais qui cherche à consolider son rôle de stabilisateur et de médiateur en Afrique son image de stabilité par la diplomatie au moment où l’opposition recentre la conflictualité nationale sur la question de l’origine du système politique et sur la nécessité de vérité, justice et réconciliation.

 

Alors que les élections législatives et municipales auront lieu dans les prochains mois, un nouveau critère d’éligibilité semble tomber comme un cheveu sur la soupe. Les autorités enjoignent désormais que les candidats présentent une attestation de conformité fiscale, délivrée via le site internet des impôts. Le problème est que non seulement le document n’est pas prévu par le Code électoral, mais aussi son obtention peut se révéler ardue. C’est ainsi que le Front des démocrates camerounais (FDC) - un parti de l’opposition - a saisi le Conseil constitutionnel dans le cadre d’un  recours pour dénoncer un « inconfort juridique » au sujet de l’obtention de cette pièce qu’il juge « non conforme au code électoral ». Le 13 janvier, le Conseil s’est déclaré incompétent.

En parallèle, dans un communiqué rendu public le 15 janvier et signé du porte-parole du perdant officiel de la récente présidentielle l’opposant Issa Tchiroma Bakary, ce dernier a formulé son « refus de cautionner les élections à venir », arguant que le régime en place a tenté : “tenté désormais de confisquer le pouvoir législatif, à travers des élections législatives et municipales organisées en toute illégalité et promises, comme par le passé, à toutes les formes de fraude. »

Scènes macabres dans la région du nord-ouest

Quinze morts membres d’une même famille : c’est le bilan de l’attaque survenue dans le département du Donga-Mantung(arrondissement de Ndu) dans la région anglophone du nord-ouest. Selon Adolphe Lele Lafrique, Gouverneur de la région en proie à une insécurité manifeste - depuis le déclenchement de la crise anglophone en 2017 – les assaillants provenant du département du Bui ont fait feu sur les habitants de Ndu, la mosquée puis des bâtiments, ainsi des greniers et véhicules. La communauté Mbororo, à laquelle appartiennent toutes les victimes, est régulièrement accusée par les forces séparatistes – dites « Amba Boys » - de collaborer avec les forces gouvernementales déployées sur le terrain.

With legislative and municipal elections coming up in the next few months, a new eligibility requirement seems to have come out of nowhere. Authorities are now requiring candidates to submit a tax compliance certificate, which can be obtained from the tax authority's website. The problem is that not only is this document not required by the Electoral Code, but it can also be difficult to obtain. As a result, the Cameroon Democratic Front (FDC) – an opposition party – has referred the matter to the Constitutional Council in an appeal denouncing a "legal discomfort" regarding the obtaining of this document, which it considers "non-compliant with the Electoral Code." On January 13, the Council declared itself incompetent.

At the same time, in a statement released on January 15 and signed by the spokesperson for the official loser of the recent presidential election, opposition leader Issa Tchiroma Bakary, the latter expressed his "refusal to endorse the upcoming elections," arguing that the current regime has attempted to: "attempted to seize legislative power through parliamentary and municipal elections organized in complete illegality and promising, as in the past, all forms of fraud."

Macabre scenes in the northwestern region

Fifteen members of the same family were killed in an attack in the department of Donga-Mantung (Ndu district) in the English-speaking northwestern region. According to Adolphe Lele Lafrique, governor of the region, which has been plagued by insecurity since the outbreak of the English-speaking crisis in 2017, the attackers from the Bui department fired on the inhabitants of Ndu, the mosque, buildings, granaries, and vehicles. The Mbororo community, to which all the victims belong, is regularly accused by separatist forces—known as the "Amba Boys"—of collaborating with government forces deployed in the area.

Although the failed coup of December 7 now seems to be a thing of the past, its effects continue to be felt. MP Soumaila Sounon Boké of the opposition party, Les Démocrates (LD), appeared before the Court for the Suppression of Economic Offenses and Terrorism (Criet) on Tuesday, January 13. The charges against him relate to a message posted in a WhatsApp group in the midst of the coup attempt: "It's a day of celebration." The honorable member is accused of "apology for crimes against state security" and "incitement to rebellion." In court, he pleaded unfortunate oversight, claiming that the message was intended for another group of friends regarding festive contributions for the purchase of a sheep. "It was certainly because the phone was in my pocket and unlocked that the message was sent (...) I don't see the opportunity to stage a coup against a president who has decided to step down," he said. At the end of the proceedings, the Criet adjourned the case until February 24.

New attack in Atacora

After a few months of respite, the relative security that seemed to prevail in the north of the country has just been suspended. On the morning of January 14, unidentified armed individuals opened fire and set fire to the police station in the district of Gnémasson (commune of Péhunco) in the department of Atacora (northwest). For the moment, the Beninese authorities have not commented on the event and no one has claimed responsibility for the attack. Nevertheless, the Beninese armed forces continue to work to strengthen their operational capabilities in the face of the current security challenges. In fact, with the aim of improving its aerial surveillance and support for security missions, the Republican Police now has four new ultralight motorized aircraft (ULMs).

Si le putsch manqué du 7 décembre dernier semble appartenir désormais au passé, ses effets continuent de se faire sentir. Le député Soumaila Sounon Boké du parti d’opposition, Les Démocrates (LD), a comparu mardi 13 janvier devant la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet). Les faits qui lui sont reprochés concernent un message publié dans un groupe WhatsApp en pleine tentative de coup d’Etat : « C’est jour de fête ». L’honorable est notamment accusé d’« apologie de crime contre la sûreté de l’État » et d’« incitation à la rébellion ». A la barre, il a plaidé une malencontreuse mégarde, le message étant selon lui destiné à un autre groupe composé d’amis, à propos de cotisations festives en vue de l’achat d’un mouton. « C’est certainement parce que le téléphone était dans ma poche et non verrouillé que le message est parti (…) Je ne vois pas l’opportunité de faire un coup d’État à un Président qui a décidé de quitter le pouvoir », a-t-il déclaré. Au terme des échanges, la Criet a renvoyé l’examen du dossier au 24 février.

Nouvelle attaque dans l’Atacora

Après une rémission de quelques mois, le relatif répit sécuritaire qui semblait prévaloir au Nord du pays vient d’être suspendu. Au cours de la matinée du 14 janvier, des individus armés non identifiés ont ouvert le feu et incendié le commissariat de l’arrondissement de Gnémasson (commune de Péhunco) dans le département de l’Atacora (nord-ouest). Pour l’instant, les autorités béninoises ne se sont pas exprimées sur l’évènement et l’attaque n’a pas été revendiquée. Il n’en demeure pas moins que les forces armées béninoises continuent de s’employer au renforcement de leurs capacités opérationnelles, face aux défis sécuritaires de l’heure. En effet, dans le but d’améliorer sa surveillance aérienne et l’appui aux missions de sécurité, la Police républicaine dispose désormais de quatre nouveaux aéronefs ultralégers motorisés (ULM).

This week, Côte d'Ivoire is entering a new political phase marked by the establishment of a new legislature. Patrick Achi, former Prime Minister, has been nominated by Alassane Ouattara as the RHDP candidate for President of the National Assembly, succeeding Adama Bictogo, who has held the position since 2022. This choice, confirmed during an internal meeting held on January 15, 2026, in Abidjan, reflects Achi's position as one of the central technocrats of what is known as the "Ouattara system," having held several strategic positions within the administration. It should be noted that this legislature is part of a dynamic of reinforced parliamentary domination by the RHDP. Following the legislative elections of December 27, 2025, the presidential party won 197 seats out of 255, a substantial increase compared to the previous legislature. As a reminder, two electoral districts were invalidated following disputes. An analysis of current events suggests that this configuration gives the government greater ability to control institutional functioning and consolidate the post-election political architecture. This situation involves control of key positions (presidency of the Assembly, strategic committees, etc.).

In addition, the establishment of the new legislature was marked by a notable institutional event: the oldest elected member, Mamadou Diawara, canceled a communiqué from the Secretary General convening the inaugural session for Friday, January 16, 2026, at 9 a.m. This cancellation was declared "null and void," without any detailed public explanation being provided. The session will finally be held on Saturday, January 17, 2026, at 9 a.m., under the chairmanship of Diawara. Is this a potential tension in administrative coordination or purely political issues? In any case, an internal political adjustment seems to have been made to the schedule for the official installation and election of the president of the National Assembly in order to smooth things over.

Abidjan joins the US State Partnership Program: a turning point for security

Strategically, Abidjan is also strengthening its regional position in terms of security. Côte d'Ivoire has become the 21st African country to join the US Department of Defense's State Partnership Program (SPP). Membership was formalized on January 13, 2026, with the Pennsylvania National Guard. The stated objectives include sharing expertise, interoperability with US forces, and structured support for capacity building. These agreements come at a time when Côte d'Ivoire is facing a tense security situation at its borders. This strengthening of the military partnership with Washington seems to be a clear signal of a pro-Western stance. It thus intends to play a pivotal role in the stability of West Africa. In a regional environment undergoing profound change (security breakdowns in the Sahel, rise of competing influences, transformations in Western military capabilities), Côte d'Ivoire is thus confirming its path toward political and institutional stability, backed by a strategy of cooperative security.

Au courant de cette semaine, la Côte d’ivoire ouvre une nouvelle séquence politique marquée par la mise en place de la nouvelle législature. Patrick Achi, ancien Premier ministre a été désigné comme candidat du RHDP à la présidence de l’Assemblée nationale par Alassane Ouattara pour succéder à Adama Bictogo au perchoir depuis 2022. Ce choix entériné lors d’une réunion interne tenu le 15 janvier 2026 à Abidjan, traduit le positionnement de Achi comme l’un des technocrates centraux de ce qu’on appelle « système Ouattara », car ayant exercé plusieurs fonctions stratégiques au sein de l'Administration. Rappelons que cette législature s’inscrit dans une dynamique de domination parlementaire renforcée du RHDP. À l'issue des élections législatives du 27 décembre 2025, le parti présidentiel a remporté 197 sièges sur 255, soit une progression substantielle par rapport à la précédente législature. Pour rappel, deux circonscriptions électorales ont été invalidées à la suite de contestations. En analysant l’actualité, il apparaît que cette configuration donne au pouvoir une capacité accrue à verrouiller le fonctionnement institutionnel et à consolider l’architecture politique post-électorale. Cette situation passe par le contrôle des postes clés (présidence de l'Assemblée, commissions stratégiques, etc.).

En outre, la mise en place de la nouvelle législature a été marquée par un événement institutionnel notable : le doyen d’âge des députés élus Mamadou Diawara a annulé un communiqué du Secrétaire général qui convoquait la séance inaugurale au vendredi 16 janvier 2026 à 9 heures. Cette annulation a été déclarée « nulle et de nul effet », sans qu'aucune explication publique détaillée ne soit fournie. Ladite séance se tiendra finalement le samedi 17 janvier 2026 à 9 h, sous la présidence de Diawara. Est-ce une tension potentielle dans la coordination administrative ou des enjeux purement politiques ? Dans tous les cas, un ajustement politique interne autour du calendrier de l'installation officielle et de l'élection du président de l'Assemblée nationale semble avoir été fait pour arrondir les angles.

Abidjan rejoint le State Partnership Program américain : tournant sécuritaire

Sur le plan stratégique, Abidjan renforce également son positionnement régional en matière de sécurité. La Côte d'ivoire est en effet devenue le 21ème pays africain à rejoindre le State Partnership Program (SPP) du département de la Défense des États-Unis. L’adhésion a été officialisée le 13 janvier 2026 avec la Garde nationale de Pennsylvanie. Les objectifs affichés sont, entre autres, le partage d’expertise, l’interopérabilité avec les forces américaines, un accompagnement structuré pour la montée en capacités. Ces accords interviennent dans un contexte où la Côte d’ivoire est confrontée à une situation sécuritaire tendue à ses frontières. Ce renforcement du partenariat militaire avec Washington semble être un signal clair de positionnement pro-occidental. Elle entend ainsi jouer un rôle pivot dans la stabilité de l’Afrique de l’Ouest. Dans un environnement régional en pleine recomposition (ruptures sécuritaires au Sahel, montée des influences concurrentes, transformations des dispositifs militaires occidentaux), la Côte d'Ivoire confirme ainsi une trajectoire de stabilité politico-institutionnelle, adossée à une stratégie de sécurité coopérative.

This week, Burkina Faso underwent a partial government reshuffle, accompanied by a symbolic reconfiguration of certain ministries, notably the Ministry of Defense, which was renamed the Ministry of War and Patriotic Defense, headed by Major General Célestin Simporé. The announcement was made during the 8 p.m. television news by the Minister Secretary-General of the Government. This readjustment is part of a government tightening around a team presented as better suited to the current context, marked by the fight against insecurity and "territorial reconquest." This reshuffle is certainly partial but politically significant. Symbolically, through certain terminology—Ministry of War and Patriotic Defense—the military authorities are signaling their desire to further politicize the security sector by framing it in terms of national mobilization, legitimizing a strategy of total war against armed groups, and consolidating a patriotic and sovereignist narrative under the leadership of Captain Ibrahima Traoré. At the same time, a ministry of "servants of the people" has been established. Many observers see this as a populist reconfiguration of the state aimed at reaffirming the proximity of power to the so-called "popular" social classes and symbolizing a break with the old, elitist style of governance. 

Viviane Yolande Compaoré case: investigation opened after gruesome discovery

At the same time, the news in Burkina Faso was marked by a serious event: Viviane Yolande Compaoré/Ouédraogo, a former minister and political figure, was found murdered in her home. According to the Faso prosecutor at the Ouagadougou High Court, the body was discovered on January 10, 2026, in a house in Sector 51, Karpala district. Initial findings indicate that this was an assault followed by murder. A team comprising the public prosecutor's office, the judicial police, the forensic police, and a medical examiner visited the scene. The authorities have announced the opening of an investigation and have appealed for witnesses to help find the perpetrators and accomplices. This incident comes after several cases of mysterious kidnappings and murders in Burkina Faso in recent years, which have created a climate of suspicion.

Cette semaine, le Burkina Faso a connu un remaniement partiel du gouvernement, accompagné d'une reconfiguration symbolique de certains ministères, notamment celui de la Défense, rebaptisé ministère de la Guerre et de la Défense patriotique, à sa tête, le Général de division Célestin Simporé. L’annonce a été faite lors du journal télévisé de 20 heures par le ministre secrétaire général du gouvernement. Ce réajustement s'inscrit dans une logique de resserrement gouvernemental autour d'une équipe présentée comme mieux adaptée au contexte actuel, marqué par la lutte contre l'insécurité et la « reconquête territoriale ». Ce remaniement est certes partiel mais politiquement significatif. Au plansymbolique, à travers une certaine terminologie - ministère de la guerre et de la défense patriotique -, les autorités militaires marquent leur volonté de politiser davantage le champ sécuritaire en l'inscrivant dans un registre de mobilisation nationale, légitimer une stratégie de guerre totale contre les groupes armés et consolider un récit de type patriotique et souverainiste sous la houlette du capitaine Ibrahima Traoré. Dans le même temps, un ministère des « serviteurs du peuple » a été érigé. Beaucoup d’observateurs y voient une reconfiguration populiste de l’État qui vise à réaffirmer la proximité du pouvoir avec les catégories sociales dites « populaires » et symboliser une rupture avec l’ancienne gouvernance, considérée comme élitiste.

Affaire Viviane Yolande Compaoré : enquête ouverte après la découverte macabre

Parallèlement, l'actualité burkinabè a été marquée par un fait grave : Viviane Yolande Compaoré/Ouédraogo, ancienne ministre et personnalité politique, a été retrouvée assassinée à son domicile. Selon le procureur du Faso près le Tribunal de grande instance de Ouagadougou, le corps a été découvert le 10 janvier 2026 dans une maison du secteur 51, quartier Karpala. Les premiers éléments de l'enquête indiquent qu'il s'agit d'une agression suivie d'un assassinat. Une équipe associant le parquet, la police judiciaire, la police scientifique et un médecin légiste s'est rendue sur place. Les autorités ont annoncé l’ouverture d’une enquête et lancé un appel à témoins afin de retrouver les auteurs et les complices. Ce fait intervient après plusieurs cas d’enlèvements et d’assassinats mystérieux au Burkina Faso ces dernières années qui créent un climat de suspicion.

Timbuktu Institute – Janvier 2026

L’Alliance des États du Sahel (AES) est un des signes les plus probants des oscillations géopolitiques en Afrique dont le Sahel est devenu l’un des théâtres privilégiés. La persistance de l’insécurité, la recomposition des alliances en présence et la remise en cause des cadres sous-régionaux traditionnels n’en finissent plus de corroborer cette fluctuation. Dans ce sens, le deuxième sommet des chefs d’État de l’AES tenu fin décembre à Bamako réitère s’il en était besoin, la volonté des dirigeants du Mali, du Niger et du Burkina Faso de faire front commun face à leurs défis sécuritaires, politiques et institutionnels. C’est fort de cette perspective que le Timbuktu Institute a organisé, le 15 janvier, un webinaire régional sur le thème : « L’AES après le sommet de Bamako : quelles perspectives en 2026 ? ». Modérés par le président du Timbuktu Institute, Bakary Sambe, les échanges conduits par divers experts ont permis d’interroger, au-delà des lectures souvent polarisées, les fondements institutionnels, la situation sécuritaire, les ambitions économiques ainsi que les incertitudes géopolitiques dans lesquelles se meuvent les pays de l’AES.

 

Terrorisme, divergences avec la Cedeao, confrontation avec les partenaires internationaux…l’impression se dégage qu’il devient de plus en plus de mise de ne parler de l’AES que sous l’angle de ses défis ou obstacles. Cependant, la création de la Confédération des Etats de Sahel montre à tout le moins que l’AES semble abriter le souhait de se porter en force de prospective sous-régionale. Et en cela, « parler de l’AES en soi et s’intéresser à son fonctionnement s’avère plus qu’utile pour mieux appréhender notre espace sous-régional » pose en jalons, le modérateur Bakary Sambe. De ce fait, « la Charte du Liptako-Gourma, qui établit les principes d’assistance mutuelle, de non-agression entre membres et de coopération sécuritaire, économique et diplomatique a réaffirmé son attachement au cadre international, notamment la charte des Nations Unies et les textes de l’Union africaine », rappelle Dr Habsatou Issifou, juriste privatiste à l’Université Djibo Hamani. Tout en reconnaissant l’importance des institutions politiques de coordination déjà mises en place (collège des chefs d’État, sessions confédérales du conseil des ministres et celles du parlement confédéral), l’experte insiste sur la nécessité de créer « des organes permanents exécutifs chargés d’assurer le fonctionnement continu de l’Alliance et de la représenter sur le plan international ».

Si la genèse de l’AES fait suite à la volonté des régimes militaires de résoudre l’équation sécuritaire où les pouvoirs civils auraient montré leurs limites en plus de rompre les chaînes de dépendance avec des partenaires jugés inefficaces à en croire la rhétorique des dirigeants de l’AES, qu’en est-il de l’état actuel de la situation ? « Il y a-t-il progrès, stagnation ou nouveaux défis ? » interpelle B. Sambe.

 

La sécurité, une avancée poussive

Dr. Aly Tounkara, directeur du Centre Stratégique du Sahel (CE3S), dresse un bilan assez nuancé : «Avant l’arrivée de ces trois chefs d’État actuels, la coopération sécuritaire entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger était en léthargie, or on sait que la nébuleuse terroriste est transversale. Aujourd’hui, sur les plans tactique et opérationnel, des changements notoires ont été enregistrés. Le trio d’armées a facilité la mutualisation des efforts et agit de manière autonome ». Toutefois, reconnaît-il « la menace continue à se métastaser, même si les quartiers généraux de la zone du Liptako ont pu être défaits. » Dans le même sillage, le juriste et expert en sécurité Daouda Niang entrevoit des avancées sécuritaires. « L’armée malienne a fait des progrès d’adaptation face à la menace, en dépit de sa métastase. Sur le plan de l’équipement militaire également, on constate des évolutions » affirme-t-il avant de tempérer : « Après, l’AES a hérité d’une situation tellement catastrophique que pour la résoudre, il faudra du temps. » Il en résulte donc une conjoncture en « clair-obscur », surtout que comme le rappelle Bakary Sambe, 51 % des décès dus au terrorisme dans le monde en 2024 ont été enregistrés au Sahel, d’après l’Indice mondial du terrorisme de l’Institute for Economics and Peace.

L’échiquier international représente aussi un paramètre d’analyse, note Dr. Aly Tounkara. Selon lui, la recomposition des alliances de sécurité, autrefois déséquilibrées, est à prendre en compte. « Déjà, l’on devrait relativiser la rupture des pays de l’AES avec leurs partenaires classiques. Certes, des conflits politiques mais ce qu’il y a c’est une redynamisation des relations avec d’autres partenaires comme la Russie, la Turquie ou la Chine qui permet aux pays de l’AES d’acquérir un équipement militaire mieux adapté à leurs besoins. » Daouda Niang renchérit en affirmant que dans la mesure où les pays de l’AES font face à des défis sécuritaires majeurs, si des pays comme la Turquie, l’Inde, la Russie ou la Chine « leur vendent des armes, il n’y a pas de raison pour qu’ils ne les achètent pas. Il ne s’agit de couper les ponts avec l’Europe, mais de pouvoir dialoguer d’égal à égal avec n’importe quel partenaire », insiste-t-il.

Un espace économique AES est-il viable ?

Bien que l’AES même soit plutôt née de considérations politico-sécuritaires, les dirigeants de l’Alliance ne cachent plus leur volonté d’édifier un cadre de coopération économique viable. En témoigne la création de la Banque confédérale d’investissement et de développement. Modibo Mao Makalou, économiste et gestionnaire financier, relève que cette banque s’inscrit d’ailleurs dans le même esprit que la BIDC (Banque d'Investissement et de Développement de la Cedeao) ou la BOAD (Banque Ouest Africaine de Développement). « L’équation principale reste celle de son opérationnalisation, avec un capital initial fixé à 500 milliards FCFA, dont une partie sera levée sur les marchés financiers. La question de la politique économique qui sera mise en place reste ouverte, notamment l’accès éventuel à des États non membres ou à des institutions financières », pointe-t-il.

Au sujet de l’éventualité d’une monnaie commune à l’AES, il se montre pour le moins circonspect sur ce scénario : «Les pays de l’AES développent actuellement leurs critères de convergence macroéconomique sur le marché de l’Uemoa. Avec la rentrée en vigueur de l'Éco prévue pour 2027, toutes les autres monnaies des pays éligibles doivent disparaître. Si l’Uemoa disparaît avec le FCFA, que feront les trois États de l’AES ? Chacun une monnaie nationale ? Une monnaie commune ? Ou y aura-t-il des passerelles avec l'Éco ? » Il n’en demeure pas moins que, nuance l’économiste, l’économie agro sylvo pastorale et minière ainsi que le défaut de façade maritime de ces États qui – il faut le rappeler - se financent actuellement sur le marché financier et monétaire de l’Uemoa, présentent des convergences macro-économiques.

L’AES à l’épreuve du Sahel

« Le conflit est entré dans une phase de maturation où aucun des deux camps (forces djihadistes et armées régulières) ne sont en mesure de s’imposer en l’état actuel des choses. Allons-nous vers une guerre totale ou une paix des braves ? », pose Bakary Sambe. A ce propos, l’expert Aly Tounkara se montre optimiste en insistant sur la nécessité de la coopération régionale : « Même s’il est vrai que l’AES ne se cantonne pas à une stratégie purement militaire, le succès de l’Alliance dépendra aussi de sa capacité à pacifier l’environnement sous-régional. Il sera difficile de circonscrire la menace si, par exemple, le Niger et le Bénin, le Mali ou la Côte d’Ivoire ou le Mali et la Mauritanie ne coopèrent pas. Les défis structurels restent des obstacles aux actions de la Force unifiée. » De son côté, Daouda Niang s’est voulu plutôt pragmatique : « l’AES constitue une bouffée d’oxygène pour l’Afrique de l’Ouest.  Les pays de l’AES ne sont pas fermés à des solutions consensuelles. Ils exigent juste que celles-ci prennent en compte la réalité de l’existence de l’Alliance. Au vu de la situation présente, la sécurité est plus urgente que la démocratie. ». S’appuyant sur l’ouvrage du journaliste sénégalais, Ousmane Ndiaye, Dr. Bakary Sambe, répliquera durant la conclusion du débat soulignant qu’il faudrait « relativiser cette forme de contradiction construite devenue à la limite idéologique voire propagandiste et essentialiste entre démocratie et sécurité dans le seul but de justifier une réduction de l’espace civique relevant d’un déni des droits universels des peuples à l’expression et au libre exercice de leur droit ». Le Président du Timbuktu Institute a enfin donné rendez-vous aux participants pour d’autres débats interactifs et inclusifs dans le cadre de la célébration du 10e anniversaire de l’Institut, tout au long de l’année 2026.